{"id":3700,"date":"2009-01-06T00:00:00","date_gmt":"2009-01-05T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/la-france-la-culture-et-le-petit3700\/"},"modified":"2009-01-06T00:00:00","modified_gmt":"2009-01-05T23:00:00","slug":"la-france-la-culture-et-le-petit3700","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=3700","title":{"rendered":"La France, la culture et le petit peuple"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Avant d&#8217;\u00eatre une r\u00e9alit\u00e9 sociale et politique, la crise de la culture est une manne \u00e9ditoriale. Depuis bient\u00f4t vingt ans, des livres et des rencontres d\u00e9clinent le motif jusqu&#8217;\u00e0 plus soif. Cette ann\u00e9e encore.  La \u00abcrise de la culture\u00bb est bien un vrai succ\u00e8s culturel. Retour sur quelques clich\u00e9s. <\/p>\n<p>Prenons ici le pr\u00e9texte de la r\u00e9cente publication du livre d&#8217;Antoine de Baecque,<em> Crises de la culture fran\u00e7aise, anatomie d&#8217;un \u00e9chec <\/em>, pour revenir sur une question dite cruciale, dont on est loin d&#8217;avoir \u00e9puis\u00e9 les ressorts id\u00e9ologiques, et dont on voudrait s&#8217;employer, petit \u00e0 petit, ici, \u00e0 d\u00e9busquer les tours de passe-passe. Cet ouvrage de f\u00e9vrier 2008 vient ajouter sa d\u00e9clinaison \u00e0 la longue liste des livres qui, d\u00e8s leur titre, manifestent le m\u00eame souci:<em> La culture en action, le sens perdu <\/em> ;<em> Politique culturelle: la fin d&#8217;un mythe <\/em> ;<em> La culture, pour qui? Essai sur les limites de la d\u00e9mocratisation culturelle <\/em>(1). Et tant d&#8217;autres. Jusqu&#8217;o\u00f9 ira l&#8217;inventivit\u00e9 \u00e9chevel\u00e9e de ces titres et sous-titres? Quelle peut bien \u00eatre la valeur de cette r\u00e9p\u00e9tition, dont on peut dater le point d&#8217;origine peut-\u00eatre \u00e0 l&#8217;essai de Marc Fumaroli<em> L&#8217;Etat culturel, Essai sur une religion moderne <\/em>(2)? (Origine du discours ossifi\u00e9 et m\u00e9diatique sur la crise de la culture, et non pas origine du discours sur la culture, plus ancien.) Tentons d&#8217;ores et d\u00e9j\u00e0 de pointer deux des id\u00e9es qui traversent ce discours de la \u00abcrise de la culture\u00bb, ce qu&#8217;elles servent appara\u00eetra peut-\u00eatre en chemin.<\/p>\n<p><strong> L&#8217;A PRIORI NATIONALISANT <\/strong><\/p>\n<p>L&#8217;un des grands clich\u00e9s du discours sur la crise de la culture consiste \u00e0 dire que la France serait LE lieu m\u00eame de la culture, la nation de l&#8217;Etat interventionniste en mati\u00e8re de culture.<em> \u00abLa France est la patrie de la culture; \u00eatre fran\u00e7ais c&#8217;est partager la conviction que la culture nous rend meilleur.\u00bb <\/em> (Antoine de Baecque). L&#8217;affirmation est toujours compl\u00e9t\u00e9e par Baecque de son ombre port\u00e9e historique,<em> \u00aben France cette g\u00e9n\u00e9alogie de la gloire culturelle est indiscutable: l&#8217;Etat culturel est un legs de l&#8217;Ancien R\u00e9gime, Richelieu, Colbert et Louis XIV r\u00e9unis\u00bb <\/em>. On trouve syst\u00e9matiquement l&#8217;articulation de ces trois p\u00f4les, \u00e0 titre d&#8217;introduction de la question, dans le discours actuel: monarchie, France, culture. Trois r\u00e9actions \u00e0 cette id\u00e9e.<\/p>\n<p>Tout d&#8217;abord, la France n&#8217;a pas l&#8217;exclusivit\u00e9 du projet de culture publique. Il est m\u00eame probable que ce soit le cas contraire qui fasse exception: beaucoup d&#8217;Etats ont aujourd&#8217;hui une action engag\u00e9e en mati\u00e8re de culture. De la m\u00eame fa\u00e7on, les rois de France, si ti\u00e8de \u00e0 notre chauvinisme soit cette repr\u00e9sentation, sont loin d&#8217;avoir \u00e9t\u00e9 les seuls \u00e0 actualiser la figure du prince-po\u00e8te ou du souverain \u00e9clair\u00e9 amoureux des \u0153uvres de l&#8217;esprit et des arts. En v\u00e9rit\u00e9, quand on affirme que la France est le lieu de la culture par excellence, on naturalise deux choses qui m\u00e9ritent au contraire d&#8217;\u00eatre mises en perspective. Tout d&#8217;abord le fait que c&#8217;est parce que la France a \u00e9t\u00e9 un des lieux de la modernit\u00e9, via les Lumi\u00e8res et la R\u00e9volution fran\u00e7aise, qu&#8217;elle peut avoir eu ce r\u00f4le historique de conceptualisation et de mise en pratique privil\u00e9gi\u00e9e de la culture comme instrument de cr\u00e9ation d&#8217;un peuple. <\/p>\n<p>Ensuite, l&#8217;articulation monarchie-culture, telle qu&#8217;elle est pos\u00e9e, est une fa\u00e7on de ne pas interroger la construction historique dont elle est le fruit. Il faudrait plus de place pour d\u00e9velopper ce point pr\u00e9cis\u00e9ment, mais ce qui compte dans cette affirmation d&#8217;une \u00abmonarchie culturelle\u00bb est de faire de la France une anomalie historique. Le discours de l&#8217;exception fran\u00e7aise et culturelle, avant d&#8217;\u00eatre un discours historique, est une composante id\u00e9ologique du discours lib\u00e9ral anti-\u00e9tatiste. Ce qui \u00e9claire certaines affirmations d&#8217;Antoine de Baecque:<em> \u00abL&#8217;Etat culturel fran\u00e7ais est un archa\u00efsme qui se porte bien.\u00bb <\/em> Dans la m\u00eame logique, on lit chez Maryvonne de Saint-Pulgent\u00a0au sujet du XXe si\u00e8cle:<em> \u00ab(&#8230;) la France afficha sa singularit\u00e9 en adoptant une forme exacerb\u00e9e, monopolistique et centralis\u00e9e de l&#8217;Etat-providence, dont la baleine S\u00e9curit\u00e9 sociale et le mammouth Education nationale sont aujourd&#8217;hui les incarnations les plus voyantes(3).\u00bb <\/em> La naturalisation du rapport entre la France et la culture est ainsi un ingr\u00e9dient ressass\u00e9 dans l&#8217;argumentaire lib\u00e9ral classique de limitation de l&#8217;Etat. Il ne s&#8217;agit pas ici de d\u00e9nier le droit de cit\u00e9 aux positions lib\u00e9rales, il s&#8217;agit de mettre en valeur combien elles impr\u00e8gnent le discours sur la culture au point d&#8217;en \u00eatre un enjeu majeur.<\/p>\n<p><strong> LE PREJUDICE EDUCATIF <\/strong><\/p>\n<p>La seconde question qui proc\u00e8de l\u00e0 aussi de raccourcis et de clich\u00e9s utiles \u00e0 certains enjeux de pouvoir est l&#8217;argument populiste. Extrait: Antoine de Baecque commente le premier tour de l&#8217;\u00e9lection pr\u00e9sidentielle de 2002:<em> \u00abLes clercs ont renonc\u00e9 \u00e0 l&#8217;action culturelle, \u00e0 la d\u00e9mocratisation culturelle, et la t\u00e9l\u00e9vision a fait le reste: un peuple sans culture, qui l&#8217;ignore, la m\u00e9prise m\u00eame, la tenant  pour un objet de classe, \u00e9trange et \u00e9tranger, un tel peuple est pr\u00eat \u00e0 porter le Front national au second tour de l&#8217;\u00e9lection pr\u00e9sidentielle.\u00bb <\/em> Et, plus loin, citant l&#8217;\u00e9dito de<em> Charlie Hebdo <\/em> \u00e0 l&#8217;\u00e9poque,<em> \u00abEntre les masses en voie de lep\u00e9nisation et la petite minorit\u00e9 qui con\u00e7oit et d\u00e9fend encore la m\u00e9diation s&#8217;est ouvert un gouffre\u00bb <\/em>.<\/p>\n<p>La question culturelle en France est colonis\u00e9e par cette repr\u00e9sentation d&#8217;une \u00e9lite savante oppos\u00e9e \u00e0 la masse ignare, \u00e0 ces \u00abnouveaux barbares\u00bb dont parle le sociologue Jean-Paul Kaufmann. Le fascisme serait un fait d&#8217;ignorance et bien mal inspir\u00e9s seraient ceux qui d\u00e9fendent la d\u00e9mocratie et le suffrage universel, puisque, \u00e0 moins d&#8217;une certaine \u00e9ducation, on n&#8217;est pas en mesure d&#8217;avoir des jugements politiques \u00e9clair\u00e9s. (On remarquera que l&#8217;argument typique du conservatisme politique du XIXe si\u00e8cle appartient aussi aujourd&#8217;hui \u00e0 une certaine gauche lib\u00e9rale, qui, comme ironise Slavoj Zizek, sort sa culture quand elle entend le mot revolver.) Voici deux confusions qui me semblent, pour le moins, marcher \u00e0 plein r\u00e9gime pour soutenir ce type de discours.<\/p>\n<p><strong> 1 <\/strong> Il n&#8217;y a jamais eu de corr\u00e9lation entre \u00e9lite sociale et sant\u00e9 politique. Un exemple parmi mille: Alain Madelin, G\u00e9rard Longuet, Patrick Devedjian, membres du groupe d&#8217;extr\u00eame droite Occident dans les ann\u00e9es 1960, ont tous fait des \u00e9tudes sup\u00e9rieures, le second est m\u00eame \u00e9narque. On poussera le constat jusqu&#8217;\u00e0 affirmer que la notion d&#8217;\u00e9lite ne renvoie, aujourd&#8217;hui particuli\u00e8rement, \u00e0 aucune r\u00e9alit\u00e9 autre qu&#8217;id\u00e9ologique: l&#8217;\u00e9lite du savoir aujourd&#8217;hui n&#8217;a rien \u00e0 voir, \u00e0 certains endroits du tissu social, avec l&#8217;\u00e9lite politico-\u00e9conomique. Il n&#8217;est que de voir combien le paradigme de l&#8217;entreprise a succ\u00e9d\u00e9 \u00e0 celui des humanit\u00e9s en mati\u00e8re d&#8217;id\u00e9al de personnel politique. Ou, pour le dire de mani\u00e8re brutale, l&#8217;id\u00e9al politique europ\u00e9en promu aujourd&#8217;hui, notamment \u00e0 droite, n&#8217;a plus rien \u00e0 voir avec celui de l&#8217;\u00e9lite savante du XIXe si\u00e8cle, mais s&#8217;alimente \u00e0 l&#8217;image du  \u00abbeauf\u00bb.<\/p>\n<p><strong> 2 <\/strong> Pr\u00e9tendre qu&#8217;il faut de la culture pour sauver les classes populaires de leur dangerosit\u00e9 politique nomm\u00e9e FN est par trop accorder un blanc-seing \u00e0 la strat\u00e9gie de la droite actuelle qui consiste \u00e0 agiter l&#8217;\u00e9pouvantail de l&#8217;extr\u00eame droite pour pouvoir importer sa pens\u00e9e et sa politique plus impun\u00e9ment. Et \u00e7a marche: ne dit-on pas que la droite actuelle a su ramener dans le champ de la politique civilis\u00e9e le petit peuple\u00a0puisque le FN est \u00e9puis\u00e9 \u00e9lectoralement? Et la sociologie dominante de s&#8217;\u00e9chiner \u00e0 \u00e9tablir des liens entre le vote FN et les attaches ouvri\u00e8res&#8230; <\/p>\n<p>En v\u00e9rit\u00e9, 2007 est plus probablement la victoire diff\u00e9r\u00e9e que l&#8217;extr\u00eame droite a manqu\u00e9e au second tour de 2002(4). La figure du peuple ignare et populiste a donc triplement beau jeu : elle permet d&#8217;occulter et le p\u00e9tainisme en dentelles et l&#8217;ignorance crasse de toute une \u00e9lite politico-financi\u00e8re et,<em> in fine <\/em>, de justifier m\u00e9pris social et postures traditionnellement hostiles au suffrage universel. De la crise de la culture comme pi\u00e8ce du discours antid\u00e9mocratique actuel, donc. On le voit, l&#8217;enjeu est tout sauf scientifique, il s&#8217;agit bien de d\u00e9l\u00e9gitimer ce qui, du peuple, pourrait venir perturber le jeu d&#8217;une d\u00e9mocratie sous coupe r\u00e9gl\u00e9e. On en r\u00e9affirmera la n\u00e9cessit\u00e9 de se m\u00e9fier des discours sur la crise de la culture, o\u00f9 se jouent de mani\u00e8re exemplaire les places symboliques de l&#8217;ordre social. <\/p>\n<p><strong> D.S. <\/strong><\/p>\n<p>1.<em> Respectivement <\/em> de Jean Caune, Jean-Michel Djian, Jean-Claude Wallach.<\/p>\n<p>2. De Fallois, 1991.<\/p>\n<p>3.<em> Le gouvernement de la culture <\/em>, Gallimard, 1999.<\/p>\n<p>4. On renvoie ici aux analyses d&#8217;Annie Colovald,<em> Le \u00abpopulisme du FN\u00bb, un dangereux contresens <\/em>, Editions du croquant, 2004. <\/p>\n<p>Paru dans<em> Regards <\/em> n\u00b058 janvier 2009<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Avant d&#8217;\u00eatre une r\u00e9alit\u00e9 sociale et politique, la crise de la culture est une manne \u00e9ditoriale. Depuis bient\u00f4t vingt ans, des livres et des rencontres d\u00e9clinent le motif jusqu&#8217;\u00e0 plus soif. Cette ann\u00e9e encore.  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