{"id":3874,"date":"2008-09-01T00:00:00","date_gmt":"2008-08-31T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/de-fait-divers-en-tragedie3874\/"},"modified":"2008-09-01T00:00:00","modified_gmt":"2008-08-31T22:00:00","slug":"de-fait-divers-en-tragedie3874","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=3874","title":{"rendered":"De fait divers en trag\u00e9die"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> 14 juillet <\/p>\n<p>TGV Paris-Avignon o\u00f9 je suis invit\u00e9e en tant que critique dramatique pour des d\u00e9bats par l&#8217;organisation du Festival Off [Avignon compte deux festivals parall\u00e8les depuis les ann\u00e9es 1970, le \u00ab In \u00bb, programmation officielle, et le \u00ab Off \u00bb, spectacles pr\u00e9sent\u00e9s par des compagnies qui louent leurs salles]. Je n&#8217;aime pas Avignon o\u00f9 j&#8217;ai cess\u00e9 d&#8217;aller pendant plusieurs ann\u00e9es jusqu&#8217;\u00e0 ce qu&#8217;on m&#8217;y invite pour travailler \u00e0 diff\u00e9rents titres. Pour ceux qui ne connaissent que la surchauffe publicitaire du Off ou qui assimileraient Avignon \u00e0 la pl\u00e9thore du consum\u00e9risme festivalier national, le livre d&#8217;Emmanuelle Loyer et Antoine de Baecque sur le festival d&#8217;Avignon est une belle lecture : r\u00e9cit des g\u00e9n\u00e9rations pr\u00e9c\u00e9dentes du festival, mise en perspective du ph\u00e9nom\u00e8ne m\u00eame des festivals d&#8217;\u00e9t\u00e9, monographie pour une r\u00e9flexion globale sur le devenir de la culture depuis soixante ans et sp\u00e9cialement aujourd&#8217;hui, roman de l&#8217;\u00e9pop\u00e9e vilarienne. Si la postmodernit\u00e9 est l&#8217;av\u00e8nement d&#8217;une nouvelle \u00e8re, o\u00f9 le culturel est la v\u00e9rit\u00e9 de toute chose, il faut s&#8217;interroger sur les rapports nouveaux du politique et de la culture, pour penser des politiques culturelles \u00e0 la hauteur de ce que l&#8217;\u00e9poque pose, dans l&#8217;esprit de r\u00e9forme permanent de Vilar lui-m\u00eame. (Emmanuelle Loyer et Antoine de Baecque,<em> Histoire du Festival d&#8217;Avignon <\/em>, Gallimard 2007)<\/p>\n<p><strong> 13 juillet <\/strong><\/p>\n<p>Paris : podcast d&#8217;une \u00e9mission de France-Culture sur le festival o\u00f9 Carole Talon-Hugon, professeur de philosophie \u00e0 l&#8217;Universit\u00e9 de Nice, analyse la querelle d&#8217;Avignon 2005. [Flamb\u00e9e de d\u00e9bats lors de l&#8217;\u00e9dition 2005 autour des diff\u00e9rentes questions du texte, du sens et de la biens\u00e9ance au th\u00e9\u00e2tre, si je r\u00e9sume.] Elle pose que se sont alors affront\u00e9es, \u00e0 travers les tenants d&#8217;un th\u00e9\u00e2tre \u00ab de texte et de sens \u00bb et ceux d&#8217;un th\u00e9\u00e2tre \u00ab de cr\u00e9ation \u00bb, des tendances corr\u00e9l\u00e9es au XVIIIe si\u00e8cle et d\u00e9sormais scind\u00e9es, une esth\u00e9tique de la r\u00e9ception et une \u00e9thique de l&#8217;artiste. Je me dis que ce type d&#8217;analyse est pr\u00e9cieux mais n&#8217;aide pas \u00e0 penser la r\u00e9alit\u00e9 th\u00e9\u00e2trale contemporaine. Qu&#8217;il lui manque une dimension. Parce qu&#8217;en plus des d\u00e9terminations historiques se joue quelque chose de neuf \u00e0 chaque fois.<\/p>\n<p>Jameson d\u00e9finit trois dimensions de la critique : le go\u00fbt, l&#8217;analyse et l&#8217;\u00e9valuation. (Entendons \u00ab critique \u00bb au sens de l&#8217;exercice du jugement : techn\u00e8 kritik\u00e8 = art de juger.) Au jugement de go\u00fbt, la t\u00e2che de d\u00e9crire l&#8217;objet ; \u00e0 l&#8217;analyse, l&#8217;expos\u00e9 des conditions de possibilit\u00e9 historique, \u00e0 l&#8217;\u00e9valuation, l&#8217;\u00e9nonc\u00e9 des effets, usages et r\u00e9sonances de l&#8217;objet avec (l&#8217;id\u00e9ologie de) son \u00e9poque. Voil\u00e0 ce qui manque \u00e0 ce discours sur la querelle de 2005 : l&#8217;\u00e9valuation. Dimension d&#8217;\u00e9valuation qui manque cruellement \u00e0 la critique dramatique en g\u00e9n\u00e9ral. Ne pas confondre l&#8217;\u00e9valuation au sens nietzsch\u00e9en de l&#8217;analyse de la valeur des forces en jeu avec l&#8217;\u00e9valuation-quantification qui est l&#8217;un des outils actuels, entre autres, d&#8217;\u00e9vacuation de la d\u00e9mocratie. (S&#8217;il y a lieu d&#8217;avoir une \u00e9valuation des politiques publiques, n&#8217;est-ce pas pr\u00e9cis\u00e9ment par le peuple souverain, \u00e9valuation qui fonde la d\u00e9mocratie elle-m\u00eame ?)<\/p>\n<p>(Carole Talon-Hugon,<em> Du th\u00e9\u00e2tre <\/em>, hors s\u00e9rie n\u00b0 16 \u00ab Avignon 2005, le conflit des h\u00e9ritages \u00bb ;<\/p>\n<p>Fredric Jameson,<em> Le Postmodernisme ou la logique culturelle du capitalisme tardif <\/em>, Beaux-Arts de Paris, 2007)<\/p>\n<p><strong> 24 et 25 juin <\/strong><\/p>\n<p>Discussions politiques \u00e0 r\u00e9p\u00e9tition \u00e0 Nice. Evidence avec laquelle s&#8217;\u00e9nonce le discours de la violence sociale : brutalit\u00e9 du m\u00e9pris de classe, naturalit\u00e9 du racisme, puissance des jouissances qui y sont attach\u00e9es. Ind\u00e9pendamment du fait que j&#8217;y suis plus sensible aujourd&#8217;hui, l&#8217;\u00e9poque est ouvertement et massivement x\u00e9nophobe. C&#8217;est l\u00e0, dans la lueur des regards \u00e0 l&#8217;\u00e9nonc\u00e9 de certains signifiants : \u00ab racaille \u00bb, \u00ab arabe \u00bb, \u00ab leur couper les couilles \u00bb (pour les actes p\u00e9dophiles), \u00ab ces gens-l\u00e0 \u00bb (?) : que se donne \u00e0 voir de la fa\u00e7on la plus obsc\u00e8ne la violence qui porte l&#8217;ordre social. La suffisance de l&#8217;ordre bourgeois n&#8217;a d&#8217;\u00e9gale que la jouissance de la violence qui le fonde. C&#8217;est ce que raconte du reste la pi\u00e8ce Bash, pr\u00e9sent\u00e9e au Th\u00e9\u00e2tre des Doms \u00e0 Avignon : la naturalisation de l&#8217;h\u00e9t\u00e9rosexualit\u00e9 est fond\u00e9e sur le refoulement des pulsions homosexuelles, etc. On multiplierait les exemples. Je gage que la multiplication actuelle des cas d&#8217;infanticides par des m\u00e8res (et le revival de la figure de M\u00e9d\u00e9e dans le th\u00e9\u00e2tre aujourd&#8217;hui ?) est intimement corr\u00e9l\u00e9e \u00e0 l&#8217;hyper et p\u00e9tainiste exaltation de la figure de la m\u00e8re, espace de neutralisation et de refoulement de la sexualit\u00e9, sexualit\u00e9 symboliquement incarn\u00e9e par \u00ab les hommes \u00bb. (Hallucinante mise en sc\u00e8ne de Dans la solitude des champs de coton de Bernard-Marie Kolt\u00e8s o\u00f9 le dialogue entre le dealer et le client est transform\u00e9 en agression d&#8217;un Arabe hypersexualis\u00e9 sur un gracile jeune blanc-bec aux boucles blondes et aux regards de vierge effarouch\u00e9e, Th\u00e9\u00e2tre du Vieux-Balancier, Avignon.) \u00bb<\/p>\n<p><strong> 15 juillet <\/strong><\/p>\n<p>Deux spectacles du Off : Bash, de Neil Labute, par le metteur en sc\u00e8ne belge Ren\u00e9 Georges et Nature morte dans un foss\u00e9, de Fausto Paravidino, par le collectif francilien DRAO. Ils revendiquent chacun la transformation du fait divers en trag\u00e9die antique. Op\u00e9ration de l\u00e9gitimation discursive certes. Domestication de la violence dont il ne reste en v\u00e9rit\u00e9 que le paradigme du fait divers pour en profiter. Domestication de la violence par deux voies : le naturalisme du jeu d&#8217;acteur ; le travers de la d\u00e9nonciation qui est le revers de sa jouissance. Et s&#8217;il y avait un autre rapport \u00e0 la violence que celui de la d\u00e9nonciation ? du rejet qui se rince quand m\u00eame un peu l&#8217;\u0153il ? Rapport que devait proposer la trag\u00e9die antique et dont nous n&#8217;avons manifestement m\u00eame plus l&#8217;id\u00e9e aujourd&#8217;hui. Intuition d&#8217;ailleurs que la pratique de la trag\u00e9die grecque n&#8217;\u00e9tait pas centr\u00e9e sur la violence mais sur le deuil. (A noter : on confond dans les \u00ab repr\u00e9sentations de la violence \u00bb le r\u00e9cit du fait horrible et la repr\u00e9sentation du corps bless\u00e9. Deux types de repr\u00e9sentations qui rel\u00e8vent de traditions diff\u00e9rentes, qui postulent des effets diff\u00e9rents et qui se connectent \u00e0 l&#8217;\u00e9poque de fa\u00e7on diff\u00e9rente. Dans un d\u00e9bat critique, je propose de penser le go\u00fbt de l&#8217;\u00e9poque pour l&#8217;image du corps supplici\u00e9, telle qu&#8217;elle pullule notamment dans le cin\u00e9ma de masse, comme un appel d&#8217;air, une demande de r\u00e9el \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur d&#8217;une id\u00e9ologie globale qui en occulte et en retranche une partie, celle pr\u00e9cis\u00e9ment de la violence, notamment, du rapport de classe.)\u00a0<\/p>\n<p><strong> 16 juillet <\/strong><\/p>\n<p>Purgatorio, de Rom\u00e9o Castelluci [artiste invit\u00e9, avec Val\u00e9rie Dr\u00e9ville, de cette \u00e9dition]. Grande \u00e9motion et reconnaissance \u00e0 l&#8217;id\u00e9e d&#8217;avoir affaire \u00e0 un geste qui nous offre quelque chose de substantiel. Excitation et joie devant un objet qui propose que s&#8217;inventent ses propres grilles de lectures \u00e0 mesure qu&#8217;on le lit. Intimidation heureuse aussi devant l&#8217;extr\u00eame minutie du travail du plateau, l&#8217;effet de disproportion sc\u00e9nographique qui donne une grandeur paradoxale au geste, forme de grandiloquence qui m&#8217;avait agac\u00e9e d&#8217;abord dans Giulio Cesare. A chaque spectacle se joue le devenir du th\u00e9\u00e2tre tout entier. Certains tuent la possibilit\u00e9 m\u00eame du th\u00e9\u00e2tre, d&#8217;autres en refondent le geste, parce qu&#8217;ils ont l&#8217;audace de prendre au s\u00e9rieux la possibilit\u00e9 de l&#8217;invention. Parce qu&#8217;aussi ils disent que l&#8217;art n&#8217;existe pas dans son possible rapport \u00e0 ce qu&#8217;on dit qu&#8217;est la vie, l&#8217;art n&#8217;est pas une question de rapport \u00e0 un r\u00e9f\u00e9rent, mais il existe dans l&#8217;effectivit\u00e9, la coh\u00e9rence du langage qu&#8217;il invente.  <strong> D.S. <\/strong><\/p>\n<p>Paru dans<em> Regards <\/em> n\u00b054, septembre 2008<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> 14 juillet <\/p>\n","protected":false},"author":532,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[],"class_list":["post-3874","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3874","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/532"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=3874"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3874\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=3874"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=3874"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=3874"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}