{"id":3665,"date":"2008-12-01T00:00:00","date_gmt":"2008-11-30T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/annick-et-luc-cite-karl-marx-a3665\/"},"modified":"2008-12-01T00:00:00","modified_gmt":"2008-11-30T23:00:00","slug":"annick-et-luc-cite-karl-marx-a3665","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=3665","title":{"rendered":"Annick et Luc, cit\u00e9 Karl-Marx \u00e0 Bobigny"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Annick et Luc Jaume, 80 et 82 ans, sont arriv\u00e9s en 1972 \u00e0 Bobigny, cit\u00e9 Karl-Marx. De leur fen\u00eatre, la Bourse du travail et des cit\u00e9s \u00e0 perte de vue. Sous leur nez, le totem d&#8217;un Buffalo grill. <\/p>\n<p><em> \u00abMerveilleux !\u00bb <\/em> C&#8217;\u00e9tait il y a plus de quarante-cinq ans et le souvenir semble encore vivace. Annick et Luc Jaume arrivaient \u00e0 Bobigny, Seine-Saint-Denis. Ils d\u00e9couvraient leur logement, \u00e9pat\u00e9s :<em> \u00abUne entr\u00e9e, deux chambres, un salon, une salle de bain\u00bb <\/em>, \u00e9num\u00e8re Luc, 82 ans.<em> \u00abOn n&#8217;avait rien, poursuit Annick, 80 ans, pas un meuble, pas un sou. Je lavais les draps dans la baignoire le samedi et je repassais le dimanche et pourtant, c&#8217;\u00e9tait le P\u00e9rou, cet appartement.\u00bb <\/em> D\u00e9barquant de Guingamp en pleine crise du logement, peu apr\u00e8s l&#8217;hiver 1954, alors que l&#8217;Abb\u00e9 Pierre lance son appel, le jeune couple conna\u00eet les r\u00e9duits et les chambres sous les toits.<em> \u00abAu d\u00e9but, nous logions dans un h\u00f4tel de passe, raconte Annick encore amus\u00e9e de l&#8217;anecdote. Il fallait d\u00e9guerpir le matin \u00e0 8 heures et revenir \u00e0 22 heures, pour laisser ces dames travailler ! Quand on n&#8217;\u00e9tait pas au boulot, on passait la journ\u00e9e dans les cin\u00e9mas permanents, pour tromper le froid et l&#8217;ennui.\u00bb <\/em> Le travail ? 12 heures par jour, lui journaliste, elle couturi\u00e8re, pour un maigre salaire. Pi\u00e8ce de six m\u00e8tres carr\u00e9s, po\u00eale \u00e0 charbon, toilettes et robinet sur le palier partag\u00e9s par 12 colocataires&#8230; Pour les classes populaires, alors encore bien implant\u00e9es dans le centre-ville parisien, c&#8217;est l&#8217;ordinaire. L&#8217;extraordinaire, lui, porte le nom des villes limitrophes : Bobigny, par exemple. En r\u00e9ponse \u00e0 la crise sans pr\u00e9c\u00e9dent du moment, surgissent des nouveaux quartiers \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie de la capitale. Avec vigueur, les tours poussent. Entre 1954 et 1964, Bobigny voit doubler son nombre d&#8217;habitants. <\/p>\n<p>Alors oui, pour Luc et Annick, l&#8217;arriv\u00e9e \u00e0 Bobigny fut<em> \u00abmerveilleuse\u00bb <\/em>. En 1962, d&#8217;abord, puis, dix ans plus tard, pour leur installation dans les murs qu&#8217;ils occupent encore aujourd&#8217;hui. Ce sera la tour 14 de la cit\u00e9 Karl-Marx, au c\u0153ur de Bobigny. Ils en seront parmi les premiers habitants. <\/p>\n<p>Aujourd&#8217;hui, une r\u00e9habilitation se profile. Plusieurs tours vont dispara\u00eetre,<em> \u00abgrignot\u00e9es\u00bb <\/em>, pr\u00e9cise Luc, car elles sont<em> \u00abtrop proches les unes des autres pour imploser\u00bb <\/em>.<em> \u00abOn va devoir partir et on a peur\u00bb <\/em>, confie Annick.<em> \u00abOn ne d\u00e9racine pas un vieil arbre, sinon il cr\u00e8ve\u00bb <\/em>, poursuit-elle. Et c&#8217;est comme si toute leur vie d\u00e9filait sous leurs yeux. L&#8217;arriv\u00e9e :<em> \u00abIl y avait des plantes vertes dans le hall, tout \u00e9tait beau, on avait un ascenseur\u00bb <\/em>, se souvient Luc. Et puis surtout, ces quatre pi\u00e8ces,<em> \u00abpour les enfants\u00bb <\/em> qui jusque-l\u00e0 devaient se contenter de peu ou vivre chez les grands-parents, en Bretagne.<em> \u00abEn 1972, la plupart des habitants de la tour \u00e9taient des fonctionnaires, des commer\u00e7ants, des agents de la RATP&#8230;\u00bb <\/em> Bref, des gens qui avaient du boulot.<em> \u00abIl y avait alors treize petits commerces au pied de la tour\u00bb <\/em>, raconte Luc. Difficile de l&#8217;imaginer aujourd&#8217;hui, sur cette dalle d\u00e9serte. On conna\u00eet l&#8217;histoire des cit\u00e9s populaires, la sociologie a chang\u00e9. Au milieu des ann\u00e9es 1970, l&#8217;heure est \u00e0 l&#8217;accession \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9. Les voisins de Luc et Annick quittent Karl-Marx pour des pavillons, nouveau r\u00eave des classes moyennes. C&#8217;est aux familles immigr\u00e9es de s&#8217;installer mais la r\u00e9cession de l&#8217;apr\u00e8s-choc p\u00e9trolier et l&#8217;apparition du ch\u00f4mage mettent en place une logique encore \u00e0 l&#8217;\u0153uvre aujourd&#8217;hui : pr\u00e9carit\u00e9, \u00e9conomie souterraine, d\u00e9sertion des services publics&#8230; Mais Luc et Annick, eux, sont rest\u00e9s, et en sont fiers. Ils ont livr\u00e9 des combats, autant qu&#8217;ils ont pu. R\u00e9cemment, pour que la Poste se sente \u00e0 nouveau concern\u00e9e par cette tour. Pour que le m\u00e9tro arrive jusque-l\u00e0. Pour que l&#8217;autoroute voisine soit recouverte. Pour que le tramway voie enfin le jour. Et puis aussi contre les tensions, le racisme, la brutalit\u00e9.<em> \u00abD&#8217;abord, il faut le dire, la vie est moins dure qu&#8217;on ne pense dans les cit\u00e9s. Mais tout de m\u00eame, \u00e0 chaque fois qu&#8217;il y a vraiment eu un probl\u00e8me, on l&#8217;a pris \u00e0 bras le corps.\u00bb <\/em> En 2000, les quelques jeunes qui tiennent les murs d\u00e9connent un peu trop et la loge de la gardienne flambe. Pas de d\u00e9g\u00e2t humain, mais une belle frousse, suivie d&#8217;une r\u00e9action forte des adultes, Luc et Annick en t\u00eate :<em> \u00abJe les connaissais depuis toujours ces gamins, alors je pouvais tout leur dire. En huit jours, c&#8217;\u00e9tait r\u00e9gl\u00e9 ! Depuis, c&#8217;est plus calme.\u00bb <\/em> Petit \u00e0 petit l&#8217;envie de mieux vivre ensemble se formalise dans un collectif d&#8217;habitants. Deux ans plus tard, la premi\u00e8re f\u00eate de quartier organis\u00e9e sur la dalle renseigne sur le lien social qui existe malgr\u00e9 les difficult\u00e9s : 500 personnes sont au rendez-vous. Et peu dans l&#8217;assembl\u00e9e ne connaissent pas Luc et Annick, m\u00e9moires vivantes du quartier. <strong> R.D. <\/strong><\/p>\n<p><em> Regards <\/em> n\u00b057 d\u00e9cembre 2008<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Annick et Luc Jaume, 80 et 82 ans, sont arriv\u00e9s en 1972 \u00e0 Bobigny, cit\u00e9 Karl-Marx. De leur fen\u00eatre, la Bourse du travail et des cit\u00e9s \u00e0 perte de vue. 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