{"id":3593,"date":"2008-11-14T00:00:00","date_gmt":"2008-11-13T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/refugies-du-chaos-le-pacte-de3593\/"},"modified":"2008-11-14T00:00:00","modified_gmt":"2008-11-13T23:00:00","slug":"refugies-du-chaos-le-pacte-de3593","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=3593","title":{"rendered":"R\u00e9fugi\u00e9s du chaos. Le Pacte de Vichy, la fin de l&#8217;asile et la nouvelle comp\u00e9tition des victimes"},"content":{"rendered":"<p>Pass\u00e9e presque inaper\u00e7ue \u00e0 cause du fulgurant optimisme qui nous venait d&#8217;Outre-Atlantique les m\u00eames jours, la r\u00e9union des ministres europ\u00e9ens en charge de l&#8217;immigration, tenue \u00e0 Vichy les 3 et 4 novembre, a valid\u00e9 un \u00ab Pacte \u00bb qui, sous couvert d&#8217;une rh\u00e9torique sociologisante de l&#8217;\u00ab int\u00e9gration \u00bb, r\u00e9duit l&#8217;asile \u00e0 n\u00e9ant, stigmatise des ind\u00e9sirables d\u00e9cr\u00e9t\u00e9s \u00ab clandestins \u00bb parce qu&#8217;apparemment inutiles, ent\u00e9rine et organise leur exclusion.<\/p>\n<p>Un bref bilan permet de constater les effets d\u00e9j\u00e0 d\u00e9sastreux de cette \u00ab biopolitique \u00bb du monde que le Pacte de Vichy homog\u00e9n\u00e9ise au niveau europ\u00e9en, une biopolitique qui cr\u00e9e en permanence de nouvelles cat\u00e9gories du malheur et laisse les personnes concern\u00e9es sans lieu, sans droits et sans voix.<\/p>\n<p>L&#8217;image du r\u00e9fugi\u00e9 dans le monde occidental s&#8217;est profond\u00e9ment modifi\u00e9e depuis le milieu du XXe si\u00e8cle et le vote de la Convention de Gen\u00e8ve qui d\u00e9finit le droit d&#8217;asile et des r\u00e9fugi\u00e9s. Les dimensions intellectuelles ou politiques de l&#8217;exil \u00e9taient alors valoris\u00e9es et enclenchaient des solidarit\u00e9s fortes et partisanes envers les r\u00e9fugi\u00e9s juifs, hongrois ou russes. Les ann\u00e9es 1980 et 1990, elles, ont \u00e9t\u00e9 les ann\u00e9es des \u00ab d\u00e9placements de populations \u00bb, des foules d\u00e9personnalis\u00e9es entass\u00e9es dans d&#8217;immenses camps de fortune, principalement en Afrique et en Asie : c&#8217;est l\u00e0, et uniquement l\u00e0, que leur \u00e9tait attribu\u00e9, collectivement et dans l&#8217;urgence, le statut de r\u00e9fugi\u00e9. Les solidarit\u00e9s politiques ont laiss\u00e9 place aux peurs suscit\u00e9es par des images de masses en errance, per\u00e7ues certes comme des \u00ab victimes \u00bb, mais tout autant comme des populations surnum\u00e9raires et ind\u00e9sirables. <\/p>\n<p>Aujourd&#8217;hui, un constat s&#8217;impose. La Convention de Gen\u00e8ve de 1951 ne r\u00e9git plus la politique d&#8217;accueil des pays occidentaux qui l&#8217;avaient voulue et vot\u00e9e au temps de la guerre froide. Aux deux bouts de la cha\u00eene de solidarit\u00e9, l&#8217;asile est durement remis en cause. D&#8217;un c\u00f4t\u00e9 (en Afrique, Asie, au Proche-Orient), le nombre de \u00ab d\u00e9plac\u00e9s internes \u00bb s&#8217;accro\u00eet depuis dix ans, approchant maintenant les trente millions de personnes dans le monde (contre onze millions de r\u00e9fugi\u00e9s reconnus par les agences onusiennes en 2007). Ces r\u00e9fugi\u00e9s potentiels sont encourag\u00e9s \u00e0 rester dans leur propre pays et, dans ce sens, le HCR (Haut commissariat des Nations unies pour les r\u00e9fugi\u00e9s) int\u00e8gre dans son mandat, depuis 2006, la gestion des \u00ab abris d&#8217;urgence \u00bb et des camps pour d\u00e9plac\u00e9s internes en plus des r\u00e9fugi\u00e9s hors de leur pays. Dans le m\u00eame temps, la notion d&#8217;\u00ab asile interne \u00bb est apparue en Europe parmi les gouvernements et les agences onusiennes discutant de leurs strat\u00e9gies d&#8217;externalisation de la proc\u00e9dure de l&#8217;asile. Parler d&#8217;asile interne \u00ab l\u00e0-bas \u00bb, c&#8217;est justifier le refus de l&#8217;asile \u00ab ici \u00bb, c&#8217;est garder tr\u00e8s loin, pratiquement invisibles, les demandeurs d&#8217;asile potentiels. Ainsi, apr\u00e8s le Maroc, d&#8217;autres pays d&#8217;Afrique sont annex\u00e9s aux politiques de mise \u00e0 l&#8217;\u00e9cart men\u00e9es par les gouvernements europ\u00e9ens : la Libye ouvre des camps et signe avec l&#8217;Italie des accords de r\u00e9admission des expuls\u00e9s ; l&#8217;Espagne collabore avec le Maroc et la Mauritanie pour ouvrir des camps pour les expuls\u00e9s ; le S\u00e9n\u00e9gal monnaye avec l&#8217;Espagne et la France sa collaboration contre la soi-disant \u00ab \u00e9migration clandestine \u00bb. Le Mali ouvre en octobre 2008 le premier \u00ab Centre d&#8217;information et de gestion des migrations \u00bb (Cigem) cr\u00e9\u00e9 par la commission europ\u00e9enne \u00e0 Bamako afin de dissuader et\/ou filtrer tout \u00e9migrant potentiel, et inaugur\u00e9 par le tristement c\u00e9l\u00e8bre Hortefeux, ministre fran\u00e7ais de l&#8217;immigration et de l&#8217;identit\u00e9. Enfin, en 2007 et 2008, les pays europ\u00e9ens et les \u00c9tats-Unis ont apport\u00e9 une aide financi\u00e8re aux pays du Proche-Orient pour que ceux-ci assurent la prise en charge temporaire (un an) des r\u00e9fugi\u00e9s irakiens \u00e0 la fronti\u00e8re de leur propre pays. Ainsi se g\u00e9n\u00e9ralise, avec la collaboration du HCR, la strat\u00e9gie d&#8217;externalisation du peu qui reste de l&#8217;asile.<\/p>\n<p>D&#8217;un autre c\u00f4t\u00e9, aux fronti\u00e8res m\u00eames des pays europ\u00e9ens, les demandeurs d&#8217;asile sont plus syst\u00e9matiquement d\u00e9bout\u00e9s de leurs droits. Alors que les pers\u00e9cutions de toutes sortes existent bien dans les pays d&#8217;origine (justifiant l&#8217;application du statut de r\u00e9fugi\u00e9 selon la convention de Gen\u00e8ve), l&#8217;asile n&#8217;est attribu\u00e9 qu&#8217;\u00e0 une portion insignifiante des demandeurs, de 1% \u00e0 12% selon les pays ! Au cours de l&#8217;ann\u00e9e 2008, la directive europ\u00e9enne autorisant la r\u00e9tention des \u00e9trangers en situation irr\u00e9guli\u00e8re jusqu&#8217;\u00e0 dix-huit mois ? d\u00e9j\u00e0 suivie par quelques pays dont l&#8217;Italie de Berlusconi ? ent\u00e9rine une politique de l&#8217;encampement comme un des moyens de contr\u00f4le des d\u00e9placements en g\u00e9n\u00e9ral. Enfin, la tentative (avort\u00e9e \u00e0 ce jour) du minist\u00e8re d&#8217;Hortefeux en France de remettre en cause le droit de regard et de t\u00e9moignage in situ des organisations de d\u00e9fense des droits de l&#8217;homme \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur des Centres de r\u00e9tention administrative (visant en premier lieu l&#8217;action de vigilance citoyenne exerc\u00e9e par la Cimade) montre la volont\u00e9 gouvernementale d&#8217;instaurer une Loi du silence autour de ce rejet politique des \u00e9trangers ind\u00e9sirables. <\/p>\n<p>Ainsi, l&#8217;Europe d\u00e9fait dans les ann\u00e9es 2000 ce qu&#8217;elle a \u00e9difi\u00e9 dans les ann\u00e9es 1950. L&#8217;invisibilit\u00e9, le silence et la stigmatisation individuelle criminalisent tout d\u00e9placement des personnes ind\u00e9sirables. \u00ab S&#8217;ils sont retenus, s&#8217;ils sont en camp, s&#8217;ils sont interpel\u00e9s, c&#8217;est qu&#8217;ils ont s\u00fbrement fait quelque chose \u00bb est-on induit \u00e0 penser. L&#8217;Europe est en train de faire dispara\u00eetre l&#8217;id\u00e9e m\u00eame d&#8217;asile de son agenda politique et moral. <\/p>\n<p>Pour faire face, la tentation est grande de cr\u00e9er de nouvelles cat\u00e9gories de reconnaissance ? institutionnelle pour les Etats et les agences internationales, politique pour les d\u00e9fenseurs des droits de l&#8217;homme, sociologique pour les chercheurs&#8230; Refugi\u00e9s \u00ab politiques \u00bb ou \u00ab environnementaux \u00bb, \u00ab r\u00e9fugi\u00e9s de la faim \u00bb ou \u00ab migrants clandestins \u00bb&#8230; Pourtant, m\u00eame lorsqu&#8217;elle part d&#8217;un \u00e9lan humanitaire ou solidaire, cette prolif\u00e9ration alimente une comp\u00e9tition des victimes, qui ne peut que rendre plus insaisissable le processus d&#8217;exclusion en cours \u00e0 l&#8217;\u00e9chelle mondiale. Diviser pour mieux contr\u00f4ler, tenir \u00e0 l&#8217;\u00e9cart, expulser&#8230;<\/p>\n<p>Au contraire, l&#8217;action politique passe aujourd&#8217;hui par une reconnaissance qui refuse le filtrage : forme de la casuistique polici\u00e8re ou \u00ab humanitaire \u00bb ? et l&#8217;identification sans fin des ind\u00e9sirables. Dans une mondialisation con\u00e7ue et contr\u00f4l\u00e9e par les zones les plus riches et puissantes de la plan\u00e8te, toutes les formes de chaos (politique, social, \u00e9cologique) sont \u00ab contenues \u00bb au loin, se d\u00e9veloppent et se renforcent mutuellement. Ainsi, les vies sociales pr\u00e9caires sont les plus touch\u00e9es par les cons\u00e9quences vitales des catastrophes naturelles. Ainsi encore, l&#8217;occupation d&#8217;une r\u00e9gion rurale par des milices paramilitaires ne devient absolument invivable pour ses habitants que lorsqu&#8217;ils ne peuvent plus travailler et se nourrir, entrainant une migration pour trouver du travail, et revivre, loin du chaos : migrant ? R\u00e9fugi\u00e9 ? Non, \u00ab d\u00e9plac\u00e9 interne \u00bb ou \u00ab \u00e9migr\u00e9 clandestin \u00bb&#8230; <\/p>\n<p>La fin de l&#8217;asile est un des pas que l&#8217;Europe a d\u00e9j\u00e0 franchi vers la r\u00e9alisation d&#8217;une conception excluante du monde. Les mots d&#8217;\u00ab identit\u00e9 \u00bb, \u00ab int\u00e9gration \u00bb \u00ab immigration \u00bb deviennent les mots-cl\u00e9s de cette fermeture sur soi, aussi autoritaire et forcen\u00e9e qu&#8217;irr\u00e9aliste. Ils posent en des termes nouveaux et urgents la question de la solidarit\u00e9. Une solidarit\u00e9 non plus \u00ab inter-nationale \u00bb au sens o\u00f9 elle d\u00e9signerait encore \u00ab l&#8217;\u00e9tranger \u00bb \u00e0 la nation, mais une solidarit\u00e9 mondiale car nous ne pouvons plus r\u00e9pondre \u00e0 ces violences identitaires qu&#8217;en affirmant ce qui est d\u00e9j\u00e0 l\u00e0, \u00e0 savoir que nous habitons tous le m\u00eame monde : une r\u00e9alit\u00e9 que constatent et r\u00e9alisent tous les voyageurs. Au sein de ce monde commun o\u00f9 tout est li\u00e9, crois\u00e9, connect\u00e9, les r\u00e9fugi\u00e9s du chaos vivent leur mise \u00e0 l&#8217;\u00e9cart comme un exil int\u00e9rieur, d&#8217;autant plus insupportable qu&#8217;il est si proche des zones prosp\u00e8res, quels que soient le nombre et la taille des murs dress\u00e9s sur leurs chemins. <\/p>\n<p><em> Le 11 novembre 2008 <\/em><\/p>\n<p>Michel Agier est anthropologue, directeur d&#8217;\u00e9tudes l&#8217;EHESS, directeur de recherche \u00e0 l&#8217;IRD et directeur du Centre d&#8217;\u00e9tudes africaines. Il a publi\u00e9 dans Vacarme n\u00b044 ( http:\/\/www.vacarme.org\/article1620.html ) \u00ab l&#8217;encampement comme nouvel espace politique \u00bb.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pass\u00e9e presque inaper\u00e7ue \u00e0 cause du fulgurant optimisme qui nous venait d&#8217;Outre-Atlantique les m\u00eames jours, la r\u00e9union des ministres europ\u00e9ens en charge de l&#8217;immigration, tenue \u00e0 Vichy les 3 et 4 novembre, a valid\u00e9 un \u00ab Pacte \u00bb qui, sous couvert d&#8217;une rh\u00e9torique sociologisante de l&#8217;\u00ab int\u00e9gration \u00bb, r\u00e9duit l&#8217;asile \u00e0 n\u00e9ant, stigmatise des ind\u00e9sirables [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[],"class_list":["post-3593","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3593","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=3593"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3593\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=3593"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=3593"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=3593"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}