{"id":3716,"date":"2008-10-07T00:00:00","date_gmt":"2008-10-06T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/le-silence-des-communistes-par3716\/"},"modified":"2008-10-07T00:00:00","modified_gmt":"2008-10-06T22:00:00","slug":"le-silence-des-communistes-par3716","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=3716","title":{"rendered":"\u00ab Le silence des communistes \u00bb, par jean-Pierre Vincent"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Grand succ\u00e8s et large tourn\u00e9e pour<em> Le Silence des communistes <\/em> depuis 2007. Le spectacle de Jean-Pierre Vincent, bas\u00e9 sur un \u00e9change de lettres de militants italiens, pose la question de la gauche aujourd&#8217;hui \u00e0 partir de celle du communisme. Pr\u00e9sentation et questions. <\/p>\n<p> C&#8217;est une des surprises de cette rentr\u00e9e: en ces temps de tr\u00e8s difficiles montages de production, un spectacle est programm\u00e9 \u00e0 trois reprises dans trois grandes structures franciliennes, \u00e0 Nanterre-Amandiers, au Th\u00e9\u00e2tre71, Sc\u00e8ne nationale, de Malakoff, puis au Centre dramatique national de la Commune \u00e0 Aubervilliers, apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 un des spectacles d&#8217;Avignon 2007. Certes, le calendrier compte de courtes dur\u00e9es de passage, dans de petites salles, voire des lieux hors-les-murs. N\u00e9anmoins, voil\u00e0 un mode de programmation diff\u00e9rent de l&#8217;habituel.<\/p>\n<p>La double singularit\u00e9 de l&#8217;objet est probablement \u00e0 l&#8217;origine de cette organisation<em> ad hoc <\/em>:<em> Le Silence des communistes <\/em> est une petite forme et un grand sujet. Petite forme: une mise en espace plus qu&#8217;une mise en sc\u00e8ne, une l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 sc\u00e9nographique revendiqu\u00e9e, des acteurs qui lisent quand ils ne disent pas, un spectacle-lecture, dont la mall\u00e9abilit\u00e9 autorise cette pr\u00e9sence vagabonde et rapide. Grand sujet: la question de la gauche aujourd&#8217;hui, \u00e0 partir de celle du communisme. Ou, pour formuler cela de fa\u00e7on plus pol\u00e9mique que ne le souhaiterait peut-\u00eatre le spectacle: que pensent aujourd&#8217;hui de notre \u00e9poque ceux qui furent au c\u0153ur de la pens\u00e9e politique au temps o\u00f9 le politique \u00e9tait un lieu de pens\u00e9e? <\/p>\n<p><strong> PENSEES ET IDEOLOGIES, A L&#8217;EPOQUE OU L&#8217;ON DIT QU&#8217;ELLES SONT MORTES <\/strong>  <\/p>\n<p>Pr\u00e9cisons alors les coordonn\u00e9es de la chose: un militant syndical non communiste, Vittorio Foa, interroge deux ex-militants communistes, Miriam Mafai, journaliste, Alfredo Reichlin, ancien directeur de l&#8217;Unit\u00e0. Tous trois Italiens. La conversation \u00e9pistolaire a lieu en 2000. Elle a fait l&#8217;objet d&#8217;une publication tr\u00e8s lue, chez Einaudi, en 2002, d&#8217;un spectacle en 2006 (Luca Ronconi, Turin), aujourd&#8217;hui et depuis trois ans, d&#8217;une traduction et d&#8217;une tourn\u00e9e en France. Foa est n\u00e9 en 1910, Mafai en 1926, Reichlin en 1925, ils ont plus de 80 ans aujourd&#8217;hui et sont toujours tr\u00e8s actifs politiquement : Mafai est tr\u00e8s pr\u00e9sente sur la question du statut des femmes, en p\u00e9riode de forte r\u00e9surgence du catholicisme radical, Reichlin a \u00e9t\u00e9 r\u00e9cemment pr\u00e9sident de la commission de r\u00e9daction du Parti d\u00e9mocrate. A ces deux-l\u00e0, Foa demande de rompre le \u00absilence des communistes\u00bb.<\/p>\n<p>Reichlin a raison de pointer dans une de ses lettres l&#8217;ambigu\u00eft\u00e9 de l&#8217;expression. On parlerait en extrapolant du \u00ab g\u00e9nitif relatif ou absolu \u00bb de ce silence des communistes. Est-ce le silence que les communistes ont adopt\u00e9 apr\u00e8s l&#8217;effondrement du bloc sovi\u00e9tique, en Italie particuli\u00e8rement apr\u00e8s l&#8217;autodissolution du PCI, en 1991? Silence que d&#8217;aucuns interpr\u00e8tent comme un aveu, \u00e0 la fois de culpabilit\u00e9 du totalitarisme et d&#8217;impuissance, voire d&#8217;\u00e9chec et d&#8217;abandon id\u00e9ologique&#8230; A moins que l&#8217;on ne pointe aussi le silence impos\u00e9 \u00e0 toute id\u00e9e communiste, en tant que lieu d&#8217;une alternative. Honte ou b\u00e2illon, ce silence des communistes contient une ambigu\u00eft\u00e9 intrins\u00e8que, en son titre m\u00eame, que le spectacle emporte avec lui et qui ne cesse pas de laisser songeur, \u00e0 mon sens. Jean-Pierre Vincent a souhait\u00e9 travailler sur ce mat\u00e9riau apr\u00e8s le spectacle de Ronconi. Ancien codirecteur, avec Patrice Ch\u00e9reau, du Th\u00e9\u00e2tre de Sartrouville, ancien directeur du Th\u00e9\u00e2tre national de Strasbourg, ancien administrateur de la Com\u00e9die-Fran\u00e7aise, il n&#8217;est pas insignifiant qu&#8217;un metteur en sc\u00e8ne qui a autant partie li\u00e9e avec l&#8217;institution th\u00e9\u00e2trale propose ce douloureux d\u00e9pliement, par l&#8217;Italie interpos\u00e9e. Je dirai, en trois temps, pourquoi ce texte ne laisse pas de me poser probl\u00e8me, ses usages plus exactement. <\/p>\n<p><strong> EN TEMPS DE GUERRE, LE REFORMISME EST-IL L&#8217;AMI DE LA REACTION? <\/strong><\/p>\n<p>Les discours qui entourent le spectacle vantent l&#8217;int\u00e9r\u00eat du texte, notamment la franchise des correspondants, Jean-Pierre Vincent r\u00e9p\u00e9tant \u00e0 l&#8217;occasion qu&#8217;il s&#8217;agit d&#8217;un \u00abstrip-tease id\u00e9ologique\u00bb. Il y a en somme deux axes de pens\u00e9e dans les extraits de ces huit lettres qui sont aujourd&#8217;hui jou\u00e9es en France, qui sont d&#8217;une appropriation diff\u00e9rente et dont il me semble que le succ\u00e8s du spectacle tient toute l&#8217;ambigu\u00eft\u00e9 de son \u00e9v\u00e9nement. Si ce travail r\u00e9pond \u00e0 une attente du public :ce qui n&#8217;est pas n\u00e9cessairement l&#8217;hypoth\u00e8se la plus r\u00e9jouissante car on peut aussi postuler que certains succ\u00e8s sont dus \u00e0 l&#8217;intrusion dans nos champs de pens\u00e9e et de repr\u00e9sentation de quelque chose que pr\u00e9cis\u00e9ment l&#8217;on n&#8217;attend pas: de quelle attente s&#8217;agit-il? Pour le dire abruptement, le public a-t-il envie de venir entendre l&#8217;auto-accusation subtile mais insistante de l&#8217;intelligentsia de gauche, avalisant sous cette forme polic\u00e9e et ritualis\u00e9e, dans cette non-mise en sc\u00e8ne de non-proc\u00e8s, le constat que \u00ables vieilles r\u00e9ponses ne nous sont plus utiles\u00bb, pour citer Vincent, et qu&#8217;\u00e0 la droite ultra-conservatrice actuelle, qui semble marteler en souriant que l&#8217;extr\u00eame droite est sa v\u00e9rit\u00e9, il n&#8217;y a pas d&#8217;alternative? C&#8217;est du moins ce que l&#8217;on peut supposer \u00e0 entendre quelques gloussements dans le public aux allusions, rest\u00e9es d&#8217;ailleurs en suspens, du lien des partis communistes europ\u00e9ens avec l&#8217;URSS. Ou bien un autre public a-t-il envie d&#8217;entendre une pens\u00e9e politique au travail, ce qui est aussi \u00e0 l&#8217;\u0153uvre dans ce Silence des communistes, et qui viendrait l\u00e0 d\u00e9mentir cette mauvaise satisfaction, que d&#8217;id\u00e9ologie il n&#8217;en est plus cure et que de penser il n&#8217;est plus temps, mais qu&#8217;au contraire, on serait friand de th\u00e9orie et avide de penser ensemble \u00e0 inventer quelque chose d&#8217;autre :l&#8217;autre n&#8217;\u00e9tant pas n\u00e9cessairement neuf, du reste. En somme, il y a avec ce spectacle, le repentir et l&#8217;\u00e9laboration, et il est \u00e0 craindre que l&#8217;\u00e9coute que l&#8217;on en fasse ne d\u00e9pende pas du spectacle mais de la disposition des publics avant le spectacle.<\/p>\n<p>Pour le dire autrement, on peut regretter que cette proposition, \u00e0 partir d&#8217;un mat\u00e9riau n\u00e9cessaire et pertinent sur une sc\u00e8ne, ne soit pas plus radicale. Je convoquerai deux \u00e9l\u00e9ments, th\u00e9\u00e2traux cette fois, \u00e0 l&#8217;appui de cette r\u00e9serve. Paradoxalement, et c&#8217;est une ambition assez belle, Jean-Pierre Vincent parle \u00e0 de nombreuses reprises de l&#8217;\u00e9motion que suscite ce texte, sp\u00e9culatif et relativement aust\u00e8re. Peut-\u00eatre \u00e9tait-ce plus sensible \u00e0 la cr\u00e9ation \u00e0 Avignon en 2007, mais deux com\u00e9diens sur trois ont chang\u00e9, justifiant pour cette \u00abreprise\u00bb francilienne un retour plus appuy\u00e9 \u00e0 la lecture du texte, jeu de lecture qui tend \u00e0 mimer la pens\u00e9e en train de se faire. Cela fonctionne comme appuis mn\u00e9motechniques, sans doute, mais rarement comme signes th\u00e9\u00e2traux intelligents. Cette rh\u00e9torique surlign\u00e9e, cet abouchement de la pens\u00e9e et de la parole, croit-on r\u00e9aliste et vivante, en r\u00e9alit\u00e9 sans esprit, interdit toute \u00e9motion, dont une autre direction d&#8217;acteurs aurait pu cr\u00e9er les conditions. De m\u00eame, on peut regretter la convocation, \u00e0 l&#8217;entr\u00e9e de la salle et dans la salle, d&#8217;un attirail d&#8217;agit-prop, d&#8217;une sc\u00e9nographie de r\u00e9union de cellule, qui appesantit la r\u00e9flexion \u00e0 laquelle le spectacle tente de faire appel. Sauf \u00e0 croire que le discours implicite est ici de cataloguer gauche et militantisme du c\u00f4t\u00e9 de quelque chose qui ne peut pas ne pas r\u00e9sonner avec une forme de d\u00e9su\u00e9tude ressass\u00e9e. <\/p>\n<p><strong> MANQUE DE RADICALITE THEATRALE, FAIBLESSE IDEOLOGIQUE? <\/strong> <\/p>\n<p>Enfin, ce manque de radicalit\u00e9 th\u00e9\u00e2trale me semble faire directement \u00e9cho avec une faiblesse d&#8217;ordre id\u00e9ologique. C&#8217;est un spectacle qui ne se d\u00e9partit pas d&#8217;une forme de pusillanimit\u00e9 par rapport \u00e0 l&#8217;id\u00e9e communiste, que l&#8217;on peut entendre de fa\u00e7on m\u00e9taphorique : vu l&#8217;\u00e9tat de la gauche, toutes les \u00e9chelles sont bonnes pourvu qu&#8217;on y d\u00e9c\u00e8le quelque chose comme une volont\u00e9, n&#8217;est-ce pas?<em> \u00abJ&#8217;en suis venu \u00e0 la conclusion qu&#8217;il ne suffit plus d&#8217;actualiser les programmes. Ceux-ci sont destin\u00e9s \u00e0 rester lettre morte si \u00abquelque chose\u00bb ne vient pas avant les programmes. Je parle de la n\u00e9cessit\u00e9 d&#8217;une pens\u00e9e, d&#8217;une nouvelle pens\u00e9e capable d&#8217;interpr\u00e9ter le monde dans lequel nous sommes immerg\u00e9s. Quelque chose, \u00e9videmment, de tr\u00e8s diff\u00e9rent de la pens\u00e9e avec laquelle la vieille gauche a interpr\u00e9t\u00e9 le XXe si\u00e8cle :les classes, l&#8217;Etat, le conflit capital-travail, la lutte pour sortir de la mis\u00e8re: mais avec la m\u00eame ambition, la m\u00eame largeur d&#8217;horizon qui lui permit de devenir sens commun.\u00bb <\/em> C&#8217;est ce qu&#8217;\u00e9crit Alfredo Reichlin.<em> \u00abCiviliser le capitalisme, civiliser la globalisation\u00bb <\/em>, r\u00e9sumerait Miriam Mafai. N&#8217;est-ce pas l\u00e0 une option politique, qui a d\u00e9j\u00e0 pris acte de quelque chose dont il faudrait encore d\u00e9battre? C&#8217;est en ce sens que l&#8217;on peut regretter que cette proposition ne s&#8217;empare pas des probl\u00e8mes \u00e0 la racine ; sa forme th\u00e9\u00e2trale est \u00e0 l&#8217;image de cet \u00e9lan qui n&#8217;atteint pas son adresse. Et d&#8217;un usage de ses propositions qui reste assez flou, comme si, entre la satisfaction du silence coupable des communistes et l&#8217;exigence d&#8217;une lev\u00e9e du silence sur l&#8217;id\u00e9e communiste, on n&#8217;avait pas tranch\u00e9. Deleuze dit que l&#8217;on ne pense que sous l&#8217;effet d&#8217;un coup de force. Est-ce qu&#8217;un art qui entend produire de la r\u00e9flexion ne se doit pas alors \u00e0 quelque chose de plus tranchant? <\/p>\n<p><strong> D.S. <\/strong><\/p>\n<p>Paru dans<em> Regards <\/em> n\u00b055 octobre 2008<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Grand succ\u00e8s et large tourn\u00e9e pour<em> Le Silence des communistes <\/em> depuis 2007. 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