{"id":3587,"date":"2008-11-25T00:00:00","date_gmt":"2008-11-24T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/frederic-keck-levi-strauss-a3587\/"},"modified":"2008-11-25T00:00:00","modified_gmt":"2008-11-24T23:00:00","slug":"frederic-keck-levi-strauss-a3587","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=3587","title":{"rendered":"Fr\u00e9d\u00e9ric Keck : \u00ab L\u00e9vi-Strauss a anticip\u00e9 les crises du capitalisme \u00bb"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> L&#8217;anthropologue Claude L\u00e9vi-Strauss a eu cent ans vendredi 28 novembre. L&#8217;occasion de revenir sur  une pens\u00e9e critique et controvers\u00e9e et sur l&#8217;actualit\u00e9 de ses combats tant \u00e9cologiques qu&#8217;anticolonialistes.  Entretien avec le chercheur Fr\u00e9d\u00e9ric Keck. <\/p>\n<p>Fr\u00e9d\u00e9ric Keck est charg\u00e9 de recherches au CNRS dans le groupe de sociologie politique et morale. Il a particip\u00e9 \u00e0 l&#8217;\u00e9dition des<em> ?uvres <\/em> de Claude L\u00e9vi-Strauss dans La Pl\u00e9iade, parues au printemps 2008. Il est l&#8217;auteur de<em> L\u00e9vy-Bruhl, entre philosophie et anthropologie <\/em> (Cnrs \u00e9ditions, 2008), de<em> Claude L\u00e9vi-Strauss, une introduction <\/em> (La D\u00e9couverte, 2005) et de<em> L\u00e9vi-Strauss et la pens\u00e9e sauvage <\/em> (Puf, 2004).<\/p>\n<p><strong> L\u00e9vi-Strauss permet-il de penser l&#8217;\u00e9poque contemporaine et la sp\u00e9cificit\u00e9 de ses enjeux politiques ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> Fr\u00e9d\u00e9ric Keck. <\/strong> L\u00e9vi-Strauss permet de penser les catastrophes \u00e9cologiques qui sont en cours, et les moyens d&#8217;y r\u00e9sister par l&#8217;intelligence. Il a observ\u00e9 plusieurs catastrophes avec pessimisme : l&#8217;extinction des Indiens en Am\u00e9rique, la Shoah en Europe, l&#8217;explosion d\u00e9mographique en Asie et m\u00eame, plus r\u00e9cemment, la crise de la vache folle. Je vois son anthropologie comme une fa\u00e7on d&#8217;\u00e9tudier les structures \u00e0 travers lesquelles les hommes ont maintenu un ordre malgr\u00e9 le d\u00e9sordre ambiant. <\/p>\n<p><strong> Parlant de Sartre, Aron et L\u00e9vi-Strauss, la philosophe Catherine Cl\u00e9ment explique que ce dernier est<em> \u00ab le plus actuel des trois \u00bb <\/em> et que<em> \u00ab c&#8217;est chez (lui) qu&#8217;on trouvera (&#8230;) une vraie prescience des questions d&#8217;aujourd&#8217;hui \u00bb <\/em>. \u00eates-vous d&#8217;accord avec elle ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> F.K. <\/strong> Sartre et Aron ont accompagn\u00e9 le d\u00e9veloppement du capitalisme industriel, qui \u00e9tait pour tous les deux un vecteur de libert\u00e9 en des sens tr\u00e8s diff\u00e9rents. L\u00e9vi-Strauss a anticip\u00e9 les crises actuelles du capitalisme parce qu&#8217;il a \u00e9tudi\u00e9 des formes pr\u00e9capitalistes de soci\u00e9t\u00e9. Il nous permet de pr\u00e9voir les formes que prend la soci\u00e9t\u00e9 lorsque s&#8217;\u00e9puise le mod\u00e8le industriel des ann\u00e9es soixante, lorsque la question devient moins celle de la libert\u00e9 par le travail que celle de la cr\u00e9ation par l&#8217;intelligence.<\/p>\n<p><strong> Apr\u00e8s la p\u00e9riode des controverses, L\u00e9vi-Strauss est-il devenu un outil, voire un mod\u00e8le, pour les intellectuels critiques d&#8217;aujourd&#8217;hui ? <\/strong> <\/p>\n<p><strong> F.K. <\/strong> L\u00e9vi-Strauss n&#8217;a jamais voulu \u00eatre un ma\u00eetre ni proposer des th\u00e9ories toutes faites.  Mais je trouve dans son \u0153uvre un mod\u00e8le de lucidit\u00e9, car il observe notre soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 travers un \u00ab regard \u00e9loign\u00e9 \u00bb. Toute posture critique reprend, d&#8217;une mani\u00e8re ou d&#8217;une autre, la position d&#8217;ext\u00e9riorit\u00e9 qui est celle de l&#8217;ethnologue. <\/p>\n<p><strong> R\u00e9tif aux interventions publiques, il avait refus\u00e9, par exemple, de signer le manifeste des 121 contre la guerre d&#8217;Alg\u00e9rie. A l&#8217;heure o\u00f9 les intellectuels sont somm\u00e9s de prendre position sur tout, quelle place pour la figure du savant qu&#8217;il incarne ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> F.K. <\/strong> L\u00e9vi-Strauss est pass\u00e9 pour un savant conservateur parce qu&#8217;il s&#8217;est retir\u00e9 dans sa maison de campagne pour \u00e9crire les Mythologiques, de 1964 \u00e0 1971, au moment o\u00f9 les intellectuels participaient \u00e0 de grands combats politiques. Mais on a oubli\u00e9 qu&#8217;au d\u00e9but des ann\u00e9es soixante, il apparaissait comme un intellectuel critique, et m\u00eame comme l&#8217;inspiration des grands intellectuels critiques : Foucault, Deleuze, Bourdieu&#8230; La singularit\u00e9 de L\u00e9vi-Strauss comme intellectuel, c&#8217;est d&#8217;effectuer un geste critique dans la th\u00e9orie, en tirant toutes les cons\u00e9quences de la rigueur de la science et de l&#8217;\u00e9galit\u00e9 qu&#8217;elle suppose entre les intelligences humaines. Chacun de ses livres est une intervention dans une conjoncture donn\u00e9e : La Pens\u00e9e sauvage en 1962, \u00e0 la fin de la guerre d&#8217;Alg\u00e9rie, Histoire de Lynx en 1991, \u00e0 la veille de la c\u00e9l\u00e9bration des cinq cents ans de la conqu\u00eate de l&#8217;Am\u00e9rique. Mais cette intervention est toujours d\u00e9cal\u00e9e, car L\u00e9vi-Strauss observe nos soci\u00e9t\u00e9s depuis les soci\u00e9t\u00e9s \u00ab sauvages \u00bb.<\/p>\n<p><strong> Le mot \u00ab sauvage \u00bb accol\u00e9 \u00e0 \u00ab pens\u00e9e \u00bb traduisait selon vous une insolence vis-\u00e0-vis des questions acad\u00e9miques et de ses objets de recherche. Que reste-t-il de cette insolence aujourd&#8217;hui ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> F.K. <\/strong> On a du mal \u00e0 imaginer aujourd&#8217;hui la provocation que constituaient les livres de L\u00e9vi-Strauss dans la pens\u00e9e fran\u00e7aise des ann\u00e9es cinquante. En parlant de sexualit\u00e9, de tatouages, de chasse, il produisait une lib\u00e9ration de la pens\u00e9e. Simone de Beauvoir, Gayle Rubin ou Fran\u00e7oise H\u00e9ritier, fondatrices des \u00e9tudes f\u00e9ministes en France et aux \u00c9tats-Unis, ont \u00e9t\u00e9 boulevers\u00e9es par la lecture des Structures \u00e9l\u00e9mentaires de la parent\u00e9, puis elles ont remis en question certains points de la d\u00e9monstration de L\u00e9vi-Strauss : il affirme que les femmes sont \u00e9chang\u00e9es par les hommes et non l&#8217;inverse, il privil\u00e9gie l&#8217;h\u00e9t\u00e9rosexualit\u00e9,  il subordonne les substances f\u00e9minines aux formes masculines&#8230; Aujourd&#8217;hui ces questions font davantage partie du paysage acad\u00e9mique, mais d&#8217;autres questions abord\u00e9es par L\u00e9vi-Strauss, comme l&#8217;\u00e9cologie, restent marginales. Or, c&#8217;est aussi le sens de \u00ab sauvage \u00bb : \u00ab de la for\u00eat&#8221;.<\/p>\n<p><strong> Ses principaux combats, \u00e9cologiques et anticolonialistes, sont-ils aujourd&#8217;hui d\u00e9pass\u00e9s ? <\/strong> <\/p>\n<p><strong> F.K. <\/strong> L\u00e9vi-Strauss fut un des premiers \u00e0 \u00ab d\u00e9coloniser \u00bb l&#8217;anthropologie. Ce combat contre le colonialisme n&#8217;est malheureusement pas d\u00e9pass\u00e9 : on assiste en effet \u00e0 de tristes r\u00e9surgences de cette posture qui explique aux peuples \u00ab inf\u00e9rieurs \u00bb la le\u00e7on des peuples \u00ab sup\u00e9rieurs \u00bb. Son combat \u00e9cologique, je le r\u00e9sumerais ainsi : nous sommes tous aussi intelligents devant les catastrophes qui d\u00e9truisent notre environnement. Il est \u00e0 mon avis tr\u00e8s actuel. C&#8217;est m\u00eame sans doute sur les ruines du colonialisme qu&#8217;un v\u00e9ritable combat \u00e9cologique peut \u00eatre men\u00e9, lorsque certains peuples cesseront d&#8217;imposer \u00e0 d&#8217;autres peuples leurs d\u00e9chets \u00e0 la fois mat\u00e9riels et culturels. Rappelez-vous la phrase terrible de Tristes tropiques (1) : \u00ab L&#8217;humanit\u00e9 s&#8217;installe dans la monoculture ; elle s&#8217;appr\u00eate \u00e0 produire la civilisation en masse, comme la betterave. \u00bb <\/p>\n<p><strong> Quelle est la port\u00e9e politique de cette \u0153uvre \u00e0 distance des partis et des id\u00e9ologies politiques ? L\u00e9vi-Strauss, qui a affirm\u00e9 d\u00e9river vers l&#8217;anarchisme de droite, n&#8217;a-t-il pas aussi un c\u00f4t\u00e9 traditionaliste ? <\/strong>  <\/p>\n<p><strong> F.K. <\/strong> Cet \u00ab anarchisme de droite \u00bb consiste \u00e0 \u00e9tudier les traditions locales transmises par les diverses soci\u00e9t\u00e9s sans supposer la sup\u00e9riorit\u00e9 d&#8217;aucune. L\u00e9vi-Strauss se bat contre les formes de civilisation impos\u00e9es et donc destructrices parce qu&#8217;homog\u00e9n\u00e9isantes. Il \u00e9tudie les petites soci\u00e9t\u00e9s capables de cr\u00e9er des diff\u00e9rences en am\u00e9nageant leur environnement de fa\u00e7on singuli\u00e8re.  L\u00e9vi-Strauss ne d\u00e9fend donc pas la tradition mais les traditions, parce qu&#8217;elles permettent de critiquer l&#8217;id\u00e9e d&#8217;une tradition unique et autoritaire. C&#8217;est tr\u00e8s difficile \u00e0 situer dans l&#8217;\u00e9ventail des partis politiques. Cela se rapprocherait plut\u00f4t de l&#8217;\u00e9cologie de droite. Mais les partis \u00e9cologistes visent toujours \u00e0 s&#8217;allier au pouvoir pour agir, alors que L\u00e9vi-Strauss n&#8217;a pas ce souci. Son but est plut\u00f4t de secouer les esprits.<\/p>\n<p><strong> Quel est son rapport au marxisme ? <\/strong> <\/p>\n<p><strong> F.K. <\/strong> L\u00e9vi-Strauss a tr\u00e8s t\u00f4t lu Marx. Il \u00e9tait tr\u00e8s engag\u00e9 au parti socialiste dans sa jeunesse, quand le terme \u00ab socialiste \u00bb avait un sens fort. Il a fait sa ma\u00eetrise de philosophie sur le mat\u00e9rialisme historique de Marx et r\u00e9dig\u00e9 pour le Parti socialiste belge une brochure sur Babeuf (2) ! Mais je crois que son passage par l&#8217;Am\u00e9rique du Sud puis du Nord a mis fin pour lui \u00e0 l&#8217;esp\u00e9rance marxiste en une r\u00e9volution \u00e0 venir. En revanche, il a gard\u00e9 de Marx le projet de d\u00e9crire les soci\u00e9t\u00e9s dans leurs contradictions pour comprendre comment celles-ci les contraignent \u00e0  se transformer. <\/p>\n<p><strong> Un philosophe en vogue, Slavoj Zizek, a expliqu\u00e9 \u00e0 propos de l&#8217;exemple des Winnebago de L\u00e9vi-Strauss :<em> \u00ab L&#8217;antagonisme ou bien l&#8217;ambigu\u00eft\u00e9 structurale est inscrite dans la r\u00e9alit\u00e9 elle-m\u00eame. C&#8217;est \u00e7a la chose \u00e0 retenir de la vieille notion de la lutte des classes. Un antagonisme ou d\u00e9s\u00e9quilibre qui fait partie de la r\u00e9alit\u00e9 sociale elle-m\u00eame. \u00bb <\/em> Que vous inspire ce propos ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> F.K. <\/strong> C&#8217;est tr\u00e8s juste. On retient souvent de la notion de structure qu&#8217;elle d\u00e9shistoricise les soci\u00e9t\u00e9s en les figeant dans un ordre statique. Mais pour L\u00e9vi-Strauss, les soci\u00e9t\u00e9s sont p\u00e9tries de contradictions parce qu&#8217;elles se constituent sur des signes instables. Les diff\u00e9rentes structures qui constituent une soci\u00e9t\u00e9 (\u00e9conomique, sociale, culturelle, religieuse&#8230;) sont en d\u00e9s\u00e9quilibre, comme un \u00e9difice feuillet\u00e9 qui menace de s&#8217;effondrer en permanence et qui pourtant se maintient dans le temps. Comme l&#8217;a montr\u00e9 le philosophe Etienne Balibar, la lutte des classes se produit sur plusieurs niveaux, elle est \u00ab surd\u00e9termin\u00e9e \u00bb. C&#8217;est pourquoi elle est incessamment relanc\u00e9e dans des formes qui restent impr\u00e9visibles. <\/p>\n<p><strong> recueilli par Marion Rousset <\/strong><\/p>\n<p>[[1. Livre de L\u00e9vi-Strauss publi\u00e9 en 1955.<br \/>\n]][[2. Gracchus Babeuf et le communisme, publi\u00e9 par la maison d&#8217;\u00e9dition du Parti ouvrier belge L&#8217;\u00e9glantine en 1926.<br \/>\n]]<strong> A lire de Claude L\u00e9vi-Strauss <\/strong><\/p>\n<ul>\n<li>Tristes tropiques<\/li>\n<\/ul>\n<ul>\n<li>Nature, culture et soci\u00e9t\u00e9<\/li>\n<\/ul>\n<ul>\n<li>Race et histoire<\/li>\n<\/ul>\n<ul>\n<li>La pens\u00e9e sauvage<\/li>\n<\/ul>\n<ul>\n<li>Mythologiques<\/li>\n<\/ul>\n<p>Paru dans<em> Regards <\/em> n\u00b0 56, novembre 2008<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> L&#8217;anthropologue Claude L\u00e9vi-Strauss a eu cent ans vendredi 28 novembre. L&#8217;occasion de revenir sur  une pens\u00e9e critique et controvers\u00e9e et sur l&#8217;actualit\u00e9 de ses combats tant \u00e9cologiques qu&#8217;anticolonialistes.  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