{"id":3698,"date":"2009-01-06T00:00:00","date_gmt":"2009-01-05T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/l-art-politique-est-il3698\/"},"modified":"2009-01-06T00:00:00","modified_gmt":"2009-01-05T23:00:00","slug":"l-art-politique-est-il3698","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=3698","title":{"rendered":"L&#8217;art politique est-il r\u00e9actionnaire ? Entretien avec Jacques Ranci\u00e8re."},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> De nombreux artistes d&#8217;aujourd&#8217;hui renouent avec une vocation politique qu&#8217;on croyait oubli\u00e9e. Ils se proposent de d\u00e9voiler les formes de la domination. Mais ils restent ainsi  redevables de toute une tradition r\u00e9actionnaire : le spectateur, aveugle, aurait besoin qu&#8217;on l&#8217;aide \u00e0 ouvrir les yeux sur le monde. Entretien avec le philosophe Jacques Ranci\u00e8re qui vient de publier un plaidoyer pour un spectateur \u00e9mancip\u00e9. <\/p>\n<p> <strong> Apr\u00e8s l&#8217;art engag\u00e9 des ann\u00e9es 1970, nous sommes entr\u00e9s dans l&#8217;\u00e8re du scepticisme. Aujourd&#8217;hui, quelles sont les relations entre art et politique? Jacques Ranci\u00e8re. <\/strong> Nous sommes sortis de l&#8217;attitude d\u00e9sabus\u00e9e, postmoderne, selon laquelle tout est \u00e9gal \u00e0 tout et tout est affaire de march\u00e9. C&#8217;est ce que j&#8217;ai pu constater depuis quelques ann\u00e9es, en circulant dans les milieux de l&#8217;art. Les colloques, les \u00e9coles, les biennales, les Documenta et autres rassemblements sont irrigu\u00e9s par des discours radicaux comme ceux du philosophe Toni Negri. Le souci politique est r\u00e9affirm\u00e9, il structure beaucoup de d\u00e9marches artistiques. Cela peut passer par des expositions de photographies sur la guerre en Irak ou en Afghanistan, ou une installation  sur la condition des femmes dans le monde musulman. Il y a aussi des artistes qui basculent vers une pratique o\u00f9 la performance artistique tend \u00e0 se confondre avec une activit\u00e9 politique. Aux Etats-Unis, par exemple, les Yes Men infiltrent les m\u00e9dias pour en d\u00e9r\u00e9gler le jeu. Ils ont notamment annonc\u00e9 sur la BBC que la compagnie responsable de la catastrophe environnementale de Bhopal allait indemniser les victimes. En Angleterre, de grandes manifestations de quartier en semi-insurrection se mettent en marche sur le mot d&#8217;ordre \u00abReclaim the streets!\u00bb. Il existe \u00e9galement une forme d&#8217;art qui sort des lieux qui lui sont traditionnellement d\u00e9di\u00e9s. Les exemples ne manquent pas: Thomas Hirschhorn a cr\u00e9\u00e9 un mus\u00e9e pr\u00e9caire Albinet(1), le collectif Campement urbain a con\u00e7u un espace en collaboration avec les habitants du quartier des Beaudottes  \u00e0 Sevran&#8230; Enfin, il ne faut pas oublier l&#8217;esth\u00e9tique relationnelle :cette n\u00e9buleuse qui pr\u00e9tend que l&#8217;art ne fait plus d&#8217;objets mais produit des relations sociales. Ces propositions attestent toutes de la foi dans des images capables de montrer quelque chose des formes de l&#8217;oppression. Elles ravivent la pratique d&#8217;un art critique ou activiste qui tourne en d\u00e9rision la domination. <\/p>\n<p><strong> Qu&#8217;en est-il du th\u00e9\u00e2tre? J.R. <\/strong> Il est assez paradoxal de constater que les propositions politiques \u00e9manent principalement des arts visuels, alors que le th\u00e9\u00e2tre a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s t\u00f4t le lieu de d\u00e9bats sur sa capacit\u00e9 \u00e0 transformer le monde. C&#8217;est un art vivant qui assemble des corps vivants en face d&#8217;autres corps vivants. Il fut un temps o\u00f9 le th\u00e9\u00e2tre inventait des formes nouvelles. Il cherchait comment devenir un lieu de transmission et de rassemblement. Meyerhold, Piscator et Brecht ont cr\u00e9\u00e9 un th\u00e9\u00e2tre politique. Les dispositifs compliqu\u00e9s mis en place dans les ann\u00e9es 1915-1920, en Russie et en Allemagne, tendaient \u00e0 transformer le th\u00e9\u00e2tre en une agitation de masse. Ils \u00e9clataient la sc\u00e8ne en une s\u00e9rie de lieux, faisaient usage de la projection cin\u00e9matographique, d&#8217;effets lumineux et de bruitage, donnaient beaucoup d&#8217;importance \u00e0 la bande-son, d\u00e9ployaient quantit\u00e9 de moyens humains et mat\u00e9riels. Depuis, ce sont devenus de simples \u00abtrucs\u00bb de mise en sc\u00e8ne destin\u00e9s \u00e0 majorer le plaisir th\u00e9\u00e2tral. <\/p>\n<p><strong> Selon vous, l&#8217;art politique v\u00e9hicule souvent un pr\u00e9suppos\u00e9 r\u00e9actionnaire, en opposant l&#8217;artiste savant et le spectateur ignorant&#8230; J.R. <\/strong> Beaucoup d&#8217;installations plastiques s&#8217;emploient \u00e0 reprendre en les parodiant les  formes de la culture marchande, comme s&#8217;il fallait  montrer au spectateur ce qu&#8217;il serait incapable de voir par lui-m\u00eame. Cette strat\u00e9gie consiste \u00e0 lui ouvrir les yeux pour le sortir de sa passivit\u00e9. Beaucoup de ces formes d&#8217;art restent ainsi gouvern\u00e9es par un paradoxe : elles s&#8217;adressent \u00e0 des gens, en m\u00eame temps elles tendent \u00e0 les disqualifier. Le spectateur est pens\u00e9 comme quelqu&#8217;un qui reste \u00e0 sa place sans rien dire ni rien faire, incapable de percevoir tout seul la v\u00e9rit\u00e9 qui se cache derri\u00e8re les apparences. Cette conception s&#8217;inscrit dans une tradition tr\u00e8s ancienne de d\u00e9nigrement. On la retrouve chez Platon, dans<em> La R\u00e9publique <\/em>, ou encore chez Rousseau, dans la<em> Lettre sur les spectacles <\/em>. Les exp\u00e9riences artistiques \u00e0 pr\u00e9tention politique restent souvent enferm\u00e9es dans ce que j&#8217;ai appel\u00e9 la position du \u00abma\u00eetre abrutisseur\u00bb. Le p\u00e9dagogue se consid\u00e8re comme celui qui sait, alors que ses \u00e9l\u00e8ves vivraient dans l&#8217;illusion, passifs et immobiles. Les dispositifs qui visent \u00e0 rendre clairvoyants les aveugles sont pris dans cette logique classique de la p\u00e9dagogie : plus on cherche \u00e0 instruire les gens, plus on reproduit l&#8217;\u00e9cart entre le ma\u00eetre et l&#8217;\u00e9l\u00e8ve. Ce mod\u00e8le suppose toujours qu&#8217;il faille sortir les gens de leur position de cr\u00e9tins pour les rendre intelligents. Or plus on veut les rendre intelligents, plus on reproduit le pr\u00e9suppos\u00e9 de leur imb\u00e9cillit\u00e9. <\/p>\n<p><strong> L&#8217;injonction qui veut que chacun reste \u00e0 sa place remonte-t-elle \u00e0 l&#8217;Antiquit\u00e9? J.R. <\/strong> Je ne dis pas que tout est rest\u00e9 pareil depuis toujours. Mais j&#8217;observe un jeu d&#8217;inversion: une s\u00e9rie de propositions artistiques r\u00e9volutionnaires et progressistes qui critiquent l&#8217;ali\u00e9nation, la marchandise ou les m\u00e9dias, reposent en fait sur le m\u00eame pr\u00e9suppos\u00e9 r\u00e9actionnaire qui irrigue la philosophie de Platon. Ces d\u00e9marches reprennent la vieille distinction entre ceux qui savent et ceux qui ne savent pas. Ainsi, le maintien de l&#8217;ordre est garanti. De m\u00eame, lorsque Pierre Bourdieu explique que toutes les classes ont les go\u00fbts qui leur conviennent, il reproduit la formule platonicienne. Au nom de la science, il ne fait que r\u00e9p\u00e9ter un vieil interdit selon lequel chacun doit rester \u00e0 sa place avec les go\u00fbts, les yeux, les oreilles, les sens qui conviennent \u00e0 sa position.<\/p>\n<p><strong> La modernit\u00e9 a sonn\u00e9 la fin de la hi\u00e9rarchie des genres picturaux, de la peinture d&#8217;histoire \u00e0 la nature morte. Mais toutes les in\u00e9galit\u00e9s ont-elles pour autant \u00e9t\u00e9 abolies? J.R. <\/strong> La modernit\u00e9 se caract\u00e9rise par une d\u00e9mocratie artistique qui passe, en effet, par la ruine de la hi\u00e9rarchie des genres et des sujets. Mais cette \u00e9volution pose  probl\u00e8me aux artistes et aux \u00e9crivains qui en profitent. D\u00e8s lors que la vie de madame Bovary peut devenir un sujet de grand art, cela signifie que cette fille de paysan est capable d&#8217;acc\u00e9der \u00e0 n&#8217;importe quelle forme d&#8217;exp\u00e9rience sentimentale et artistique, elle a droit \u00e0 la pens\u00e9e. Or, c&#8217;est l\u00e0 que le b\u00e2t blesse: avec la modernit\u00e9, l&#8217;art s&#8217;empare de tout, mais on ne veut pas que tout le monde s&#8217;empare de l&#8217;art. Les milieux intellectuels, litt\u00e9raires et artistiques ne cessent de d\u00e9noncer les go\u00fbts kitsch du peuple, ils raillent ces gens qui sont \u00abn&#8217;importe qui\u00bb et qui d\u00e9sirent se comporter en esth\u00e8tes. C&#8217;est la contrepartie des strat\u00e9gies artistiques modernistes.<\/p>\n<p><strong> Quelle diff\u00e9rence faites-vous entre l&#8217;\u00e9ducation des individus et leur \u00e9mancipation? J.R. <\/strong> Au XIXe si\u00e8cle, les gens du peuple fr\u00e9quentaient les mus\u00e9es de fa\u00e7on anarchique. Cette pratique a \u00e9t\u00e9 liquid\u00e9e par les politiques p\u00e9dagogiques qui voulaient apprendre au peuple \u00e0 regarder l&#8217;art, \u00e0 le comprendre. Elles ont fait sortir ces gens des lieux o\u00f9 ils n&#8217;\u00e9taient pas cens\u00e9s se trouver pour les y r\u00e9introduire ensuite sous la forme d&#8217;\u00e9l\u00e8ves. Eduquer, c&#8217;est consid\u00e9rer que la domination ne fonctionne que parce que les domin\u00e9s sont dans l&#8217;ignorance des lois de cette domination. Pour qu&#8217;ils se r\u00e9voltent, on veut donc leur montrer l&#8217;oppression qu&#8217;ils subissent. Le r\u00f4le du p\u00e9dagogue est de sortir les individus d&#8217;une ignorance qui les rendrait incapables d&#8217;agir. L&#8217;\u00e9mancipation part d&#8217;un point de vue tr\u00e8s diff\u00e9rent : elle ne cherche pas \u00e0 montrer aux aveugles ce qu&#8217;ils ne verraient pas car elle suppose que personne n&#8217;ignore rien des formes de la domination. Le but est plut\u00f4t que chacun se constitue des go\u00fbts, des pens\u00e9es, des attitudes esth\u00e9tiques qui le sortent de la  situation dans laquelle on l&#8217;enferme. L&#8217;\u00e9mancipation repose sur l&#8217;id\u00e9e que celui qui travaille de ses mains peut se transformer en esth\u00e8te. Il n&#8217;a pas n\u00e9cessairement le regard, le langage, les go\u00fbts qui conviennent \u00e0 sa condition. <\/p>\n<p><strong> Une correspondance entre des ouvriers semble vous avoir beaucoup marqu\u00e9&#8230; J.R. <\/strong> J&#8217;ai d\u00e9pouill\u00e9 une foule d&#8217;archives ouvri\u00e8res, et notamment les archives du menuisier Gauny \u00e0  la biblioth\u00e8que municipale de Saint-Denis. Cela a \u00e9t\u00e9 d\u00e9terminant pour ma compr\u00e9hension des rapports entre politique et esth\u00e9tique. J&#8217;ai notamment d\u00e9couvert l&#8217;exp\u00e9rience d&#8217;ouvriers saint-simoniens qui sortent d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment de leur r\u00f4le. Un ouvrier, \u00e7a se doit d&#8217;\u00eatre actif et robuste. Ils avaient d&#8217;ailleurs \u00e9t\u00e9 recrut\u00e9s comme tels par les saint-simoniens. Or, dans leurs lettres, ils parlent comme des esth\u00e8tes, des philosophes, des promeneurs, des r\u00eaveurs. Ils voient dans cette doctrine la possibilit\u00e9 d&#8217;une ouverture sur des mondes plus ou moins interdits. Ils racontent leurs escapades le dimanche \u00e0 la d\u00e9couverte de la nature, ils philosophent entre eux, convertissent les gens \u00e0 cette religion, \u00e9changent autour de la dimension esth\u00e9tique de leur communaut\u00e9, les ch\u0153urs, les chansons, la fraternit\u00e9&#8230; Au fond, ces gens montrent que tout le monde a droit \u00e0 la distance du regard, du langage et de la pens\u00e9e.<\/p>\n<p><strong> Face aux pr\u00e9tentions politiques de l&#8217;art, vous r\u00e9habilitez les \u00abimages pensives\u00bb. Comment les d\u00e9finiriez-vous? J.R. <\/strong> Une image pensive, c&#8217;est une image qui ne livre pas son sens. On a \u00e9t\u00e9 habitu\u00e9s par une certaine tradition critique, progressiste, marxiste et bien intentionn\u00e9e \u00e0 toujours soup\u00e7onner les images. Elles \u00e9taient consid\u00e9r\u00e9es comme des leurres et il fallait montrer la r\u00e9alit\u00e9 qui se cachait derri\u00e8re elles. Cette conception a donn\u00e9 lieu \u00e0 des \u00e9crits brillants comme les<em> Mythologies <\/em> de Roland Barthes, qui r\u00e9v\u00e8lent le sens r\u00e9el des images publicitaires. Mais nous sommes arriv\u00e9s \u00e0 un point de saturation : on a tellement press\u00e9 les images pour en faire sortir du sens qu&#8217;il ne restait plus rien. Le discours contemporain sur le r\u00e8gne du spectacle fait ainsi le constat morose que toutes les images ont \u00e9t\u00e9 annul\u00e9es par cette qu\u00eate perp\u00e9tuelle de signification. Dans<em> La Chambre claire <\/em>, Barthes leur a rendu de l&#8217;\u00e9paisseur, de l&#8217;\u00e9nigme. Mais cette \u00e9paisseur se traduit chez lui par une exp\u00e9rience de l&#8217;unique, quelque chose comme la pr\u00e9sence du mort parmi les vivants qu&#8217;il appelle le punctum. Moi, j&#8217;essaie d&#8217;avoir une vision plus apais\u00e9e. Une photographie de Walker Evans montre le mur en planches d&#8217;une cuisine dans une ferme de l&#8217;Alabama. Il n&#8217;y a presque rien, hormis quelques ustensiles pos\u00e9s de guingois, quelques couverts en fer blanc tenus par une planchette, en assez gros plan. Cette image s&#8217;inscrit dans une s\u00e9rie photographique r\u00e9alis\u00e9e chez des paysans pauvres dans le cadre d&#8217;une enqu\u00eate \u00e0 vocation sociale. En m\u00eame temps, elle ne dit pas tout cela, elle est ind\u00e9cise. Elle fait donc appel \u00e0 un spectateur capable de regarder des images qui ne disent pas leur sens et de se sortir des r\u00e9flexes li\u00e9s \u00e0 sa condition. Ce spectateur est capable d&#8217;une distance esth\u00e9tique. <\/p>\n<p><strong> Vous \u00e9voquez aussi la photo d&#8217;un condamn\u00e9 \u00e0 mort&#8230; J.R. <\/strong> Ce jeune homme, Lewis Payne, a \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9 \u00e0 mort pour le meurtre du secr\u00e9taire d&#8217;Etat am\u00e9ricain. Ce que Barthes voit dans cette image, c&#8217;est que le sujet va mourir. Pour moi, l&#8217;int\u00e9r\u00eat de cette photographie est plut\u00f4t dans son ind\u00e9cision: la figure du personnage n&#8217;exprime rien de pr\u00e9cis. Elle ne dit ni pourquoi il a commis son geste, ni ce qu&#8217;il pense face \u00e0 la mort, ni m\u00eame ce qu&#8217;il pense de ce qu&#8217;est en train de faire le photographe. <\/p>\n<p><strong> Une phrase a retenu votre attention:<em> \u00abJe veux un mot vide que je puisse remplir.\u00bb <\/em> Elle est inscrite sur le tee-shirt d&#8217;une femme en guise de devise esth\u00e9tique. Est-ce aussi la v\u00f4tre? J.R. <\/strong> Cette phrase est issue d&#8217;une exp\u00e9rience artistique, Campement urbain, qui se proposait de cr\u00e9er un lieu vide en banlieue, afin de donner la possibilit\u00e9 d&#8217;\u00eatre seuls \u00e0 ceux qui ne peuvent pas l&#8217;\u00eatre. <\/p>\n<p>Dans ce cadre, l&#8217;artiste Sylvie Blocher a film\u00e9 des gens portant une inscription sur leur tee-shirt. Une femme voil\u00e9e, qu&#8217;on pourrait stigmatiser comme arri\u00e9r\u00e9e, arborait cette devise:<em> \u00abje veux un mot vide que je puisse remplir.\u00bb <\/em> Et, effectivement, ce programme esth\u00e9tique est aussi celui de l&#8217;\u00e9mancipation: le droit des gens du peuple aux mots vides et pas seulement aux gestes effectifs, aux choses solides, aux mots qui se rapportent \u00e0 des actions. Je ne sais pas si c&#8217;est mon programme \u00e0 moi de remplir les mots vides, mais il a toujours \u00e9t\u00e9 en tout cas de mettre en valeur leur puissance. Les historiens ont toujours aim\u00e9 les t\u00e9moins muets, ils pr\u00e9tendent que les choses parlent mieux que les hommes du peuple, ce qui reproduit des st\u00e9r\u00e9otypes tr\u00e8s forts. Le philosophe Thomas Hobbes expliquait que les r\u00e9volutionnaires anglais voulaient s&#8217;emparer de mots, comme celui de \u00abtyran\u00bb, qui, selon lui, \u00e9taient vides. Ou bien le souverain \u00e9tait l\u00e9gitime, ou bien il ne l&#8217;\u00e9tait pas. Plus tard, au XIXe si\u00e8cle, on d\u00e9nonce les po\u00e8tes ouvriers, ces gens du peuple qui veulent se lancer dans la litt\u00e9rature et se d\u00e9couvrent des pr\u00e9tentions esth\u00e9tiques. Tout le monde a pourtant cette capacit\u00e9 de s&#8217;arr\u00eater, de ne rien faire, de se lancer dans le vide. <\/p>\n<p><strong> Recueilli par M.R. <\/strong><\/p>\n<p>1. En 2004, l&#8217;artiste Thomas Hirschhorn a investi la rue Albinet, \u00e0 Aubervilliers, en y installant des \u0153uvres du Centre Pompidou. Le but \u00e9tait de permettre une rencontre avec l&#8217;art au-del\u00e0 des espaces qui lui sont consacr\u00e9s. <\/p>\n<p>Paru dans<em> Regards <\/em> n\u00b058 janvier 2009<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> De nombreux artistes d&#8217;aujourd&#8217;hui renouent avec une vocation politique qu&#8217;on croyait oubli\u00e9e. Ils se proposent de d\u00e9voiler les formes de la domination. Mais ils restent ainsi  redevables de toute une tradition r\u00e9actionnaire : le spectateur, aveugle, aurait besoin qu&#8217;on l&#8217;aide \u00e0 ouvrir les yeux sur le monde. Entretien avec le philosophe Jacques Ranci\u00e8re qui vient de publier un plaidoyer pour un spectateur \u00e9mancip\u00e9. <\/p>\n","protected":false},"author":573,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[],"class_list":["post-3698","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3698","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/573"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=3698"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3698\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=3698"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=3698"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=3698"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}