{"id":3586,"date":"2008-11-01T00:00:00","date_gmt":"2008-10-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/les-bureaux-de-dieu-de-claire3586\/"},"modified":"2008-11-01T00:00:00","modified_gmt":"2008-10-31T23:00:00","slug":"les-bureaux-de-dieu-de-claire3586","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=3586","title":{"rendered":"\u00ab Les bureaux de Dieu \u00bb, de Claire Simon. Le Choix des femmes."},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Avec<em> Les Bureaux de Dieu <\/em>, la r\u00e9alisatrice Claire Simon nous d\u00e9voile tout un pan de la soci\u00e9t\u00e9 des femmes encore tabou aujourd&#8217;hui. Aux limites de la fiction et du documentaire, sa cam\u00e9ra scrute le huis clos d&#8217;un centre du Planning familial. Un lieu  d&#8217;\u00e9coute de la parole des corps. <\/p>\n<p> Un ascenseur ne cesse de monter et de descendre, tandis que passent des silhouettes dans l&#8217;escalier et que s&#8217;inscrivent, entre deux allers et venues de l&#8217;ascenseur, le nom prestigieux ou totalement inconnu d&#8217;interpr\u00e8tes. Une musique aux accents jazzy nous pr\u00e9c\u00e8de dans ce lieu secret si fr\u00e9quent\u00e9 : Claire Simon l&#8217;a appel\u00e9<em> Les Bureaux de Dieu <\/em>. C&#8217;est le titre de son dernier film qui respire et avance dans la tension de mots difficiles \u00e0 sortir et d&#8217;une \u00e9coute particuli\u00e8rement sollicit\u00e9e. Comme dans un centre de Planning familial, sauf que celui-ci est un lieu fictionnel : en atteste la pr\u00e9sence de grandes vedettes, telle celle d&#8217;Anne Alvaro, Nathalie Baye, Isabelle Carr\u00e9, Nicole Garcia, ou encore de Marceline Loridan, jouant le r\u00f4le de conseill\u00e8res ou de m\u00e9decins. Toujours sur le fil de la fiction et du documentaire, Claire Simon a fait un gros travail pr\u00e9alable de \u00ab rep\u00e9rage \u00bb depuis une premi\u00e8re visite qui l&#8217;a fortement marqu\u00e9e dans un centre de Planning familial grenoblois, le premier a avoir \u00e9t\u00e9 ouvert et dont le r\u00e9alisateur Jacques Krier, de la g\u00e9n\u00e9ration des belles heures de l&#8217;ORTF, fit un des sujets de \u00ab Cinq colonnes \u00e0 la une \u00bb en 1961. Apr\u00e8s cette premi\u00e8re visite \u00e0 Grenoble, qui donna \u00e0 la cin\u00e9aste les pr\u00e9misses d&#8217;un fort d\u00e9sir de film, il fallait trouver la forme \u00e0 lui donner. Tout en r\u00e9alisant d&#8217;autres films, la cin\u00e9aste passa du temps  dans d&#8217;autres centres \u00e0 enregistrer des paroles sans jamais filmer celles qui les disaient, \u00e0 les \u00e9couter en prenant des notes sur un petit carnet.<\/p>\n<p>Pour toute une g\u00e9n\u00e9ration de femmes, le Planning familial renvoie \u00e0 un pass\u00e9 qui semble d\u00e9j\u00e0 lointain, aux luttes des ann\u00e9es soixante, amorc\u00e9es timidement et clandestinement en 1955-1956 par Evelyne Sullerot, devant le nombre de d\u00e9c\u00e8s croissant \u00e0 la suite d&#8217;avortements sauvages, avec la cr\u00e9ation, pour le contr\u00f4le des naissances, de \u00ab La Maternit\u00e9 heureuse \u00bb. Puis vint le Mouvement fran\u00e7ais pour le Planning familial,  officialis\u00e9 par la loi Neuwirth, en 1967. Se sont ensuivies d&#8217;autres lois, plus ou moins appliqu\u00e9es, soulevant un grand nombre de r\u00e9sistances. La soci\u00e9t\u00e9 a \u00e9volu\u00e9 mais, comme on peut le comprendre en voyant Les Bureaux de Dieu (1), le Planning familial a toujours sa raison d&#8217;\u00eatre. C&#8217;est ce que Claire Simon nous donne \u00e0 voir.<\/p>\n<p><strong> MOMENT DE D\u00c9COMPRESSION <\/strong><\/p>\n<p>Une fois dans Les Bureaux de Dieu, le spectateur n&#8217;en sort plus. Heureusement cet appartement nich\u00e9 en haut d&#8217;un immeuble qui a perdu de son ancienne splendeur a des \u00e9chapp\u00e9es sur les toits et en contrebas sur la rue, seule fa\u00e7on, en ouvrant les fen\u00eatres et en allumant une cigarette, de go\u00fbter un court et salutaire moment de d\u00e9compression. Il arrive que le corps n&#8217;en puisse vraiment plus, qu&#8217;une conseill\u00e8re s&#8217;allonge sur la moquette, qu&#8217;une autre se mette \u00e0 avancer en dansant. C&#8217;est le r\u00f4le qui veut \u00e7a, les conditions de tournage aussi.<\/p>\n<p>Claire Simon savait, d\u00e8s le d\u00e9part, que Les Bureaux de Dieu ne pourrait en aucun cas \u00eatre un film documentaire. Mais elle tenait \u00e0 raconter au plus pr\u00e8s de sa r\u00e9alit\u00e9 le planning familial. Elle d\u00e9cida donc de confier \u00e0 des  vedettes \u00e0 la notori\u00e9t\u00e9 reconnue le r\u00f4le de conseill\u00e8res et \u00e0 des jeunes filles et \u00e0 des femmes aux histoires individuelles et intimes dont on ignore tout, celui de \u00ab consultantes \u00bb. Chacune travailla seule avec Claire, apprenant les mots que d&#8217;autres avaient prononc\u00e9s et endossant leur personnalit\u00e9, sans savoir, les unes et les autres, en face de qui elles allaient se trouver \u00e0 la premi\u00e8re rencontre. Cette pr\u00e9paration particuli\u00e8re de mise en situation inhabituelle, et le choix de la cin\u00e9aste de filmer en longs plans-s\u00e9quences, en privil\u00e9giant davantage l&#8217;\u00e9coute que la parole, souvent entendue hors champ, donnent tout son poids de v\u00e9rit\u00e9 au film. Souvent les jeunes filles viennent accompagn\u00e9es par une copine dont le regard, au fur et \u00e0 mesure que la rencontre se prolonge, nous parle autant que les mots prononc\u00e9s ou que le silence habit\u00e9 de celle qui \u00e9coute. <\/p>\n<p><strong> LE REGARD DES GENS <\/strong><\/p>\n<p>Il y a des pleurs, des fous rires, des mots qui, trop longtemps retenus, se bousculent dans la bouche ou, au contraire, se font attendre comme un b\u00e9b\u00e9 lors d&#8217;un accouchement difficile. Anne (Nathalie Baye) est la premi\u00e8re \u00e0 accueillir deux filles, l&#8217;une venant soutenir l&#8217;autre. Tr\u00e8s vite, on voit le visage tendu de Anne vers son interlocutrice, assez volubile. Celle-ci a 19  ans.<em> \u00ab Le regard des gens me g\u00eane \u00bb <\/em>, dit-elle. Elle raconte les silences de sa m\u00e8re, les tabous qui guident les conversations, les vacances en Alg\u00e9rie dont on a vite assez, malgr\u00e9 l&#8217;ambiance des f\u00eates. La cam\u00e9ra de Claire Simon va de l&#8217;une \u00e0 l&#8217;autre.<em> \u00ab Peut-on \u00eatre enceinte sans qu&#8217;il y ait eu p\u00e9n\u00e9tration ? \u00bb <\/em> demande l&#8217;adolescente.<em> \u00ab \u00c7a d\u00e9pend, r\u00e9pond Anne, apr\u00e8s avoir \u00e9cout\u00e9 l&#8217;histoire qui a provoqu\u00e9 cette question, vous savez, un spermatozo\u00efde, \u00e7a nage ! \u00bb <\/em>\t<\/p>\n<p>B\u00e9atrice Dalle (Mil\u00e9na) le dit sans d\u00e9tours :<em> \u00ab J&#8217;ai eu beaucoup de difficult\u00e9s avec le texte et cette mani\u00e8re de parler qui n&#8217;est pas la mienne. En vingt ans de cin\u00e9ma, c&#8217;est un des dialogues les plus difficiles que j&#8217;ai eu \u00e0 apprendre. Le parti pris du plan s\u00e9quence n&#8217;est pas un probl\u00e8me, mais le fait de travailler sur un entretien retranscrit, avec une mani\u00e8re de parler qui est vraiment propre \u00e0 quelqu&#8217;un, cela m&#8217;a assez perturb\u00e9e. \u00bb <\/em> En disant cela, B\u00e9atrice Dalle nous renvoie aux situations r\u00e9elles dont Claire Simon a \u00e9t\u00e9 t\u00e9moin. Derri\u00e8re la fiction qu&#8217;elle a construite, la r\u00e9alit\u00e9 est l\u00e0, \u00e0 peine masqu\u00e9e tant les situations sont vraisemblables et les mots justes : la jeune fille qui d\u00e9couvre, avec angoisse, qu&#8217;elle est enceinte, celle qui a perdu ses pilules, une autre qui a oubli\u00e9 de les prendre deux jours de suite. Plus grave, des choix \u00e0 faire : garder l&#8217;enfant ou se faire avorter ? Comment savoir si l&#8217;enfant est de son mari ou de son amant ? Comment ne pas ha\u00efr sa m\u00e8re tout en l&#8217;aimant ? Les consultantes se d\u00e9battent au milieu de contradictions qui les emp\u00eachent de savoir ce qu&#8217;elles veulent, elles sont quelquefois d\u00e9truites par de fausses informations ou par l&#8217;ing\u00e9rence d&#8217;un mari qui vient pour savoir si sa femme est vierge. Les conseill\u00e8res doivent faire face \u00e0 cette violence, aux questions dont elles n&#8217;ont pas forc\u00e9ment les r\u00e9ponses. En m\u00eame temps existent des instants de gr\u00e2ce et de dr\u00f4lerie qui soulagent un moment la gravit\u00e9 des r\u00f4les \u00e0 jouer, la responsabilit\u00e9 que les actrices et les acteurs, professionnels ou pas, ont prise en les acceptant. Il y a du mouvement d&#8217;un bureau \u00e0 l&#8217;autre, quelque chose qui bouge au cours d&#8217;une rencontre. <\/p>\n<p><strong> PROBL\u00c8MES D&#8217;AUJOURD&#8217;HUI <\/strong><br \/>\n<em> Les Bureaux de Dieu <\/em> racontent des histoires vraies, douloureuses, touchantes, cruelles, dont la plupart des spectateurs ignorent tout ou ne veulent pas savoir. On touche de pr\u00e8s \u00e0 des probl\u00e8mes d&#8217;aujourd&#8217;hui, de soci\u00e9t\u00e9, de culture. Et on apprend, comme ces jeunes filles qui suivent un v\u00e9ritable apprentissage.<em> \u00ab  Vous savez comment vous \u00eates faites ? \u00bb <\/em>, leur demande une des conseill\u00e8res, qui fait une d\u00e9monstration de sp\u00e9culum tandis qu&#8217;un m\u00e9decin (Michel Boujenah) fait la m\u00eame chose avec un pr\u00e9servatif : une fille pouffe, une autre se cache les yeux. On apprend ce qu&#8217;implique d&#8217;avorter, les conditions \u00e0 respecter, combien \u00e7a co\u00fbte, la possibilit\u00e9 de regret, apr\u00e8s-coup. La derni\u00e8re femme \u00e0 \u00eatre re\u00e7ue est une prostitu\u00e9e bulgare, aux yeux las,  amoureuse d&#8217;un homme qu&#8217;elle a vu trois fois dans sa vie et, \u00e0 chaque fois, s&#8217;est retrouv\u00e9e enceinte.<em> \u00ab C&#8217;est comme \u00e7a, elle l&#8217;aime. \u00bb <\/em> Mais l&#8217;enfant, elle ne peut le garder.<em> \u00ab Je ne peux pas <\/em>, r\u00e9p\u00e8te-t-elle,<em> c&#8217;est comme \u00e7a. \u00bb <\/em> Tout n&#8217;est pas gagn\u00e9. <\/p>\n<p><strong> Luce Vigo <\/strong><\/p>\n<p>[[1. Lire aussi l&#8217;article de Sophie Labit \u00ab Les morts n\u00e9s sur le livret de famille \u00bb dans le num\u00e9ro 55 de Regards.<br \/>\n]]<strong> \u00c0 voir <\/strong><br \/>\n<em> Les Bureaux de Dieu <\/em>, de Claire Simon, en salles le 29 octobre<\/p>\n<p>Paru dans<em> Regards <\/em> n\u00b056, novembre 2008<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Avec<em> Les Bureaux de Dieu <\/em>, la r\u00e9alisatrice Claire Simon nous d\u00e9voile tout un pan de la soci\u00e9t\u00e9 des femmes encore tabou aujourd&#8217;hui. Aux limites de la fiction et du documentaire, sa cam\u00e9ra scrute le huis clos d&#8217;un centre du Planning familial. Un lieu  d&#8217;\u00e9coute de la parole des corps. <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[],"class_list":["post-3586","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3586","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=3586"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3586\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=3586"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=3586"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=3586"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}