{"id":3649,"date":"2008-12-09T00:00:00","date_gmt":"2008-12-08T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/corps-prisonniers-hunger-et3649\/"},"modified":"2008-12-09T00:00:00","modified_gmt":"2008-12-08T23:00:00","slug":"corps-prisonniers-hunger-et3649","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=3649","title":{"rendered":"Corps prisonniers: \u00abHunger\u00bb et \u00abLeonera\u00bb (en salles)"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"><em> Hunger <\/em> et<em> Leonera <\/em>, deux \u0153uvres qui mettent en sc\u00e8ne un acte de r\u00e9sistance en prison. La cam\u00e9ra explore le corps incarc\u00e9r\u00e9, ultime ressource de contestation. <\/p>\n<p>L&#8217;un vient du Nord, l&#8217;autre du Sud.<em> Hunger <\/em> (Royaume-Uni) et<em> Leonera <\/em> (Argentine) : ces films dissemblables, qui ont tous deux \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9s \u00e0 Cannes en mai dernier, sont aujourd&#8217;hui rapproch\u00e9s par le calendrier des sorties, mis c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te sur la carte cin\u00e9matographique automnale. Deux territoires frontaliers. Ces films<em> \u00abde\u00bb <\/em> prison actualisent un genre cin\u00e9matographique peupl\u00e9 d&#8217;\u0153uvres aussi diverses que Luke la main froide, Le Trou, Le Prisonnier d&#8217;Alcatraz, ou Midnight Express, d&#8217;Alan Parker, etc. Dans<em> Hunger <\/em> et<em> Leonera <\/em>, c&#8217;est moins le cadre de la prison que le statut du prisonnier qui est mis en sc\u00e8ne. Ici et l\u00e0, c&#8217;est moins l&#8217;esprit de l&#8217;incarc\u00e9ration, la logique de l&#8217;enfermement, le m\u00e9canisme de la surveillance et de la punition, que le corps de l&#8217;incarc\u00e9r\u00e9 qui est au centre. Ces deux \u0153uvres organiques, visc\u00e9rales, sont en effet construites autour du corps de leur acteur respectif. Un corps en lutte. Donc en mouvement. Les excellents Martina Gusman et Michael Fassbender campent deux prisonniers d&#8217;exception : l&#8217;exception de l&#8217;un <em> Hunger <\/em>) est une qu\u00eate, tout enti\u00e8re projet\u00e9e vers le futur : celle de la reconnaissance du statut de prisonnier politique d&#8217;un membre de l&#8217;IRA ; l&#8217;exception de l&#8217;autre <em> Leonera <\/em>) est une donn\u00e9e pr\u00e9sente, qui risque au contraire de ne plus \u00eatre valable \u00e0 l&#8217;avenir : une femme accus\u00e9e de meurtre, enceinte lors de son incarc\u00e9ration, est d\u00e9tenue dans un quartier sp\u00e9cial r\u00e9serv\u00e9 aux m\u00e8res et \u00e0 leurs enfants jusqu&#8217;\u00e0 l&#8217;\u00e2ge de 4 ans.<\/p>\n<p><strong> GREVISTES DE L&#8217;HYGIENE <\/strong><br \/>\n<em> Hunger <\/em> retrace la longue r\u00e9sistance de Bobby Sands, militant de l&#8217;IRA mort en 1981 \u00e0 l&#8217;\u00e2ge de 27 ans d&#8217;une fatale gr\u00e8ve de la faim qui aura dur\u00e9 66 jours. Cette lutte, cette<em> \u00abcol\u00e8re\u00bb <\/em>, est \u00e9minemment physique. Steve McQueen, vid\u00e9aste r\u00e9put\u00e9, signe l\u00e0 son premier long m\u00e9trage aur\u00e9ol\u00e9 \u00e0 Cannes par la Cam\u00e9ra d&#8217;or : soit le prix de la meilleure premi\u00e8re \u0153uvre toutes sections confondues : qui lui a \u00e9t\u00e9 remise par Bruno Dumont, lequel a tenu ce jour-l\u00e0 \u00e0<em> \u00absaluer la naissance d&#8217;un tr\u00e8s grand metteur en sc\u00e8ne de cin\u00e9ma, d&#8217;une grande puissance\u00bb <\/em>. Le jeune r\u00e9alisateur, n\u00e9 \u00e0 Londres en 1969, aime \u00e0 \u00e9voquer, lorsqu&#8217;il parle de cin\u00e9ma, le sens du toucher, les textures, comme s&#8217;il voulait que la cam\u00e9ra touche autant qu&#8217;elle voit, et que les spectateurs puissent sentir ses films dans leurs mains.<\/p>\n<p>D\u00e9tenu en Irlande du Nord dans la prison du Maze, le \u00ablabyrinthe\u00bb, Bobby Sands a \u00e9t\u00e9 le leader des prisonniers r\u00e9publicains, gr\u00e9vistes de l&#8217;hygi\u00e8ne et des couvertures, le<em> \u00abBlanket and No-Wash Protest\u00bb <\/em>. Ces hommes qui refusaient de porter l&#8217;uniforme r\u00e9glementaire s&#8217;enroulaient dans des couvertures.<em> \u00abLa conception du corps comme champ de bataille politique est une notion des plus actuelles. Il s&#8217;agit de l&#8217;acte de d\u00e9sespoir ultime car le corps humain est la derni\u00e8re ressource de la contestation\u00bb <\/em>, commente le r\u00e9alisateur. Pour endosser le r\u00f4le, l&#8217;acteur a pouss\u00e9 l&#8217;amaigrissement jusqu&#8217;\u00e0 ses extr\u00eames limites, offrant une radicale nudit\u00e9 \u00e0 la cam\u00e9ra : il en va de m\u00eame pour l&#8217;h\u00e9ro\u00efne de<em> Leonera <\/em>. C&#8217;est son corps qui se donne comme un labyrinthe, un lieu de transit dans lequel circulent diff\u00e9rents objets ; une consigne politique griffonn\u00e9e sur la page d&#8217;une Bible, une radio. La crasse et la vermine annexent sans tarder la cellule, quand les poils font dispara\u00eetre les corps. La peinture murale faite d&#8217;excr\u00e9ments repr\u00e9sente un tourbillon. Dans les quelques m\u00e8tres carr\u00e9s de la ge\u00f4le, le mouvement est de mise. Ce mouvement m\u00eame qui d\u00e9sire infl\u00e9chir l&#8217;implacable discours de fer de Margaret Thatcher, entendue en voix off, refusant co\u00fbte que co\u00fbte de reconna\u00eetre l&#8217;exception du statut du prisonnier politique et disant en substance :<em> \u00abLe crime politique n&#8217;existe pas. Seul le crime criminel existe.\u00bb <\/em> Lors d&#8217;un long plan-s\u00e9quence, Bobby Sands discute avec un pr\u00eatre catholique qui interroge le bien-fond\u00e9 de sa future gr\u00e8ve de la faim et son sacrifice de soi et demande au combattant d&#8217;o\u00f9 lui vient cette \u00e9nergie, tout en condamnant son comportement, la fa\u00e7on dont lui et ses compagnons de d\u00e9tention se coupent du monde :<em> \u00abvous avez peur de la paix, du dialogue\u00bb <\/em>, lui ass\u00e8ne l&#8217;homme d&#8217;\u00e9glise. <\/p>\n<p><strong> LA MATERNITE COMME ARME <\/strong><\/p>\n<p>L&#8217;espace de ce d\u00e9calage entre le droit commun et l&#8217;exception, l&#8217;espace d&#8217;un jeu possible, d&#8217;une transition vers un autre \u00e9tat, soit l&#8217;espace m\u00eame de la libert\u00e9, est \u00e9galement au c\u0153ur de Leonera. La sc\u00e8ne de crime tr\u00e8s naturaliste du d\u00e9but ne sera jamais vraiment \u00e9lucid\u00e9e. Amn\u00e9sie du personnage, amn\u00e9sie du film. Pourquoi Julia est-elle l\u00e0 ?, se demandent ses cod\u00e9tenues. Entre son cas et celui de son amie, Marta,<em> \u00abJe suis l\u00e0 parce que je suis pauvre et conne\u00bb <\/em>, il n&#8217;y a pas de grande diff\u00e9rence. M\u00e8res ou futures m\u00e8res, elles sont, de toute fa\u00e7on, privil\u00e9gi\u00e9es par rapport aux autres prisonni\u00e8res, isol\u00e9es dans un quartier sp\u00e9cial, une \u00e9trange pouponni\u00e8re entour\u00e9e de barreaux. Le tour de force de Pablo Trapero, n\u00e9 \u00e0 Buenos Aires en 1971, consiste \u00e0 ne pas se focaliser sur l&#8217;\u00e9ventuelle culpabilit\u00e9 de son personnage, mais plut\u00f4t \u00e0 construire sa maternit\u00e9 comme une arme. Le titre Leonera d\u00e9signe litt\u00e9ralement une cage aux lions mais aussi une cellule de d\u00e9tention provisoire. Les images, troublantes, ne sont jamais racoleuses : elles donnent \u00e0 voir une r\u00e9alit\u00e9 doublement invisible : la pr\u00e9sence de jeunes enfants dans les prisons. Qu&#8217;est-ce que cela repr\u00e9sente de<em> \u00abdonner la vie\u00bb <\/em> dans une prison ? Jusqu&#8217;\u00e0 quel \u00e2ge l&#8217;enfant doit-il rester en prison avec sa m\u00e8re ? Comment une m\u00e8re peut-elle accepter de voir grandir son enfant alors qu&#8217;elle sait tr\u00e8s bien qu&#8217;en grandissant, il lui sera arrach\u00e9 ? Comment comprendre le sens de cette r\u00e9plique de la m\u00e8re de Julia, grand-m\u00e8re du petit Thomas,<em> \u00abC&#8217;est ton fils mais il n&#8217;est pas \u00e0 toi\u00bb <\/em> ? Le lent plan final, une cam\u00e9ra fix\u00e9e sur un bateau s&#8217;\u00e9loignant progressivement, rend \u00e0 Julia sa libert\u00e9. Ce plan-recul fait \u00e9cho \u00e0 un mouvement inverse de Hunger, une insupportable avanc\u00e9e, celle d&#8217;un ge\u00f4lier balayeur nettoyant m\u00e9thodiquement le couloir de la prison recouvert d&#8217;urine.<br \/>\n<em> Hunger <\/em> et<em> Leonera <\/em> mettent en sc\u00e8ne un acte de r\u00e9sistance. Dans<em> \u00abQu&#8217;est-ce que l&#8217;acte de cr\u00e9ation \u00bb <\/em>, conf\u00e9rence donn\u00e9e \u00e0 la F\u00e9mis en 1987, Gilles Deleuze affirmait :<em> \u00abSeul l&#8217;acte de r\u00e9sistance r\u00e9siste \u00e0 la mort, soit sous la forme d&#8217;une \u0153uvre d&#8217;art soit sous la forme d&#8217;une lutte des hommes. [&#8230;] Il n&#8217;y a pas d&#8217;\u0153uvre d&#8217;art qui ne fasse appel \u00e0 un peuple qui n&#8217;existe pas encore.\u00bb <\/em> Cette affirmation ne cesse de faire entendre sa voix dans les deux films.  <strong> Juliette Cerf <\/strong><\/p>\n<p>Paru dans<em> Regards <\/em> n\u00b057, d\u00e9cembre 2008<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p><em> Hunger <\/em> et<em> Leonera <\/em>, deux \u0153uvres qui mettent en sc\u00e8ne un acte de r\u00e9sistance en prison. 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