{"id":3866,"date":"2009-02-01T00:00:00","date_gmt":"2009-01-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/sur-le-fil3866\/"},"modified":"2009-02-01T00:00:00","modified_gmt":"2009-01-31T23:00:00","slug":"sur-le-fil3866","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=3866","title":{"rendered":"Sur le fil"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Didier Parmentier, 48 ans, Roubaisien depuis toujours, ne sort plus. <\/p>\n<p><em> \u00abLe matin, je vais au boulot. Je suis homme \u00e0 tout faire dans une association de quartier. Le soir, je rentre et je ferme les persiennes.\u00bb <\/em> S&#8217;il mettait le nez dehors, il verrait une ville se transformer. Roubaix, 100 000 habitants, poss\u00e8de de bien jolies vitrines. Une piscine devenue mus\u00e9e, d&#8217;anciennes usines reconverties, des maisons ouvri\u00e8res transform\u00e9es en lofts pour bobos avides d&#8217;esth\u00e9tique n\u00e9o-industrielle&#8230; Au c\u0153ur de la ville, un cin\u00e9ma multiplexe et des brasseries accueillant des salari\u00e9s en pause d\u00e9jeuner qui, \u00e0 la fin de la journ\u00e9e, rejoindront Lille en m\u00e9tro en une trentaine de minutes. Voil\u00e0 pour Roubaix, \u00ab ville de demain \u00bb, comme le dit la Mairie. <\/p>\n<p>Pour aller chez Didier, il faut prendre la rue Pierre-de-Roubaix, qui part du centre pour arriver en plein quartier du Pile, le quartier populaire historique. Ici, le ch\u00f4mage s&#8217;\u00e9l\u00e8ve \u00e0 45 %. Quant aux b\u00e9n\u00e9ficiaires du RMI, ils sont plus de 49 %, deux fois les chiffres du reste de la ville. Quand Roubaix paye une addition, le Pile paye double. La facture du si\u00e8cle fut celle de la chute de l&#8217;empire du textile. Rares sont les villes \u00e0 avoir encaiss\u00e9 un tel s\u00e9isme. Au XIXe si\u00e8cle, la ville devient l&#8217;une des capitales mondiales du secteur. L&#8217;apog\u00e9e. Mais \u00e0 partir des ann\u00e9es 1970, les d\u00e9localisations commencent. La production s&#8217;\u00e9teint, plongeant la ville dans le marasme. Seule la vente perdure. La Redoute \u00e0 Roubaix et les 3 Suisses \u00e0 Tourcoing sont les vestiges d&#8217;une \u00e9poque r\u00e9volue. Printemps &#8211; \u00e9t\u00e9, Automne-hiver, deux catalogues par an peuvent-ils rivaliser avec l&#8217;offre sans cesse renouvel\u00e9e d&#8217;Internet? En guise de r\u00e9ponse, le personnel de la Redoute vient d&#8217;apprendre le prochain licenciement de 672 salari\u00e9s. <\/p>\n<p>La petite maison de Didier donne sur une courette. Son univers tourne autour d&#8217;une table de cuisine o\u00f9 s&#8217;encha\u00eenent cigarettes et caf\u00e9s avec un ami, Jacky, seul \u00e0 pouvoir p\u00e9n\u00e9trer<em> \u00abde temps en temps\u00bb <\/em> dans la maison. Leurs histoires se r\u00e9pondent. Les deux familles ont \u00e9t\u00e9 sinistr\u00e9es par la chute du textile et de l&#8217;industrie. Dans celle de Didier, il y avait six enfants, une m\u00e8re aide-cantini\u00e8re, un p\u00e8re absent et un beau-p\u00e8re ma\u00e7on. A 16 ans il a un pistolet \u00e0 peinture dans les mains, et un m\u00e9tier pour longtemps, croit-il. Dix ans plus tard, la peinture lui a bousill\u00e9 un poumon. Il doit arr\u00eater ou perdre le deuxi\u00e8me. Il entre alors dans une longue p\u00e9riode de RMI : dix-neuf ans au total.<em> \u00abC&#8217;est l\u00e0 que j&#8217;ai d\u00e9couvert que j&#8217;aimais peindre\u00bb, <\/em> raconte-t-il. Depuis, il ne s&#8217;est jamais arr\u00eat\u00e9. Le bouche-\u00e0-oreille, les voisins et des restes de solidarit\u00e9 ouvri\u00e8re ont fait le reste. Dans le quartier du Pile, les communions, naissances et bapt\u00eames sont immortalis\u00e9es, d&#8217;apr\u00e8s photo, \u00e0 l&#8217;huile sur toile, par Didier.<em> \u00abA l&#8217;\u00e9poque, je les vendais 800 francs, un bon compl\u00e9ment  au RMI. Maintenant, c&#8217;est 150 euros.\u00bb <\/em> <\/p>\n<p>Jacky confirme, lui qui per\u00e7oit ses derni\u00e8res indemnit\u00e9s ch\u00f4mage et sera bient\u00f4t au RMI. Il a 35 ans et a d\u00e9j\u00e0 cumul\u00e9 dix ans de RMI. Lui non plus ne voit personne, sauf Didier. Comme un \u00e9quilibriste sur le fil, Jacky sait qu&#8217;il ne doit plus tomber : un coup de poing \u00e0 un flic, une s\u00e9questration, un braquage rat\u00e9&#8230; Jacky est impulsif et au moindre d\u00e9rapage, c&#8217;est la prison.<em> \u00abAlors, le mieux c&#8217;est de ne voir personne. Vous savez, \u00e0 Roubaix, on est vite sorti de la route\u00bb, <\/em> commente-t-il. <\/p>\n<p>Didier acquiesce, se l\u00e8ve. Il veut montrer sa cha\u00eene Hi fi, son seul luxe. Son visage s&#8217;illumine, comme celui de Jacky.<em> \u00abOn fait \u00e7a souvent. Il faut mettre bien fort, pr\u00e9cisent-ils. Deux fois 200 watts, \u00e7a envoie!\u00bb <\/em> Il attrape un disque au hasard et le glisse dans la trappe. Abba chante. Tr\u00e8s fort. Didier et Jacky battent la mesure en souriant, en tirant sur leurs Marlboro. Ils ne parlent plus.  <strong> R.D. <\/strong><\/p>\n<p>Paru dans<em> Regards <\/em> n\u00b059, f\u00e9vrier 2009<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Didier Parmentier, 48 ans, Roubaisien depuis toujours, ne sort plus. <\/p>\n","protected":false},"author":569,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[326],"class_list":["post-3866","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web","tag-quartiers"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3866","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/569"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=3866"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3866\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=3866"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=3866"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=3866"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}