{"id":3697,"date":"2009-01-06T00:00:00","date_gmt":"2009-01-05T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/louise-michel-un-western-social3697\/"},"modified":"2009-01-06T00:00:00","modified_gmt":"2009-01-05T23:00:00","slug":"louise-michel-un-western-social3697","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=3697","title":{"rendered":"\u00ab Louise-Michel \u00bb : un western  social queer"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Louise est ouvri\u00e8re, michel, tueur \u00e0 gages. le film de Beno\u00eet Del\u00e9pine et Gustave Kervern est une com\u00e9die noire et d\u00e9lirante sur les laiss\u00e9s-pour-compte d&#8217;aujourd&#8217;hui. Une fable anarchiste tr\u00e8s gender, tout \u00e0 la fois dynamit\u00e9e par la figure de Louise Michel et engag\u00e9e dans le monde contemporain. D\u00e9tonnant. <\/p>\n<p> Apr\u00e8s Aaltra et Avida, Beno\u00eet Del\u00e9pine et Gustave Kervern, ma\u00eetres t\u00e9l\u00e9visuels de la parodie trash de l&#8217;actualit\u00e9, passent \u00e0 nouveau du petit au grand \u00e9cran. D\u00e9localis\u00e9e de la t\u00e9l\u00e9vision au cin\u00e9ma, leur \u00abpr\u00e9sipaut\u00e9\u00bb de Groland, pays de fiction de Canal +, a pourtant resserr\u00e9 ses fronti\u00e8res en se relocalisant en Picardie. Note d&#8217;intention: \u00abNous voulons une com\u00e9die noire vraiment dr\u00f4le et vraiment noire. Nous voulons un film libre, au montage et aux cadres \u00e9pur\u00e9s. Nous voulons deux personnages principaux \u00e0 la fois radicaux et attachants. Nous voulons un western social d&#8217;aujourd&#8217;hui, o\u00f9 les gentils peuvent devenir m\u00e9chants, et o\u00f9 les m\u00e9chants sont des voyous d&#8217;un nouveau genre, rarement d\u00e9peints au cin\u00e9ma.\u00bb Les Grolandais nous convient sans tarder \u00e0 assister \u00e0 une bien m\u00e9chante sc\u00e8ne, une incin\u00e9ration du cru. <\/p>\n<p><strong> DERNIER RECOURS <\/strong><\/p>\n<p>Si<em> Louise-Michel <\/em> distille sa flamme r\u00e9volutionnaire, c&#8217;est que, d&#8217;embl\u00e9e, tout y devient possible. Permis de tuer, permis de d\u00e9fier la mort, permis de rire de tout. Un grand dynamitage qui d\u00e9tonne dans le paysage cin\u00e9matographique actuel et qui en mettra, sans doute, plus d&#8217;un mal \u00e0 l&#8217;aise.<\/p>\n<p>Enterr\u00e9, le Grand Soir? Le moins qu&#8217;on puisse dire, c&#8217;est que \u00e7a sent le sapin. La s\u00e9quence d&#8217;ouverture, gagesque \u00e0 souhait, malm\u00e8ne l&#8217;incin\u00e9ration d&#8217;un vieil homme, rythm\u00e9e par L&#8217;Internationale, dont les couplets s&#8217;\u00e9chappent cahin-caha d&#8217;un antique magn\u00e9tophone. Et pourtant&#8230; Le cercueil marxiste ne parvient pas \u00e0 br\u00fbler.<em> \u00abQuelqu&#8217;un a-t-il du feu\u00bb <\/em>, tente le croque-mort. Pulv\u00e9risant tout sur son passage, grin\u00e7ant comme cette bo\u00eete en bois qui ren\u00e2cle \u00e0 \u00eatre hiss\u00e9e jusqu&#8217;au four, Louise-Michel, fondamentalement, est un film sur les restes, sur ce qui reste, sur ceux qui restent. Dernier recours. Que reste-t-il quand on ne parvient plus \u00e0 croire aux discours inspir\u00e9s de la Vierge rouge, qui semblent aujourd&#8217;hui tomb\u00e9s du ciel, \u00e9th\u00e9r\u00e9s:<em> \u00abCe n&#8217;est pas une miette de pain, c&#8217;est la moisson du monde entier qu&#8217;il faut \u00e0 la race humaine, sans exploiteurs et sans exploit\u00e9s\u00bb <\/em>? Que reste-t-il dans ce monde mondialis\u00e9 quand le grand patron wanted, repli\u00e9 pour mieux bronzer sous le soleil de Jersey, hurle au t\u00e9l\u00e9phone:<em> \u00abTu vends tout putain, la Pologne, c&#8217;est pourri, tout le monde est au Vietnam\u00bb <\/em>, ou lorsqu&#8217;il s&#8217;exclame dans un cynique \u00e9clat de rire:<em> \u00abUne usine en Picardie! \u00c7a fait au moins deux ans qu&#8217;il n&#8217;y a plus d&#8217;usines en France\u00bb <\/em> ? Que reste-t-il de l&#8217;utopie du Familist\u00e8re de Guise, ici visit\u00e9, hant\u00e9 par l&#8217;humiliant pass\u00e9 de l&#8217;un des personnages?<\/p>\n<p>S&#8217;il s&#8217;ach\u00e8ve sur le visage de la communarde anarchiste (1830-1905) :\u00e0 laquelle Sylvie Testud pr\u00eate ses traits dans un t\u00e9l\u00e9film de Solveig Anspach:, le long-m\u00e9trage de Del\u00e9pine et Kervern n&#8217;est pas nostalgique des luttes pass\u00e9es, mais tout entier tourn\u00e9 vers une extr\u00eame et bouillante contemporan\u00e9it\u00e9. Laquelle br\u00fble en effet, autant que l&#8217;allume-feu liquide achet\u00e9 par Louise \u00e0 la place d&#8217;une vodka trop ch\u00e8re. La folle et impossible Commune contemporaine dans laquelle nous embarquent les Grolandais d\u00e9jant\u00e9s met face \u00e0 face de nouveaux exploiteurs et de nouveaux exploit\u00e9s. Sans tomber dans l&#8217;opposition caricaturale entre petites gens et grosse machine, entre for\u00e7ats de la faim et riches larrons. Ouvri\u00e8re dans une usine textile picarde d\u00e9localis\u00e9e en une nuit par un patron voyou, Louise (Yolande Moreau) souffle \u00e0 ses camarades en mal de reconversion son id\u00e9e: faire<em> \u00abbuter le patron\u00bb <\/em> par un professionnel de la g\u00e2chette, gr\u00e2ce \u00e0 la mise en commun de leurs indemnit\u00e9s. 20 000 euros dans la tirelire, de quoi app\u00e2ter un gros<em> \u00abbestiau\u00bb <\/em>, Michel (Bouli Lanners, auteur et acteur du r\u00e9cent Eldorado), minable et path\u00e9tique tueur \u00e0 gages, grand dans les yeux de Louise,<em> \u00abun gars fort comme une charrue\u00bb <\/em>. Louise et Michel ne se quitteront plus.<em> \u00abOne male, one female\u00bb <\/em>, main dans la main, jusqu&#8217;aux menottes. <\/p>\n<p><strong> IDENTITES BROUILLEES <\/strong><\/p>\n<p>Avec ou sans Michel, Louise incarne l&#8217;\u00e9chec de Louise Michel, institutrice qui voulait apprendre \u00e0 lire et \u00e0 \u00e9crire \u00e0 tous. Illettr\u00e9e, coup\u00e9e du monde, Louise se retrouve sans rien le jour o\u00f9 sa cit\u00e9 HLM est dynamit\u00e9e dans son dos. Le monde lui est opaque, ind\u00e9chiffrable\u00bb; l&#8217;avis d&#8217;expulsion placard\u00e9 aux pieds de la tour avant la destruction, \u00abDernier avis avant \u00e9vacuation\u00bb, n&#8217;est pour elle qu&#8217;une ligne de voyelles:<em> \u00abe, i, e, a, i, a, a, \u00e9, a, u, a, i, o\u00bb <\/em>. La r\u00e9volution n&#8217;a pas \u00e9t\u00e9 la \u00abfloraison de l&#8217;humanit\u00e9\u00bb que souhaitait la Vierge rouge et la pauvre Louise, pour se nourrir, est oblig\u00e9e de ramasser des limaces dans les fleurs, de plumer les pigeons des villes ou de d\u00e9pecer les li\u00e8vres des champs. La moisson n&#8217;a pas eu lieu, il ne reste aujourd&#8217;hui que quelques miettes de pain, celles-l\u00e0 m\u00eames que Louise va chercher au fond du placard en mouillant son doigt. Michel, pour sa part, bricole ses propres flingues pour ne pas \u00eatre fich\u00e9. Obs\u00e9d\u00e9 par la s\u00e9curit\u00e9 et par la peur de laisser des traces, second\u00e9 par un ing\u00e9nieur parano\u00efaque (Beno\u00eet Poelvoorde) qui travaille secr\u00e8tement sur le 11-Septembre et cherche \u00e0 se prot\u00e9ger de la<em> \u00abn\u00e9buleuse\u00bb <\/em>, en se camouflant sous des parapluies, Michel a implant\u00e9 ses<em> \u00abbureaux\u00bb <\/em> sur un terrain de mobile homes pour mieux \u00e9chapper \u00e0 la g\u00e9olocalisation; car<em> \u00abentre la vid\u00e9osurveillance et les indics, c&#8217;est pas possible de travailler\u00bb <\/em>&#8230; Mythomane, Michel est \u00e0 la fois une coquille vide, \u00e0 qui Louise donne un sens, et un creuset vivant, qui m\u00e9lange jusqu&#8217;au vertige les r\u00e9f\u00e9rences historiques les plus dissemblables: la guerre en Iraq, le chemin des Dames, la Cochinchine (cochon Chine, dit Louise), l&#8217;assassinat de Kennedy, le 11-Septembre, etc. Jusqu&#8217;\u00e0 la confusion des genres&#8230;<\/p>\n<p>Quand ils prennent la direction de Bruxelles pour aller d\u00e9gommer le patron, Louise et Michel restent sur les petites routes, de peur d&#8217;\u00eatre contr\u00f4l\u00e9s alors qu&#8217;ils n&#8217;ont pas de papiers d&#8217;identit\u00e9. Le flottement de leur identit\u00e9 sociale et sexuelle est la grande id\u00e9e de ce film queer, qui joue avec le souvenir des travestissements historiques de Louise Michel. La syntaxe \u00e9trange de Louise \u00e9chappe \u00e0 toute position d\u00e9finitive du je:<em> \u00abon peut s&#8217;en charger, moi\u00bb <\/em>,<em> \u00abon a des chaussures, moi\u00bb <\/em>,<em> \u00abon a habit\u00e9 l\u00e0, moi\u00bb <\/em>. Est-ce parce qu&#8217;elle est un homme que Louise, c&#8217;est-\u00e0-dire Jean-Pierre, distancie sans probl\u00e8me Michel, c&#8217;est-\u00e0-dire Cathy, alors qu&#8217;ils courent pour attraper un bus? Est-ce parce qu&#8217;elle est elle-m\u00eame d\u00e9guis\u00e9e, camoufl\u00e9e, qu&#8217;elle explose de rire en apercevant dans un caf\u00e9 le renard du Man\u00e8ge enchant\u00e9 rev\u00eatu d&#8217;une perruque? Est-ce parce que son nom sifflote mi-homme, mi-femme, et qu&#8217;il a un air de famille avec les deux h\u00e9ros, que Philippe dit Katerine, chante, travesti, lors d&#8217;une tr\u00e8s belle s\u00e9quence de cabaret? C&#8217;est pour tous ces d\u00e9tails gender, cette attention au minuscule, que le film est si puissant, port\u00e9 par ce m\u00e9lange de s\u00e9cheresse et de d\u00e9lire qui le singularise. <\/p>\n<p>On sent dans<em> Louise-Michel <\/em> l&#8217;air du temps, la mati\u00e8re d&#8217;une \u00e9poque, autant que dans les films des fr\u00e8res Dardenne. Ici et l\u00e0, le r\u00e9el et la fiction se comprennent l&#8217;un l&#8217;autre.<em> L&#8217;Enfant <\/em>, l&#8217;histoire d&#8217;un p\u00e8re qui vendait son enfant, voulant transformer l&#8217;\u00eatre en avoir, est devenu r\u00e9alit\u00e9. Apr\u00e8s les gens discrimin\u00e9s qui changent de nom ou de photo sur leur CV, \u00e0 quand des \u00eatres troquant leur identit\u00e9 sexuelle pour pouvoir aller travailler?<em> \u00abFille ou gar\u00e7on\u00bb <\/em>,<em> \u00abC&#8217;est les patrons qui d\u00e9cideront\u00bb <\/em>.  <\/p>\n<p><strong> J.C. <\/strong><\/p>\n<p><em> Louise-Michel <\/em>, de Beno\u00eet Del\u00e9pine et Gustave Kervern, en salles depuis le 24 d\u00e9cembre<\/p>\n<p>Paru dans<em> Regards <\/em> n\u00b058 janvier 2009<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Louise est ouvri\u00e8re, michel, tueur \u00e0 gages. le film de Beno\u00eet Del\u00e9pine et Gustave Kervern est une com\u00e9die noire et d\u00e9lirante sur les laiss\u00e9s-pour-compte d&#8217;aujourd&#8217;hui. Une fable anarchiste tr\u00e8s gender, tout \u00e0 la fois dynamit\u00e9e par la figure de Louise Michel et engag\u00e9e dans le monde contemporain. 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