{"id":3875,"date":"2008-06-01T00:00:00","date_gmt":"2008-05-31T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/forces-du-theatre3875\/"},"modified":"2008-06-01T00:00:00","modified_gmt":"2008-05-31T22:00:00","slug":"forces-du-theatre3875","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=3875","title":{"rendered":"Forces du th\u00e9\u00e2tre"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Derni\u00e8re cr\u00e9ation du metteur en sc\u00e8ne Bruno Meyssat,<em> Forces 1915-2008 <\/em> vient de terminer sa premi\u00e8re tourn\u00e9e en France. Cet objet qui en aura d\u00e9rout\u00e9 plus d&#8217;un laisse des traces dans le paysage th\u00e9\u00e2tral : par sa capacit\u00e9 d&#8217;inventer un langage, il incite \u00e0 une autre \u00e9coute. <\/p>\n<p><em> Forces <\/em> est le dernier spectacle de Bruno Meyssat, metteur en sc\u00e8ne, n\u00e9 en 1959, bas\u00e9 \u00e0 Lyon, que l&#8217;on rangera pour le situer dans un premier temps dans les th\u00e9\u00e2tres dits post-dramatiques. Cr\u00e9\u00e9 en janvier 2008, Forces 1915-2008 a termin\u00e9 sa tourn\u00e9e, la premi\u00e8re du moins : qu&#8217;il continue \u00e0 pouvoir \u00eatre vu ! : \u00e0 Paris ce printemps. Pourquoi parler ici d&#8217;un spectacle qui, pour l&#8217;instant, n&#8217;est plus repr\u00e9sent\u00e9 ? Parce que, d&#8217;une part, les objets ont une existence hors d&#8217;eux-m\u00eames, et que les spectacles continuent de vivre longtemps apr\u00e8s, dans les propos et les pratiques de ceux qui les ont vus ou qui en ont entendu parler. D&#8217;autre part, parce que tout objet d&#8217;art emporte avec lui un art po\u00e9tique, et que celui de Bruno Meyssat est singuli\u00e8rement aigu. C&#8217;est un des plus beaux travaux pr\u00e9sent\u00e9s cette saison \u00e0 Paris.<\/p>\n<p><strong> TEXTE <\/strong><\/p>\n<p>On se pla\u00eet \u00e0 rappeler combien Meyssat est frileux en mati\u00e8re de texte, privil\u00e9giant le fragment, le silence, les compositions oniriques. Lib\u00e9ration va m\u00eame jusqu&#8217;\u00e0 \u00e9crire que ce th\u00e9\u00e2tre ne fait pas \u00ab tr\u00e8s bon m\u00e9nage avec les textes \u00bb (1). En fait de mauvais m\u00e9nage, on pourrait se demander si ces metteurs en sc\u00e8ne si m\u00e9fiants avec le texte ne seraient pas ceux qui pr\u00e9cis\u00e9ment auraient pris le mieux la mesure de ce que dire signifie. Parler n&#8217;est pas rien, et sur une sc\u00e8ne, on pourrait dire que c&#8217;est \u00e9norme, que la t\u00e2che de l&#8217;acteur est incommensurable, sauf \u00e0 penser que l&#8217;on doit \u00eatre sur un plateau comme dans sa salle de bain, ce que ne fait pas Meyssat. <\/p>\n<p>On y trouvera peut-\u00eatre un rapport avec le choix de cette pi\u00e8ce d&#8217;August Stramm, po\u00e8te et dramaturge allemand mort \u00e0 la guerre en 1915, alors qu&#8217;il venait d&#8217;\u00e9crire le texte de Forces. Auteur class\u00e9 dans l&#8217;Expressionnisme, plut\u00f4t connu pour ses pi\u00e8ces rachitiques, toutes en onomatop\u00e9es. L&#8217;\u00ab intrigue \u00bb de Forces est banale : un couple re\u00e7oit deux amis, un homme et une femme, et la pi\u00e8ce est constitu\u00e9e de la succession de sc\u00e8nes entre eux, dans la perspective d&#8217;une situation classique de vaudeville (relations amoureuses crois\u00e9es). Rien que de tr\u00e8s habituel au th\u00e9\u00e2tre sauf que leurs dialogues n&#8217;ont rien de r\u00e9aliste, ils sont constitu\u00e9s de mots, bouts de phrases, phrases br\u00e8ves, expressions r\u00e9p\u00e9t\u00e9es, qui semblent extraits ou condens\u00e9s d&#8217;une conversation normale dont on aurait recueilli la mati\u00e8re s\u00e8che. \u00ab Qui ? \u00bb, \u00ab Enfant \u00bb, \u00ab Indescriptiblement gracieuse \u00bb, \u00ab A combien de pas touchez-vous le c\u0153ur ? \u00bb<\/p>\n<p>Ce type d&#8217;\u00e9criture oblige \u00e0 deux choses, dans le meilleur sens du mot \u00ab obliger \u00bb. D&#8217;une part il enjoint l&#8217;acteur \u00e0 une invention, il pose la question essentielle du \u00ab comment dire \u00e7a ? \u00bb ; d&#8217;autre part il sape, brutalement, toutes les bases (trop) habituelles d&#8217;\u00e9coute et de compr\u00e9hension, cr\u00e9ant, par son exercice de d\u00e9coupe et de condensation, les conditions mat\u00e9rielles d&#8217;une \u00e9coute autre, o\u00f9 ce ne sera plus le sens premier des phrases et des mots qui serait mis en avant, mais les r\u00e9sonances, les effets de r\u00e9p\u00e9tition, le caract\u00e8re essentiellement \u00e9nigmatique des \u00e9changes, les enjeux non dits. Paradoxalement donc, le peu de dit fait place au non-dit, au non-pens\u00e9. <\/p>\n<p><strong> FEMME <\/strong><\/p>\n<p>Mettre en sc\u00e8ne un texte, c&#8217;est \u00e0 chaque fois r\u00e9inventer le rapport \u00e0 la parole, ce devrait \u00eatre cela. On dira ici que Meyssat et son \u00e9quipe ont donn\u00e9 lieu \u00e0 une fa\u00e7on de dire Forces qui lui va bien. On soulignera du coup le travail des cinq acteurs : il y a une figure spectrale en plus du quatuor. Personnage principal, l&#8217;\u00e9pouse, jou\u00e9e par Elisabeth Moreau, tient une place \u00e0 part, et dont la singularit\u00e9 du jeu, sensiblement plus psychologique, apporte sa livre de chair tout en d\u00e9tonant avec l&#8217;\u00e9tranget\u00e9 d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e des autres, notamment Elisabeth Doll et Jean-Christophe Vermot-Gauchy, habitu\u00e9s du th\u00e9\u00e2tre de Meyssat. Cet \u00e9cart souligne le r\u00f4le nodal de son personnage dans l&#8217;articulation de la pi\u00e8ce, femme jalouse, endroit de la plainte, pompe aspirante de la valse du quatuor, inspiratrice de mort.<\/p>\n<p>Il faudrait s&#8217;\u00e9tendre plus en d\u00e9tails que je ne le fais ici, sur ce que tout cela raconte, qui est tr\u00e8s substantiel malgr\u00e9 les effets de myst\u00e8re. Le spectacle invente un langage qui fonctionne par juxtapositions. Mots, choses et actes se pr\u00eatent alors \u00e0 des jeux d&#8217;articulation : femme, divan, v\u00e9rit\u00e9, viennent faire \u00e9cho, comme des indices, avec d&#8217;autres s\u00e9ries, urne, vase, autre femme. Puis avec meurtre, miroir, suicide, laissant \u00e0 l&#8217;horizon de la repr\u00e9sentation miroiter quelques clefs, hyst\u00e9rie, psychanalyse, et cette \u00e9trange duplicit\u00e9 du vase, \u00e0 la fois urne et sexe. <\/p>\n<p><strong> COMPOSITION <\/strong><\/p>\n<p>Art po\u00e9tique, a-t-on annonc\u00e9 : la forme du spectacle est au c\u0153ur de cette affirmation. Forces est un diptyque compos\u00e9 de la pi\u00e8ce de Stramm, \u00e9crite en 1915, et d&#8217;une pi\u00e8ce sans texte de Meyssat, La Cime des arbres, dat\u00e9e de 2008. Les cinq acteurs fabriquent dans cette seconde partie une succession de figures, d&#8217;actes, de gestes, o\u00f9 r\u00e9sonne le texte ant\u00e9rieur tout en le portant encore un peu au-devant de lui. Par rapport \u00e0 l&#8217;\u00e9pure de Stramm, cette deuxi\u00e8me partie fonctionne comme son envers, sa part inconsciente, son gant retourn\u00e9. Et \u00e0 force de d\u00e9cantation et de d\u00e9placements, les personnages se commuent en figures, qui elles-m\u00eames deviennent fant\u00f4mes, de sorte que nous acc\u00e9dons, par ce jeu de condensations successives, \u00e0 des natures d&#8217;\u00eatres inou\u00efes, traces d&#8217;hommes, \u00e9nigmes d&#8217;eux-m\u00eames, et qu&#8217;alors, de fa\u00e7on insensible, comme par une s\u00e9rie de pas-de-c\u00f4t\u00e9, le th\u00e9\u00e2tre atteint sa n\u00e9cessit\u00e9.<\/p>\n<p>Avec le jeu des acteurs induit par le texte, c&#8217;est probablement la s\u00e9quence qui a le plus d\u00e9rout\u00e9 le public. Au th\u00e9\u00e2tre, comme en politique, le discours se soumet \u00e0 un tel point \u00e0 l&#8217;injonction au sens et au r\u00e9alisme, que toute proposition qui prend au s\u00e9rieux la nature de sa t\u00e2che, c&#8217;est-\u00e0-dire l&#8217;invention (de langages ou de relations sociales), rencontre facilement malaise et rires de d\u00e9fense. Ou comment l&#8217;art nous apprend \u00e0 aimer \u00eatre perdu. \u00ab Dans comprendre, il y a prendre \u00bb, dit Godard.<\/p>\n<p>Composition picturale il va sans dire, dont il faudrait souligner la beaut\u00e9 de la sc\u00e9nographie : jeu des mati\u00e8res (pr\u00e9sences du bois, du verre, du gravier), des couleurs (accord du parquet jaune et de la toile prune), et pr\u00e9sence d&#8217;une incongruit\u00e9 qui cr\u00e9e des heurts\u00a0entre des objets, qui fabrique son propre langage. <\/p>\n<p><strong> MYSTIQUE <\/strong><\/p>\n<p>La s\u00e9quence finale, point d&#8217;orgue de cet incongru de haut vol et du lyrisme bizarre que fabrique Meyssat, pose une question : l&#8217;autre femme : si jamais ces identit\u00e9s se sont maintenues \u00e0 travers les strates pr\u00e9c\u00e9dentes : est v\u00eatue d&#8217;ailes en paille, de chaussons d&#8217;enfant, d&#8217;une cagoule p\u00e9ruvienne en laine, et est port\u00e9e par le spectre qui vient de chausser des cothurnes japonaises. Cette somme de signes archa\u00efques et h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes, cette hybridation historico-culturelle, donne une image qui, venue \u00e0 travers cette avanc\u00e9e dans l&#8217;\u00e9paisseur psychique, semble poser l&#8217;\u00e9quivalence entre l&#8217;inconscient subjectif et l&#8217;archa\u00efsme collectif. Image jungienne, pourrait-on dire, qui flirte avec une forme de mystique ou de syncr\u00e9tisme humaniste. Option de la repr\u00e9sentation peut-\u00eatre, qui dans sa g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 laisse n\u00e9anmoins ouverte la possibilit\u00e9 d&#8217;en \u00eatre \u00e9mu autrement. Comme d&#8217;un usage la\u00efque du fant\u00f4me. <strong> D.S. <\/strong><\/p>\n<p>Paru dans<em> Regards <\/em> n52, mai-juin 2008<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Derni\u00e8re cr\u00e9ation du metteur en sc\u00e8ne Bruno Meyssat,<em> Forces 1915-2008 <\/em> vient de terminer sa premi\u00e8re tourn\u00e9e en France. Cet objet qui en aura d\u00e9rout\u00e9 plus d&#8217;un laisse des traces dans le paysage th\u00e9\u00e2tral : par sa capacit\u00e9 d&#8217;inventer un langage, il incite \u00e0 une autre \u00e9coute. <\/p>\n","protected":false},"author":532,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[318],"class_list":["post-3875","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web","tag-creations"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3875","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/532"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=3875"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3875\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=3875"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=3875"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=3875"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}