{"id":3672,"date":"2008-12-23T00:00:00","date_gmt":"2008-12-22T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/histoire-et-politique-liaisons3672\/"},"modified":"2008-12-23T00:00:00","modified_gmt":"2008-12-22T23:00:00","slug":"histoire-et-politique-liaisons3672","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=3672","title":{"rendered":"Histoire et politique, liaisons ambigu\u00ebs"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Martin Luther King, Guy M\u00f4quet, Cl\u00e9menceau, Jaur\u00e8s, Blum, Ferry&#8230; Le discours de Sarkozy est irrigu\u00e9 de r\u00e9f\u00e9rences historiques. Manipulation du sentiment national ? Pendant ce temps, la gauche semble en panne de r\u00e9cits et de projets. Les relations entre l&#8217;histoire et la politique pass\u00e9es au crible par Pascal Blanchard, Eric Coquerel, Laurence de Cock et Roger Martelli. <\/p>\n<p><strong> En quelques ann\u00e9es, on a vu na\u00eetre deux associations : Libert\u00e9 pour l&#8217;histoire et le Comit\u00e9 de vigilance face aux usages publics de l&#8217;histoire. Pouvez-vous revenir sur la fronde de ces historiens qui craignent une instrumentalisation politique de l&#8217;histoire ? <\/strong> <\/p>\n<p><strong> Laurence de Cock. <\/strong> Je pr\u00e9f\u00e8re parler de ligne de  fracture plut\u00f4t que de fronde. Elle  remonte \u00e0 2005, alors qu&#8217;est promulgu\u00e9e la loi du 23 f\u00e9vrier avec son fameux article 4 qui impose l&#8217;enseignement des aspects positifs de la pr\u00e9sence fran\u00e7aise outre-mer. Les historiens rejettent cet article antid\u00e9mocratique qui impose une version orient\u00e9e de l&#8217;histoire. Le d\u00e9bat s&#8217;\u00e9largit ensuite aux lois m\u00e9morielles en g\u00e9n\u00e9ral : les lois Gayssot et Taubira, ou encore celle sur la reconnaissance du g\u00e9nocide arm\u00e9nien. Un groupe ultra-dominant d&#8217;historiens, rassembl\u00e9 dans Libert\u00e9 pour l&#8217;histoire, amalgame toutes ces lois et voit dans l&#8217;intervention du Parlement une menace pour la recherche. Par ailleurs, G\u00e9rard Noiriel, Mich\u00e8le Riot-Sarcey et Nicolas Offenstadt cr\u00e9ent le Comit\u00e9 de vigilance face aux usages publics de l&#8217;histoire (CVUH) qui a notamment pour vocation de d\u00e9crypter les diff\u00e9rentes instrumentalisations politiques de l&#8217;histoire et pr\u00e9f\u00e8re singulariser chacune de  lois pour en mesurer les enjeux. <\/p>\n<p><strong> Pascal Blanchard. <\/strong> L&#8217;article sur les aspects \u00ab positifs \u00bb de la colonisation a eu un impact imm\u00e9diat sur les directeurs et coordonnateurs de manuels scolaires. Ceux qui vont sortir int\u00e8greront tous cette notion, ils sont d&#8217;une certaine mani\u00e8re \u00ab pi\u00e9g\u00e9s \u00bb. Cette loi a produit de l&#8217;id\u00e9ologie, elle a permis de l\u00e9gitimer une sorte de mur <\/p>\n<p>de l&#8217;Atlantique contre le travail historique en mouvement et la demande sociale \u00e9mergente. D\u00e8s lors qu&#8217;on ne ma\u00eetrise plus la machine parlementaire, la meilleure solution n&#8217;est-elle pas de mettre  fin \u00e0 toutes les lois dites \u00ab m\u00e9morielles \u00bb ? M\u00eame si ces lois ne sont qu&#8217;un des \u00e9l\u00e9ments de la guerre des m\u00e9moires men\u00e9e par l&#8217;Etat qui passe aussi par la cr\u00e9ation de m\u00e9moriaux et de fondations ou le contenu des programmes. Un Parlement capable de voter deux textes aussi contradictoires que la Loi Taubira et l&#8217;article 4 de f\u00e9vrier 2005 peut voter n&#8217;importe quoi en ce qui concerne le pass\u00e9. <\/p>\n<p><strong> Eric Coquerel. <\/strong> Il y a toujours eu un rapport entre le politique et l&#8217;histoire. Pendant presque tout le XXe si\u00e8cle, la Commune de Paris n&#8217;appara\u00eet pas dans les manuels scolaires. C&#8217;est bien le r\u00e9sultat d&#8217;une vision id\u00e9ologique. Mais moins l&#8217;Etat donne une parole de loi, mieux la libert\u00e9 de la recherche se porte. Quand un Etat devient totalitaire, la possibilit\u00e9 de porter un certain regard sur le pass\u00e9 est remise en question. Sous Staline, on effa\u00e7ait les photos des responsables communistes pr\u00e9sents \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s, qui avaient \u00e9t\u00e9 \u00e9limin\u00e9s parce qu&#8217;ils \u00e9taient en d\u00e9saccord. <\/p>\n<p><strong> Roger Martelli. <\/strong> L&#8217;histoire est une part de la conscience publique. Tout engagement dans la soci\u00e9t\u00e9 est une fa\u00e7on de s&#8217;inscrire dans un temps : un pass\u00e9, un pr\u00e9sent, un avenir : qui oblige \u00e0 porter un regard historique. L&#8217;utilisation politique de l&#8217;histoire me para\u00eet donc aller de soi. Mais d\u00e8s cet instant, je con\u00e7ois qu&#8217;il y ait besoin de garde-fous. Dans l&#8217;absolu, tout peut \u00eatre dit selon le principe de libert\u00e9 et, en m\u00eame temps, il n&#8217;est pas possible d&#8217;appliquer absolument ce principe car il y a de l&#8217;indicible. Certaines choses, comme la n\u00e9gation de la Shoah, ne peuvent pas \u00eatre dites publiquement, d\u00e8s l&#8217;instant o\u00f9 elles remettent en cause des valeurs fondamentales. Pour d\u00e9limiter le champ du dicible et de l&#8217;indicible, on peut s&#8217;en remettre \u00e0 la libre concurrence, au laisser-faire, mais on court alors le risque que ce soit l&#8217;id\u00e9ologie dominante qui tranche. Je n&#8217;aime pas la remise en cause de la loi en g\u00e9n\u00e9ral. Dans l&#8217;affaire Vaneste, par exemple, un homme affirme en toute libert\u00e9 l&#8217;inf\u00e9riorit\u00e9 de certains comportements sexuels. Il est relax\u00e9 apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9 en premi\u00e8re instance. Voil\u00e0 ce qui peut arriver si l&#8217;on se contente du principe g\u00e9n\u00e9ral des droits de l&#8217;Homme et du citoyen sans l&#8217;expliciter par de la loi. <\/p>\n<p><strong> Pascal Blanchard. <\/strong> Certaines \u00ablois m\u00e9morielles\u00bb donnent quand m\u00eame une l\u00e9gitimit\u00e9 \u00e0 des courants qui sont li\u00e9s \u00e0 une manipulation de l&#8217;histoire ou de la m\u00e9moire. Il faut voir tous les monuments en hommage \u00e0 l&#8217;Alg\u00e9rie fran\u00e7aise inaugur\u00e9s par les municipalit\u00e9s dans le Sud-Est de la France ! Des m\u00e9moriaux comme celui de Marseille, de Montpellier ou de Perpignan ont eu ou vont avoir une dotation financi\u00e8re pour subventionner des recherches priv\u00e9es alors que la recherche publique est laiss\u00e9e pour compte. <\/p>\n<p><strong> En quoi Nicolas Sarkozy, justement, fait-il un usage sp\u00e9cifique de l&#8217;histoire de France ? <\/strong> <\/p>\n<p><strong> Laurence de Cock. <\/strong> Lors de la campagne pr\u00e9sidentielle, ses discours \u00e9taient impr\u00e9gn\u00e9s de r\u00e9f\u00e9rences historiques, de Martin Luther King \u00e0 Guy M\u00f4quet, jusqu&#8217;\u00e0 Cl\u00e9menceau, Jaur\u00e8s, Blum, Ferry&#8230; R\u00e9currentes ou insolites, comme la mention de L\u00e9vi-Strauss ou de la lutte des classes, ces r\u00e9f\u00e9rences rel\u00e8vent d&#8217;une logique instrumentale. Ce qui est nouveau, c&#8217;est d&#8217;abord le c\u00f4t\u00e9 compulsif de Nicolas Sarkozy dans son rapport \u00e0 l&#8217;histoire qui devient chez lui un outil politique intense. Ensuite, le pass\u00e9 est con\u00e7u comme un vaste supermarch\u00e9 dans lequel on s\u00e9lectionne des produits qui marchent pour les mettre en avant. Cette d\u00e9marche s&#8217;apparente \u00e0 une mise en sc\u00e8ne spectaculaire de l&#8217;histoire. Par exemple, la lecture de la lettre de Guy M\u00f4quet qui devait \u00eatre lue par les enseignants s&#8217;accompagnait de tout un rituel. Enfin, le pr\u00e9sident mobilise un spectre de personnages qui s&#8217;\u00e9tend de l&#8217;extr\u00eame gauche \u00e0 l&#8217;extr\u00eame droite. Ce qui pose question pour un homme ouvertement de droite. En convoquant Jaur\u00e8s et Blum, il s&#8217;inscrit dans une g\u00e9n\u00e9alogie de grands hommes qui se termine par celui qui s&#8217;y r\u00e9f\u00e8re, le dernier du lignage. C&#8217;est aussi une fa\u00e7on de \u00ab d\u00e9conflictualiser \u00bb l&#8217;histoire pour mettre en avant une vision tr\u00e8s consensuelle de la politique. Or, le moteur du d\u00e9bat d\u00e9mocratique, c&#8217;est justement le conflit : entre la droite et la gauche, dans les luttes et les mobilisations sociales. R\u00e9\u00e9crire l&#8217;histoire de fa\u00e7on aseptis\u00e9e et d\u00e9politis\u00e9e permet de projeter dans le pr\u00e9sent l&#8217;id\u00e9e que ce qui rel\u00e8ve de la d\u00e9mocratie, c&#8217;est le consensus mou. <\/p>\n<p><strong> Eric Coquerel. <\/strong> L&#8217;utilisation que Sarkozy fait de l&#8217;histoire et de la m\u00e9moire rel\u00e8ve du marketing. Il a compris que la gauche avait abandonn\u00e9 certaines choses qui restent tr\u00e8s importantes en France, comme le besoin de souverainet\u00e9 populaire, cette id\u00e9e qu&#8217;il est encore possible d&#8217;avoir un Etat volontariste. Il joue \u00e9galement sur le sentiment national, alors que la Nation est li\u00e9e \u00e0 l&#8217;\u00e9mergence de la gauche. Au fond, il prend les forces de l&#8217;adversaire pour les mettre au service d&#8217;une politique profond\u00e9ment lib\u00e9rale. Il s&#8217;appuie sur Max Gallo, ancien conseiller aupr\u00e8s de Chev\u00e8nement qui estimait que la R\u00e9publique devait endosser, par-del\u00e0 la gauche et la droite, l&#8217;histoire de Brasillach et de la Commune. Le pr\u00e9sident enrobe son projet lib\u00e9ral dans un discours qui paradoxalement r\u00e9pond \u00e0 de grandes inqui\u00e9tudes.<\/p>\n<p><strong> Pascal Blanchard. <\/strong> Le marketing est fondamental dans sa politique. Aujourd&#8217;hui, les comm\u00e9morations sont confi\u00e9es \u00e0 des agences de communication. Parler d&#8217;histoire, c&#8217;est ce qui mobilise le plus de gens et ce qui co\u00fbte le moins cher. Nicolas Sarkozy pr\u00e9tend qu&#8217;il n&#8217;y a pas de guerres de m\u00e9moire. Ainsi, son discours de Dakar est \u00e0 la fois le plus repentant et le plus Tintin au Congo. Car ce n&#8217;est pas l&#8217;histoire qui l&#8217;int\u00e9resse, mais la symbolique du pass\u00e9 dans le pr\u00e9sent et ses effets id\u00e9ologiques. <\/p>\n<p><strong> Roger Martelli. <\/strong> Chaque fois qu&#8217;on parle de Sarkozy, c&#8217;est toujours le c\u00f4t\u00e9 brouillon qui appara\u00eet. Mais derri\u00e8re, il y a de la coh\u00e9rence. Son temp\u00e9rament compulsif donne une impression de confusion, mais il poss\u00e8de en fait une vision extr\u00eamement structur\u00e9e de l&#8217;histoire. Je ne connais que la IIIe R\u00e9publique qui ait ainsi convoqu\u00e9 la totalit\u00e9 de l&#8217;histoire nationale, depuis Clovis jusqu&#8217;\u00e0 la monarchie fran\u00e7aise, pour lui donner un sens. Le but \u00e9tait de montrer que toute cette histoire nationale convergeait vers les valeurs de la R\u00e9publique. Sarkozy cherche \u00e0 mettre fin \u00e0 cette p\u00e9riode. Parmi les personnages historiques, il choisit les \u00ab meilleurs \u00bb, d&#8217;o\u00f9 qu&#8217;ils viennent et quelles que soient leurs opinions de d\u00e9part, de gauche ou de droite, issus du peuple ou non. Cette vision \u00e9litiste et d\u00e9politis\u00e9e est coh\u00e9rente avec sa conception de la soci\u00e9t\u00e9 : une soci\u00e9t\u00e9 concurrentielle reposant sur le libre d\u00e9ploiement de l&#8217;initiative personnelle, o\u00f9 la r\u00e9gulation se fait par les comp\u00e9tences. C&#8217;est coh\u00e9rent avec un projet politique et cela marque une rupture avec tout un rapport r\u00e9publicain \u00e0 l&#8217;histoire. <\/p>\n<p><strong> Eric Coquerel. <\/strong> Je vois plut\u00f4t une relation entre la fin du XIXe si\u00e8cle et aujourd&#8217;hui. Tout d&#8217;un coup, la IIIe R\u00e9publique s&#8217;est fig\u00e9e du c\u00f4t\u00e9 des poss\u00e9dants, tout comme Sarkozy qui rompt avec le pacte social et r\u00e9publicain d&#8217;apr\u00e8s-guerre.  <\/p>\n<p><strong> Pascal Blanchard. <\/strong> Il y a plus de pragmatisme que d&#8217;id\u00e9ologie chez Nicolas Sarkozy. Il utilise l&#8217;histoire comme un instrument et non pas comme une fin. Pouss\u00e9 par les industriels fran\u00e7ais, et par plusieurs milliards d&#8217;investissements possibles, mais aussi pour signer un trait\u00e9 entre les deux pays, il serait capable d&#8217;aller rencontrer Bouteflika pour lui pr\u00e9senter les \u00ab excuses de la France \u00bb comme vient de le faire Berlusconi avec la Libye \u00e0 la fin du mois d&#8217;ao\u00fbt. Le personnage peut faire l&#8217;inverse \u00e0 l&#8217;\u00e9tranger de ce qu&#8217;il prof\u00e8re en France si cela sert ses int\u00e9r\u00eats imm\u00e9diats. <\/p>\n<p> <strong> Laurence de Cock. <\/strong> Nicolas Sarkozy a quand m\u00eame un projet politique. Son \u00e9criture de l&#8217;histoire a des effets concrets. Ainsi, les nouveaux programmes de l&#8217;\u00e9cole primaire proposent une histoire d\u00e9shydrat\u00e9e qui ne repose plus que sur le ph\u00e9nom\u00e8ne de m\u00e9morisation et sur des jalons biographiques. Sans parler du choix d&#8217;Hortefeux d&#8217;aller faire le sommet de l&#8217;int\u00e9gration \u00e0 Vichy, qui n&#8217;est pas innocent ! Le pr\u00e9sident veut saboter la conscience critique et son acquisition, en particulier dans la jeunesse. Or, cette conscience critique est la matrice de la conscience politique. Pour y parvenir, il ne choisit pas que les meilleurs, mais surtout les victimes. S&#8217;il peut r\u00e9habiliter les fusill\u00e9s ou les mutins, c&#8217;est en tant que victimes. Du coup, il les d\u00e9poss\u00e8de de leur pouvoir d&#8217;agir, comme s&#8217;ils n&#8217;avaient pas fait le choix de d\u00e9sob\u00e9ir. C&#8217;est d&#8217;autant plus int\u00e9ressant pour lui qu&#8217;avec un discours qui victimise \u00e0 outrance, il appara\u00eet comme le sauveur. <\/p>\n<p><strong> Si Sarkozy peut capter l&#8217;h\u00e9ritage de la gauche, n&#8217;est-ce pas que celle-ci est en panne de r\u00e9cits ? <\/strong> <\/p>\n<p><strong> Roger Martelli. <\/strong> La gauche est en panne de r\u00e9cits historiques comme elle est en panne de projets. Ce sont les deux faces d&#8217;une m\u00eame carence. Un travail de reconstruction est donc n\u00e9cessaire. Il me para\u00eet devoir se mener \u00e0 partir de deux pr\u00e9alables. Le premier est de ne jamais s\u00e9parer le go\u00fbt populaire du r\u00e9cit et la valorisation d&#8217;une conscience critique \u00e9largie : le citoyen peut aimer les grands r\u00e9cits, mais le recul critique est la seule mani\u00e8re, loin du spectaculaire et de l&#8217;\u00e9ph\u00e9m\u00e8re, de faire co\u00efncider la passion et l&#8217;esprit de libert\u00e9. Le second pr\u00e9alable est la recherche constante d&#8217;un \u00e9quilibre. Quand la gauche parle d&#8217;histoire, elle devrait se m\u00e9fier \u00e0 la fois d&#8217;une soif de rupture qui la pousserait au reniement et \u00e0 l&#8217;oubli, et d&#8217;un d\u00e9sir de fid\u00e9lit\u00e9 qui la pousserait \u00e0 la r\u00e9p\u00e9tition st\u00e9rile et donc \u00e0 l&#8217;immobilit\u00e9.<\/p>\n<p><strong> Olivier Besancenot semble \u00eatre le seul aujourd&#8217;hui \u00e0 gauche \u00e0 raconter une histoire, au travers de figures comme Louise Michel et Che Guevara. Il inscrit aussi son action dans le r\u00e9cit des luttes sociales&#8230; <\/strong> <\/p>\n<p><strong> Roger Martelli. <\/strong> Je ne pense pas que la r\u00e9p\u00e9tition du gu\u00e9varisme soit une avanc\u00e9e !<\/p>\n<p><strong> Pascal Blanchard. <\/strong> En tant qu&#8217;individu, en tout cas, Olivier Besancenot tranche face \u00e0 l&#8217;incapacit\u00e9 de la gauche \u00e0 penser sa propre histoire. Il a particip\u00e9 \u00e0 plusieurs d\u00e9bats sur l&#8217;histoire de l&#8217;immigration et de l&#8217;esclavage depuis deux ans au sein du collectif Devoir de m\u00e9moires. Dans le m\u00eame temps, Christiane Taubira n&#8217;a gu\u00e8re \u00e9t\u00e9 soutenue par ses coll\u00e8gues de gauche dans son combat pour la reconnaissance de l&#8217;esclavage. Certains lui ont demand\u00e9 si c&#8217;\u00e9tait vraiment \u00e0 la gauche de porter cette \u00ab vieille histoire \u00bb. Quant \u00e0 Lionel Jospin, il avait la possibilit\u00e9 de cr\u00e9er un mus\u00e9e de l&#8217;immigration lorsqu&#8217;il \u00e9tait au gouvernement. Le rapport \u00e9tait fait, les historiens et le monde associatif \u00e9taient mobilis\u00e9s, il manquait juste une d\u00e9cision politique. Il a pr\u00e9tendu alors que l&#8217;opinion n&#8217;\u00e9tait pas pr\u00eate. Du coup, la droite s&#8217;est empar\u00e9e des questions autour de l&#8217;esclavage et de l&#8217;immigration en cr\u00e9ant la Cit\u00e9 de l&#8217;immigration dans l&#8217;ancien mus\u00e9e des Colonies de la Porte Dor\u00e9e. Elle a \u00e9touff\u00e9 totalement le faible discours de la gauche. Au PS, on ne saurait m\u00eame pas qui inviter sur ces questions. C&#8217;est la grande glaciation de l&#8217;\u00e9poque Mitterrand, ancien ministre des Colonies. <\/p>\n<p><strong> Laurence de Cock. <\/strong> Au moment de l&#8217;affaire de la lettre de Guy M\u00f4quet, le CVUH a re\u00e7u un coup de fil du PC qui voulait nous rencontrer. Le parti communiste, qui avait approuv\u00e9 la d\u00e9cision de Sarkozy de faire lire cette lettre par les enseignants, \u00e9tait en r\u00e9alit\u00e9 totalement d\u00e9sar\u00e7onn\u00e9. Il voulait conna\u00eetre nos arguments. Cette anecdote montre le d\u00e9sarroi d&#8217;un parti qui a du mal \u00e0 penser certaines questions. <\/p>\n<p><strong> Pourquoi la gauche, soucieuse de bien g\u00e9rer, ne fait-elle plus r\u00eaver ? <\/strong> <\/p>\n<p><strong> Eric Coquerel. <\/strong> La gauche subit toujours les cons\u00e9quences de la chute du mur de Berlin. Avec l&#8217;\u00e9chec de presque toutes les tentatives r\u00e9ellement transformatrices du XXe si\u00e8cle, elle ne peut que se poser la question de la d\u00e9mocratie. Mais devant la victoire de l&#8217;id\u00e9ologie lib\u00e9rale, et face \u00e0 la crise, la gauche n&#8217;a m\u00eame pas pos\u00e9 les jalons d&#8217;un vrai projet alternatif \u00e0 vocation majoritaire qui puisse emporter une adh\u00e9sion pour renverser le syst\u00e8me. Pendant la campagne, S\u00e9gol\u00e8ne Royal a essay\u00e9 de r\u00e9pliquer aux probl\u00e9matiques lanc\u00e9es par Sarkozy, en proposant par exemple que les Fran\u00e7ais aient tous un drapeau chez eux, mais sans y injecter aucun fond. <\/p>\n<p><strong> Pascal Blanchard. <\/strong> Les ann\u00e9es Mitterrand n&#8217;ont pas permis de poser la question de l&#8217;h\u00e9ritage de Vichy, la gauche a bloqu\u00e9 le d\u00e9bat sur la guerre d&#8217;Alg\u00e9rie et il a fallu attendre Christiane Taubira, qui s&#8217;est battue seule, pour entendre parler de l&#8217;esclavage&#8230; Et on ne parle m\u00eame pas d&#8217;un lieu d&#8217;histoire sur la colonisation. Le PS n&#8217;est pas seulement silencieux, il a frein\u00e9 toute cette r\u00e9flexion depuis une vingtaine d&#8217;ann\u00e9es. Le plus inqui\u00e9tant, c&#8217;est qu&#8217;on se dirige vers une situation pire encore. Jamais la gauche majoritaire n&#8217;est intervenue de mani\u00e8re pertinente dans les d\u00e9bats pos\u00e9s par Sarkozy qui a op\u00e9r\u00e9 une prise en main totale du r\u00e9cit historique. Tout se passe comme s&#8217;ils avaient d\u00e9finitivement abandonn\u00e9 ce champ. <\/p>\n<p><strong> Laurence de Cock. <\/strong> Ils n&#8217;ont pas abandonn\u00e9 le champ du national, mais ils n&#8217;ont pas travaill\u00e9 la mani\u00e8re de le rendre compatible avec une logique transnationale g\u00e9n\u00e9r\u00e9e par la mondialisation. Du coup, ils investissent la question de l&#8217;identit\u00e9 nationale de fa\u00e7on conservatrice ! O\u00f9 sont pass\u00e9s les intellectuels de gauche ind\u00e9pendants et capables de porter collectivement un discours critique ? Ils ont laiss\u00e9 le champ libre, sur le devant de la sc\u00e8ne, \u00e0 des personnes comme Bernard-Henri L\u00e9vy qui interviennent, en tant qu&#8217;experts, sur tout. <\/p>\n<p><strong> Pascal Blanchard. <\/strong> Il y a des intellectuels critiques comme Eric Fassin ou d&#8217;autres. Il suffit de voir le travail que nous faisons en ce moment. Mais les intellectuels de gauche portent aujourd&#8217;hui un discours \u00e0 l&#8217;\u00e9cart des partis qui se montrent incapables de dig\u00e9rer cette parole, d&#8217;en faire un objet politique. On peut m\u00eame se demander s&#8217;ils n&#8217;en ont pas peur.  <\/p>\n<p><strong> Bernard Pudal, dans<em> Les Guerres de m\u00e9moires <\/em>, parle de la difficult\u00e9 du Parti communiste fran\u00e7ais de se r\u00e9concilier avec son pass\u00e9. D&#8217;o\u00f9 le \u00ab silence des communistes \u00bb, un \u00abdessaisissements au profit des chercheurs de m\u00e9tier\u00bb, dit-il&#8230; <\/strong><\/p>\n<p><strong> Roger Martelli. <\/strong> Pour ma part, moi qui suis communiste, je redirai volontiers, \u00e0 propos du communisme, ce que j&#8217;ai dit au sujet de la gauche en g\u00e9n\u00e9ral. Je suis persuad\u00e9 que le danger le plus grand pour le communisme politique est celui de la nostalgie. Pour \u00eatre, aujourd&#8217;hui et demain, le communisme ne peut pas s&#8217;en tenir \u00e0 ce qu&#8217;il a \u00e9t\u00e9. Mais, si l&#8217;on ne se baigne pas deux fois dans le m\u00eame fleuve, il n&#8217;y a pas de futur pensable sans pass\u00e9. Pour qu&#8217;une page soit tourn\u00e9e, il faut qu&#8217;elle soit lue. Il n&#8217;y a pas de novation possible dans l&#8217;amn\u00e9sie.<\/p>\n<p><strong> Eric Coquerel. <\/strong> Deux sc\u00e9narios sont possibles. Soit, comme c&#8217;est le cas avec les d\u00e9mocrates aux Etats-Unis, par exemple, la partie dominante de la gauche abandonne toute grande vis\u00e9e transformatrice. Soit, comme en Am\u00e9rique latine ou avec Die Linke en Allemagne, ceux qui veulent transformer la soci\u00e9t\u00e9 sont capables de comprendre ce qu&#8217;il s&#8217;est pass\u00e9 d&#8217;un point de vue historique, tant au niveau des erreurs que de l&#8217;h\u00e9ritage du mouvement socialiste, et de refonder une nouvelle force de gauche porteuse d&#8217;un projet. <\/p>\n<p><strong> Pascal Blanchard. <\/strong> L&#8217;usage politique de l&#8217;histoire et de la m\u00e9moire n&#8217;est pas qu&#8217;un d\u00e9bat fran\u00e7ais. Partout dans le monde : en Chine, en Inde, au Japon, en Pologne, en Espagne&#8230; : (1) l&#8217;histoire est un espace de pouvoir et un enjeu politique et soci\u00e9tal. Silvio Berlusconi, par exemple, r\u00e9introduit en ce moment l&#8217;histoire du fascisme dans la conscience collective italienne et au m\u00eame moment s&#8217;excuse pour le pass\u00e9 colonial en Libye. La question, c&#8217;est donc de savoir quelles histoires on raconte. La gauche aurait les moyens de ne pas laisser \u00e0 la droite l&#8217;exclusivit\u00e9 de ce d\u00e9bat. <\/p>\n<p><strong> Propos recueillis par Marion Rousset <\/strong><\/p>\n<p>Paru dans<em> Regards <\/em> n\u00b057 d\u00e9cembre 2008<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Martin Luther King, Guy M\u00f4quet, Cl\u00e9menceau, Jaur\u00e8s, Blum, Ferry&#8230; Le discours de Sarkozy est irrigu\u00e9 de r\u00e9f\u00e9rences historiques. Manipulation du sentiment national ? Pendant ce temps, la gauche semble en panne de r\u00e9cits et de projets. 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