{"id":3588,"date":"2008-11-12T00:00:00","date_gmt":"2008-11-11T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/un-succes-immerite-ou-l3588\/"},"modified":"2008-11-12T00:00:00","modified_gmt":"2008-11-11T23:00:00","slug":"un-succes-immerite-ou-l3588","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=3588","title":{"rendered":"Un succ\u00e8s imm\u00e9rit\u00e9 ou l&#8217;antifascisme comme alibi"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> A la rentr\u00e9e 2008, au Th\u00e9\u00e2tre de la Ville de Paris, Guy Cassiers, metteur en sc\u00e8ne n\u00e9erlandais. Star du Festival d&#8217;Avignon 2007 avec son<em> Triptyque du pouvoir <\/em>, sur la base d&#8217;un langage th\u00e9\u00e2tral multim\u00e9dia et d&#8217;un discours sur l&#8217;art et le politique. Retour sur un travail tr\u00e8s surestim\u00e9. <\/p>\n<p> Choc \u00bb, \u00ab magistral \u00bb, \u00ab admirable \u00bb, \u00ab grand art \u00bb, \u00ab merveille \u00bb, \u00ab beaut\u00e9 \u00bb, \u00ab impeccable \u00bb, \u00ab exceptionnel \u00bb, \u00ab envo\u00fbtant \u00bb, c&#8217;est peu dire que le Triptyque du pouvoir de Guy Cassiers a remport\u00e9 quelques palmes \u00e0 Avignon en 2007. Unanimit\u00e9 du dithyrambe. Contribuant ainsi \u00e0 nourrir le nombre des spectateurs curieux pour la reprise au Th\u00e9\u00e2tre de la Ville en cette rentr\u00e9e 2008, curieux dont je faisais partie. En fait de chef-d&#8217;\u0153uvre, que d\u00e9couvre-t-on ? Un triptyque pompier, adaptation de quelques \u0153uvres, dramatiques, romanesques ou cin\u00e9matographiques. Triptyque que l&#8217;on pourrait d\u00e9finir par ses deux caract\u00e9ristiques majeures : une le\u00e7on : c&#8217;est ce que d&#8217;aucuns doivent nommer \u00ab magistral \u00bb : sur les rapports entre l&#8217;art et le politique d&#8217;une part, une esth\u00e9tique l\u00e9ch\u00e9e type classique high tech, d&#8217;autre part. Explications.<\/p>\n<p><strong> DE L&#8217;INTELLIGENCE DES SPECTACLES <\/strong><\/p>\n<p>Les critiques ont beaucoup lou\u00e9 l&#8217;intelligence du spectacle. En g\u00e9n\u00e9ral, quand on dit qu&#8217;un spectacle est intelligent, cela signifie que l&#8217;on s&#8217;est trouv\u00e9 intelligent en le regardant, ce qui limite du coup grandement le compliment. Le moins que l&#8217;on puisse dire est qu&#8217;en effet, Guy Cassiers aime les parall\u00e8les et joue sur les rapprochements, favorisant ce mode de lecture de la mise en relation. C&#8217;est ce qu&#8217;il \u00e9crivait dans les ann\u00e9es 1980 en ouverture de sa direction de la maison de th\u00e9\u00e2tre jeune public \u00e0 Gand : \u00ab faire primer l&#8217;association d&#8217;id\u00e9es sur l&#8217;histoire. \u00bb Ce pourrait \u00eatre l\u00e0 le ma\u00eetre mot de sa dramaturgie. Ainsi Mephisto for ever, premi\u00e8re partie du triptyque, est-il construit sur la mise en ab\u00eeme : les extraits des pi\u00e8ces que r\u00e9p\u00e8tent des com\u00e9diens \u00e0 Berlin dans les ann\u00e9es 1930 se pr\u00eatent \u00e0 des mises en parall\u00e8le avec leur situation r\u00e9elle (exemple : les citations de Rom\u00e9o et Juliette dans le dialogue amoureux du metteur en sc\u00e8ne et de sa femme en exil). De la m\u00eame mani\u00e8re, Wolfskers, seconde partie du triptyque, met en parall\u00e8le, au propre et au figur\u00e9, les trois moments historiques que le cin\u00e9aste russe Alexandre Sokourov a travaill\u00e9s, mettant ainsi au plateau, dans trois espaces sym\u00e9triques, Hitler, L\u00e9nine et Hirohito. Avec les invitations aff\u00e9rentes \u00e0 la comparaison&#8230; Par exemple, le tr\u00e8s inint\u00e9ressant moment du croisement des discours de L\u00e9nine et d&#8217;Hitler, sur fond de volume musical croissant, cens\u00e9 frapper les esprits par l&#8217;\u00e9vidence de la ressemblance (\u00e9videmment forc\u00e9e par le proc\u00e9d\u00e9). <\/p>\n<p>Cette mise en parall\u00e8le est tr\u00e8s significative d&#8217;un mode de pens\u00e9e faible, dans la mesure o\u00f9 le spectateur est invit\u00e9, non pas \u00e0 saisir un texte ou une situation, dans sa sp\u00e9cificit\u00e9 et \u00e9ventuellement sa complexit\u00e9, mais est enjoint \u00e0 \u00e9couter par renvois et ne constitue de jugement que dans l&#8217;\u00e9laboration de cat\u00e9gories g\u00e9n\u00e9rales. Ainsi, apr\u00e8s la mont\u00e9e vocale et nerveuse de Hitler et de L\u00e9nine en parall\u00e8le, on d\u00e9duira que les totalitarismes sovi\u00e9tique et nazi \u00e9taient fond\u00e9s sur des th\u00e9ories politiques de m\u00eame nature (ind\u00e9pendamment de la discussion qui peut s&#8217;ensuivre, on constatera, au demeurant, que c&#8217;est un peu court). Or, il y a incontestablement l\u00e0 un des ressorts du succ\u00e8s de ces spectacles : ce mode d&#8217;\u00e9criture fond\u00e9 sur le parall\u00e8le : plus que sur \u00ab l&#8217;association \u00bb, comme dit Cassiers : est une fa\u00e7on d&#8217;abraser les textes et d&#8217;en proposer des mises en relation faciles qui s&#8217;entendent ais\u00e9ment. Quelle pertinence dans ce montage !, disent alors ceux qui ont trouv\u00e9 \u00e7a intelligent. On verra ou reverra plut\u00f4t les films de Sokourov, notamment le magnifique Le Soleil (2005), qui d\u00e9veloppe une v\u00e9ritable anthropologie du pouvoir \u00e0 partir de la chute de l&#8217;empire japonais en 1945, et qui conduit \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir de fa\u00e7on beaucoup plus fine et approfondie sur la question du fonctionnement de l&#8217;Etat que ce que produit Cassiers. (On en d\u00e9duira que je me suis trouv\u00e9e intelligente en regardant Le Soleil.)<\/p>\n<p><strong> D&#8217;UN DISCOURS SUR L&#8217;ART <\/strong><\/p>\n<p>Autre aspect contestable de ce triptyque (je ne parle ici que de la premi\u00e8re partie de M\u00e9phisto et de la premi\u00e8re heure de Wolfskers, je suis partie ensuite), la justification par le discours sur l&#8217;art. M\u00e9phisto, \u00e0 la faveur de sa subtile mise en ab\u00eeme, d\u00e9veloppe tout un art po\u00e9tique sur le jeu d&#8217;acteur, le th\u00e9\u00e2tre et tout une th\u00e9orie sur le rapport du th\u00e9\u00e2tre au politique. Th\u00e9orie qui se r\u00e9sumerait \u00e0  ceci : l&#8217;art nazi est de mauvais go\u00fbt, les actrices nazies prot\u00e9g\u00e9es par le parti sont des cruches et des nulles, seules les d\u00e9mocraties lib\u00e9rales sont \u00e0 m\u00eame de permettre l&#8217;existence de l&#8217;art v\u00e9ritable. D&#8217;ailleurs, vous \u00eates devant un spectacle de Guy Cassiers. CQFD.  Tout cela serait simplement tout \u00e0 fait potache si ce n&#8217;\u00e9tait accompagn\u00e9 d&#8217;un s\u00e9rieux de messe. Il serait tout de m\u00eame temps que le faire-valoir nazi cesse ses bons offices ; on en voit d&#8217;ailleurs les effets d\u00e9l\u00e9t\u00e8res sur le plan politique : ce n&#8217;est qu&#8217;\u00e0 la condition d&#8217;une condamnation morale indign\u00e9e des partis d&#8217;extr\u00eame droite que la droite fran\u00e7aise actuelle importe impun\u00e9ment sa phras\u00e9ologie et son programme.<\/p>\n<p>L&#8217;esth\u00e9tique d&#8217;ensemble, de son c\u00f4t\u00e9, est structur\u00e9e de la m\u00eame fa\u00e7on que le discours du spectacle. Le plateau est une sorte de jardin \u00e0 la fran\u00e7aise, version n\u00e9erlandaise. Effectivement, c&#8217;est efficace, n\u00e9cessairement, \u00e7a l&#8217;est puisque cela ne convoque que des effets th\u00e9\u00e2traux survisit\u00e9s, qui ne prennent en aucun cas le risque de surprendre et ne peuvent que trouver acquiescement et r\u00e9ception \u00e9vidente. On dira donc que c&#8217;est un spectacle pompier puisqu&#8217;il s&#8217;agit du recours \u00e0 des figures de style \u00e0 la fois faciles et surcod\u00e9es. J&#8217;en citerai deux, la sym\u00e9trie et l&#8217;usage d\u00e9coratif des images vid\u00e9os. La sym\u00e9trie formelle me fait le m\u00eame effet que la mise en parall\u00e8le des discours, figure de style clich\u00e9 par excellence : ressemblant du reste typiquement \u00e0 ce que Cassiers semble pointer comme esprit artistique promu par les nazis : la redondance comme paradigme bourgeois type. En ce qui concerne les images (Cassiers s&#8217;est fait une sp\u00e9cialit\u00e9 de l&#8217;usage du multim\u00e9dia et on a soulign\u00e9 la virtuosit\u00e9 de cet art des technologies du plateau), le metteur en sc\u00e8ne travaille avec des cam\u00e9ras qui renvoient des images sur des \u00e9crans : quatre \u00e9crans accol\u00e9s dans M\u00e9phisto, qui forment une sorte de tableau, trois \u00e9crans align\u00e9s correspondant aux trois personnages dans Wolfskers. Sur les \u00e9crans, les images des cam\u00e9ras varient les degr\u00e9s de nettet\u00e9 et d&#8217;\u00e9chelle de sorte que le tableau \u00e0 quatre palettes de M\u00e9phisto forme une sorte d&#8217;arri\u00e8re-plan color\u00e9 et lumineux, qui n&#8217;est pas sans faire \u00e9cho \u00e0 toute une esth\u00e9tique de pub chic. M\u00eame jeu sur les juxtapositions d&#8217;\u00e9chelles que dans les r\u00e9clames Vuitton ou Gaz de France. Est-ce trop que de demander \u00e0 ne pas \u00eatre attrap\u00e9 avec tant de sucre ? <\/p>\n<p><strong> &#8230; ET DE SA R\u00c9CEPTION <\/strong><\/p>\n<p>La question est \u00e9videmment de s&#8217;expliquer la puissance de la s\u00e9duction de cet objet somme toute convenu : n&#8217;\u00e9tait la micro- h\u00e9morragie qui voit s&#8217;\u00e9clipser un spectateur toutes les demi-heures. Evidemment, une telle application, tant de virtuosit\u00e9 et surtout tant de bonne foi ne sauraient honn\u00eatement susciter une telle nervosit\u00e9 : si c&#8217;est ce qu&#8217;on d\u00e9c\u00e8le dans ces lignes. Il ne s&#8217;agit pas tant de pester contre des proc\u00e9d\u00e9s qui structurent la r\u00e9ception du spectacle vivant et qui, portant aux nues certains modes d&#8217;adresse, \u00e9crasent, peut-\u00eatre \u00e0 leur insu mais de fait, \u00e0 la fois dans l&#8217;h\u00e9g\u00e9monie de leur esth\u00e9tique et dans le caract\u00e8re massif de leurs productions, tout un pan de la cr\u00e9ation th\u00e9\u00e2trale actuelle, plus exigeante, minoritaire et pr\u00e9caire. Il ne s&#8217;agit pas de cela, quoique.<\/p>\n<p>C&#8217;est plut\u00f4t l&#8217;alibi qu&#8217;offre le soutien \u00e0 ce genre de spectacle qui pose probl\u00e8me. Les critiques enthousiastes publiquement seraient, en priv\u00e9, un peu plus r\u00e9serv\u00e9s. Tr\u00e8s intrigante, cette pusillanimit\u00e9 du critique, comme emport\u00e9 dans une louange qui le d\u00e9passe&#8230; D&#8217;aucuns invoquent la n\u00e9cessit\u00e9 de \u00ab resituer \u00bb le spectacle, sous-entendu dans son contexte n\u00e9erlandais, sous-entendu par rapport \u00e0 la mont\u00e9e de l&#8217;extr\u00eame droite. Il ne me para\u00eet pas que la France fasse exception, sinon sur un mode hypocrite et \u00e0 sa fa\u00e7on, bien \u00e0 elle et p\u00e9tainiste, dans ce retour en masse de la \u00ab politique comme vengeance \u00bb, ce qui donc ne saurait justifier que l&#8217;on soit indulgent parce que cela semble moralement utile. A moins que le soutien au spectacle lourdement antifasciste ne tienne lieu de vigilance politique, dans ce cas, la formule du succ\u00e8s est \u00e9tablie. <\/p>\n<p><strong> Diane Scott <\/strong><\/p>\n<p>Paru dans<em> Regards <\/em> n\u00b0 56, novembre 2008<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> A la rentr\u00e9e 2008, au Th\u00e9\u00e2tre de la Ville de Paris, Guy Cassiers, metteur en sc\u00e8ne n\u00e9erlandais. Star du Festival d&#8217;Avignon 2007 avec son<em> Triptyque du pouvoir <\/em>, sur la base d&#8217;un langage th\u00e9\u00e2tral multim\u00e9dia et d&#8217;un discours sur l&#8217;art et le politique. 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