{"id":3674,"date":"2008-12-23T00:00:00","date_gmt":"2008-12-22T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/un-theatre-au-travail3674\/"},"modified":"2008-12-23T00:00:00","modified_gmt":"2008-12-22T23:00:00","slug":"un-theatre-au-travail3674","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=3674","title":{"rendered":"Un th\u00e9\u00e2tre au travail"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Le spectacle Bal perdu, de la compagnie Interstice, enferme quelques-unes de ces propositions qui transforment la sc\u00e8ne en lieu de m\u00e9ditation po\u00e9tique et font avancer le th\u00e9\u00e2tre. Retour sur ce travail avec Marie Lamach\u00e8re, actrice et metteur en sc\u00e8ne. <\/p>\n<p> En septembre-octobre dernier, le public francilien a pu d\u00e9couvrir le travail de la compagnie montpelli\u00e9raine Interstices, collectif compos\u00e9 notamment de l&#8217;actrice et metteur en sc\u00e8ne Marie Lamach\u00e8re, de l&#8217;auteur et metteur en sc\u00e8ne Royds Fuentes-Imbert, du com\u00e9dien Micha\u00ebl Hallouin, du sc\u00e9nographe Micha\u00ebl Viala. Leur spectacle, une des propositions les plus int\u00e9ressantes et singuli\u00e8res de cette rentr\u00e9e 2008, Bal perdu, \u00e9tait accueilli au th\u00e9\u00e2tre de l&#8217;Echangeur \u00e0 Bagnolet. Singuliers, ce spectacle et le groupe qui le porte, le sont pour au moins trois raisons, leur recherche sur l&#8217;acteur, l&#8217;amplitude des perspectives qui fondent leurs cr\u00e9ations, enfin la rigueur et la coh\u00e9rence de leur positionnement en tant que compagnie.<\/p>\n<p><strong> une pens\u00e9e de l&#8217;acteur <\/strong><\/p>\n<p>La pens\u00e9e de l&#8217;acteur \u00e0 l&#8217;\u0153uvre dans la pratique th\u00e9\u00e2trale actuelle est rarement originale, m\u00eame en \u00e9largissant le champ d&#8217;observation hors de France. A l&#8217;exception de la poign\u00e9e de metteurs en sc\u00e8ne et d&#8217;acteurs qui travaillent \u00e0 d\u00e9placer les fronti\u00e8res tr\u00e8s exigu\u00ebs de l&#8217;exercice, c&#8217;est une esp\u00e8ce de naturalisme psychologique qui \u00ab tentacularise \u00bb les plateaux, sous influence t\u00e9l\u00e9visuelle. C&#8217;est bien dommage, surtout quand on s&#8217;aper\u00e7oit : ce qui peut ne jamais \u00eatre le cas dans toute une vie de spectateur ! :, \u00e0 quelques travaux pr\u00e9sent\u00e9s deci-del\u00e0, de l&#8217;\u00e9tendue exponentielle de ce que peut produire une pr\u00e9sence d&#8217;acteur au plateau et des mondes que cela convoque, autorise, invente. C&#8217;est toute la v\u00e9rit\u00e9, peut-\u00eatre, du th\u00e9\u00e2tre qui s&#8217;y joue, et le travail de la compagnie Interstices est en grande partie concentr\u00e9 \u00e0 \u00e9laborer un \u00ab \u00eatre au plateau \u00bb qui non seulement fasse th\u00e9\u00e2tre mais dise quelque chose du th\u00e9\u00e2tre. En un mot, on dira que le c\u0153ur du texte de Bal perdu \u00e9tait moins le contenu des paroles des deux acteurs (Marie Lamach\u00e8re et Micha\u00ebl Hallouin) que le dialogue entre cette parole et leur corps, l&#8217;articulation entre parole et acte.<\/p>\n<p>Marie Lamach\u00e8re explique : \u00ab  J&#8217;ai d\u00e9couvert le travail sur les actions physiques par des livres, d&#8217;abord, apr\u00e8s, concr\u00e8tement avec les gens que j&#8217;ai rencontr\u00e9s. Les actions physiques sont une certaine mani\u00e8re de concevoir le travail de l&#8217;acteur : c&#8217;est le dernier temps du travail de Stanislavski qui a \u00e9t\u00e9 repris par Grotowski, puis par d&#8217;autres. C&#8217;est une mani\u00e8re de penser une diff\u00e9rence entre geste et action, l&#8217;action \u00e9tant bas\u00e9e sur l&#8217;\u00e9nergie. Le travail sur les contradictions internes dans l&#8217;action donne une force vivante, que Grotowski dit \u00aborganique\u00bb.\u00bb Et de r\u00e9sumer : \u00ab Un geste de la main inclut tout l&#8217;\u00eatre. \u00bb <\/p>\n<p>Penser l&#8217;acteur comme une totalit\u00e9 se retrouve aussi dans une conception psychologique du jeu d&#8217;acteur, sauf qu&#8217;ici, c&#8217;est la nature de la totalit\u00e9 qui est en jeu : il ne s&#8217;agit pas d&#8217;une totalit\u00e9 psychologique (l&#8217;acteur doit travailler avec les souvenirs des sentiments que tel ou tel mot ou geste ou situation fait remonter) mais d&#8217;une totalit\u00e9 du sujet, corps et inconscient compris. \u00ab C&#8217;est une mani\u00e8re d&#8217;observer comment le corps est porteur d&#8217;histoire, comment le corps est marqu\u00e9, comment sa m\u00e9moire est tronqu\u00e9e, perturb\u00e9e ; or, le th\u00e9\u00e2tre peut creuser cet endroit-l\u00e0. \u00bb Il en r\u00e9sulte un jeu d&#8217;acteur qui a fortement partie li\u00e9e \u00e0 la danse et qui prend ses racines hors d&#8217;Europe, de la stricte Europe de l&#8217;Ouest assur\u00e9ment, avec la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 Grotowski, mais aussi avec celle du th\u00e9\u00e2tre oriental, n\u00f4 et but\u00f4.<\/p>\n<p>L&#8217;importation n&#8217;est pas artificielle, c&#8217;est non seulement une forme de travail mais un certain rapport au travail dont la compagnie reprend l&#8217;h\u00e9ritage : Interstices articule de mani\u00e8re serr\u00e9e travail de cr\u00e9ation et de formation, dans un esprit de discipline qui fait du th\u00e9\u00e2tre un parcours o\u00f9 le personnel et le professionnel se confondent. Stages, par exemple avec Murobushi K\u00f4, artiste de but\u00f4 japonais, ou avec l&#8217;actrice cubaine Antonia Merc\u00e9des Fernandez Vergara, stages qui sont pens\u00e9s comme de premi\u00e8res \u00e9tapes pour les cr\u00e9ations de la compagnie. Ou comment le travail s&#8217;alimente prioritairement aux sources du travail de l&#8217;acteur. <\/p>\n<p>Ensuite, ce sont les rencontres qui ont jet\u00e9 les bases de cette approche du travail d&#8217;acteur, d&#8217;une part avec Heiner M\u00fcller, notamment Paysage sous surveillance, premi\u00e8re mise en sc\u00e8ne de Marie Lamach\u00e8re, qui convoque des traditions extra-th\u00e9\u00e2trales et extra-europ\u00e9ennes, et qui oblige \u00e0 chercher ailleurs que dans la tradition fran\u00e7aise du \u00ab bien dire \u00bb des modes de parole au plateau ; d&#8217;autre part avec l&#8217;auteur et metteur en sc\u00e8ne Royds Fuentes-Imbert, actuellement r\u00e9sidant au Qu\u00e9bec.<\/p>\n<p><strong> une pens\u00e9e de l&#8217;histoire <\/strong><\/p>\n<p>Travail th\u00e9\u00e2tral qui poserait donc en quelque sorte le spectacle comme la partie \u00e9merg\u00e9e d&#8217;un iceberg fait de discipline de recherche, o\u00f9 la conception orientale du chemin de vie et la tradition du compagnonnage artisanal proposent une d\u00e9finition \u00e0 la fois totale et personnelle de l&#8217;\u0153uvre. C&#8217;est pourquoi il est intrigant d&#8217;aller voir des pans de la part immerg\u00e9e qui fait \u0153uvre \u00e0 sa fa\u00e7on. En l&#8217;occurrence, et notamment pour les derniers spectacles de la compagnie, la s\u00e9rie des Bals perdus, c&#8217;est tout un dialogue engag\u00e9, au moins \u00e0 trois, Marie Lamach\u00e8re, son collaborateur Royds Fuentes-Imbert et leurs lectures de Walter Benjamin, notamment de ses Th\u00e8ses sur l&#8217;histoire. Marie Lamach\u00e8re : \u00ab Ce qui m&#8217;intriguait \u00e9tait la mani\u00e8re dont Benjamin arrivait \u00e0 associer des formes si diff\u00e9rentes pour produire un objet de pens\u00e9e. Il semblait qu&#8217;avec l&#8217;\u00e9criture de Royds, je pouvais toucher un endroit dans le th\u00e9\u00e2tre qui pouvait \u00eatre similaire et qui permette de produire au th\u00e9\u00e2tre des objets qui seraient des sortes de m\u00e9ditations avec, \u00e0 la fois, des \u00e9l\u00e9ments tr\u00e8s concrets, tr\u00e8s prosa\u00efques et puis des images m\u00e9taphoriques. \u00bb Le th\u00e9\u00e2tre comme endroit d&#8217;interrogation de l&#8217;histoire \u00e0 partir de figures \u00e9nigmatiques, d&#8217;objets po\u00e9tiques, lieu d&#8217;une suspension. L&#8217;id\u00e9e ici d&#8217;un th\u00e9\u00e2tre comme lieu de m\u00e9ditation est ainsi tout \u00e0 fait oppos\u00e9e \u00e0 celle qui fait du plateau un endroit d&#8217;implication politique directe. \u00ab Le th\u00e9\u00e2tre ne peut pas se substituer \u00e0 la justice ; qu&#8217;il se substitue \u00e0 l&#8217;action militante est une forme d&#8217;imposture. \u00bb<\/p>\n<p>[A voir : <\/p>\n<p>compagnie Interstices<\/p>\n<p>www.compagnie-interstices.com<\/p>\n<p>A lire<\/p>\n<p>Royds Fuentes-Imbert, Faux Bals I, Chant de la t\u00eate arrach\u00e9e, 2007, et Faux Bals II, Barbe-bleue, l&#8217;op\u00e9ra de l&#8217;homme amer, 2008, aux \u00e9ditions Entretemps.]<\/p>\n<p><strong> une pens\u00e9e du m\u00e9tier <\/strong><\/p>\n<p>Cela n&#8217;exclut pas, au contraire et pr\u00e9cis\u00e9ment, une r\u00e9flexion engag\u00e9e sur l&#8217;organisation m\u00eame de ce que faire du th\u00e9\u00e2tre signifie aujourd&#8217;hui. \u00ab Ce que je trouve complexe est que, d&#8217;un certain c\u00f4t\u00e9, en tant qu&#8217;artiste, on est amen\u00e9 \u00e0 cr\u00e9er des compagnies pour se doter d&#8217;outils de production qui vont nous donner des libert\u00e9s, mais en m\u00eame temps les compagnies sont prises dans des r\u00e9seaux de productions qui donnent des astreintes en termes de modalit\u00e9s d&#8217;\u00e9nonc\u00e9s. \u00bb Autrement dit, l&#8217;institution et le march\u00e9 imposent que l&#8217;on pense le th\u00e9\u00e2tre en termes de projet, c&#8217;est-\u00e0-dire de produit, d&#8217;auteurs porteurs de projets, de tourn\u00e9e, de distinction formation\/travail, alors que certains travaux, voire une certaine v\u00e9rit\u00e9 du travail artistique, se pensent en termes de continuit\u00e9, de collectif, de singularit\u00e9 de chaque espace-temps, d&#8217;intrication \u00e9troite entre formation et cr\u00e9ation. <\/p>\n<p>A quoi s&#8217;ajoute l&#8217;int\u00e9gration \u00e9conomique quasi totale du spectacle vivant : \u00ab Je me retrouve \u00e0 \u00eatre comme un producteur de tomates, \u00e0 devoir m&#8217;inscrire dans un r\u00e9seau consommateur\/producteur avec toute la fili\u00e8re qui va avec, diffusion, production, presse, etc. \u00bb <\/p>\n<p>Sans parler de ce scandale que constitue l&#8217;interdiction, formul\u00e9e par les Assedics, d&#8217;\u00eatre employeur et employ\u00e9 \u00e0 la fois, ce qui est concr\u00e8tement la situation de tout directeur de compagnie : \u00ab porteur de projet \u00bb, employ\u00e9 par sa propre structure. C&#8217;est-\u00e0-dire qu&#8217;\u00e0 l&#8217;heure actuelle, du fait d&#8217;une inintelligence calcul\u00e9e du syst\u00e8me, d&#8217;un refus de prendre en compte une sp\u00e9cificit\u00e9 d&#8217;emploi, on met de fait et structurellement un pan entier de la population active hors-la-loi. <\/p>\n<p>La r\u00e9ponse, d\u00e9cal\u00e9e et salutaire, consiste \u00e0 insister dans la nature et la forme de propositions comme celles des Faux Bals d&#8217;Interstices, qui \u00e9gr\u00e8nent leurs figures sur trois, quatre spectacles (dont Bal perdu est le dernier en date), o\u00f9 une forme en g\u00e9n\u00e8re une autre dans une logique aussi pr\u00e8s que possible de la n\u00e9cessit\u00e9 du travail, et o\u00f9 chacun est auteur, non pas dans une indistinction des fonctions, mais dans l&#8217;affirmation que chacun est auteur du tout. Dans l&#8217;intuition du fait que la fonctionnalit\u00e9 est une forme d&#8217;ali\u00e9nation (LA forme d&#8217;ali\u00e9nation selon Marx, d&#8217;ailleurs). Et qu&#8217;il n&#8217;est de bel objet que celui o\u00f9 chacun participe en totalit\u00e9. <strong> D.S. <\/strong><\/p>\n<p><em> Regards <\/em> n\u00b057, d\u00e9cembre 2008<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Le spectacle Bal perdu, de la compagnie Interstice, enferme quelques-unes de ces propositions qui transforment la sc\u00e8ne en lieu de m\u00e9ditation po\u00e9tique et font avancer le th\u00e9\u00e2tre. 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