{"id":3568,"date":"2008-01-01T00:00:00","date_gmt":"2007-12-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/la-banlieue-en-plan-dans-les-pas-d3568\/"},"modified":"2008-01-01T00:00:00","modified_gmt":"2007-12-31T23:00:00","slug":"la-banlieue-en-plan-dans-les-pas-d3568","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=3568","title":{"rendered":"La banlieue en plan. Dans les pas d&#8217;une femme de m\u00e9nage d&#8217;une cit\u00e9 de Bondy"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Horaires d\u00e9cal\u00e9s, lieux de travail fragment\u00e9s, les \u00ab femmes de m\u00e9nage \u00bb entrent et sortent des bureaux sans \u00eatre vues&#8230; m\u00eame quand on les croise. Pour saisir leur quotidien, nous avons suivi Fatiha toute une journ\u00e9e, de Bondy-Nord jusqu&#8217;\u00e0 la zone industrielle de Mitry-Compans. <\/p>\n<p>Dehors, \u00e0 5h30, personne ou presque, quelques taxis, quelques ombres circulent \u00e0 pied, t\u00eates baiss\u00e9es pour mieux supporter la pluie et le froid matinal.  Dans les sous-sols de la gare du Nord, l&#8217;ambiance est plus anim\u00e9e, des hommes, des femmes, tr\u00e8s peu de \u00ab Blancs \u00bb, vont bosser. Dix minutes plus tard, le RER pour Drancy plonge dans l&#8217;obscurit\u00e9 de la ville. <\/p>\n<p><strong> D\u00e9part <\/strong><\/p>\n<p>6 h 04. Fatiha, chignon bien serr\u00e9, pull et jean bleu clair bien ajust\u00e9s, m&#8217;attend \u00e0 la gare de Drancy. Normalement, on aurait d\u00fb se retrouver \u00e0 Bondy, \u00e0 5h54, pr\u00e8s de la cit\u00e9 o\u00f9 habite une partie de sa \u00ab grande famille \u00bb, sa m\u00e8re, plusieurs tantes, sa grand-m\u00e8re et, bien s\u00fbr, ses fr\u00e8res, s\u0153urs et cousins, \u00ab 24 petits-enfants en tout \u00bb. Mais tard dans la soir\u00e9e, la veille, elle m&#8217;a pr\u00e9venue du changement de programme car elle garde ses cousins \u00e0 Villepinte. A 25 ans, la jeune femme est d\u00e9j\u00e0 toute d\u00e9vou\u00e9e \u00e0 sa famille. Depuis septembre 2006, elle est femme de m\u00e9nage \u00e0 La Reine du Balai, une petite soci\u00e9t\u00e9 de nettoyage, dont la patronne est une amie de la famille. En insistant un peu, j&#8217;apprends qu&#8217;elle assure sept contrats par semaine (dont quatre le lundi) \u00e9parpill\u00e9s dans cinq entreprises diff\u00e9rentes, tout \u00e7a pour 500 euros par mois. <em> \u00ab Je ne compte pas mes heures, pour moi c&#8217;est ma paye qui compte. J&#8217;aimerais bien travailler plus. \u00bb <\/em> Mais sa patronne n&#8217;a pas d&#8217;autres contrats \u00e0 lui proposer. <\/p>\n<p><strong> Quinze minutes de trotte <\/strong><\/p>\n<p>Le premier client, lundi matin, se situe dans un pavillon \u00e0 Blanc-Mesnil,<em> \u00ab des masseurs-kin\u00e9, je crois \u00bb <\/em>. Quinze minutes de trotte, en sortant de la gare de Drancy, le temps d&#8217;apprendre que son p\u00e8re est tisserand \u00e0 Tlemcen, qu&#8217;elle est n\u00e9e en Alg\u00e9rie et vit \u00e0 Bondy depuis dix ans.<em> \u00ab J&#8217;aime bien mon boulot, \u00e7a me permet de sortir de chez moi \u00bb <\/em>, assure-t-elle. <\/p>\n<p>Le rituel de la femme de m\u00e9nage d\u00e9marre : ouvrir les fen\u00eatres, passer un chiffon sur les bureaux, vider les poubelles, nettoyer les sanitaires, passer le balai et ensuite frotter le sol \u00e0 la serpilli\u00e8re. Alors qu&#8217;elle passe l&#8217;\u00e9ponge sur le lavabo, \u00e0 main nue, parce qu&#8217;elle ne supporte pas les gants, elle m&#8217;avoue que parfois, elle pense \u00e0 ses r\u00eaves de jeune fille.<em> \u00ab Je voulais dessiner et coudre des v\u00eatements&#8230; J&#8217;avais commenc\u00e9 \u00e0 \u00e9tudier en Alg\u00e9rie mais quand mon p\u00e8re a d\u00e9cid\u00e9 de me faire venir en France, j&#8217;ai trop d\u00e9prim\u00e9, du coup j&#8217;ai rien fait ! \u00bb <\/em> Soudain, elle l\u00e8ve les yeux, un bruit \u00e9trange dans le jardin vient de nous surprendre. D&#8217;un pas assur\u00e9, elle va vers la porte-fen\u00eatre, jette un rapide coup d&#8217;\u0153il et rebrousse chemin.<em> \u00ab Ne vous inqui\u00e9tez pas, il n&#8217;y a personne. Au d\u00e9but, d\u00e8s que j&#8217;entendais un bruit, je sursautais. Un pavillon, en pleine nuit&#8230; Maintenant, \u00e7a va, je suis habitu\u00e9e. \u00bb <\/em> Les kin\u00e9s arrivent vers 8 h 30, nous, \u00e0 7 h 30, nous sommes d\u00e9j\u00e0 dehors. Direction Montreuil, dans un open-space o\u00f9 travaillent plusieurs ind\u00e9pendants. <\/p>\n<p>Dix minutes plus tard, le bus pour rejoindre la gare de Drancy finit par arriver. H\u00e9las, il est bond\u00e9 ! En poussant un peu, on se retrouve sur le marche-pied, les visages coll\u00e9s \u00e0 la vitre. Autour de nous, seul le bourdonnement de quelques MP3 rompt le silence. Un type se met alors \u00e0 raconter \u00e0 son ami qu&#8217;il attend l&#8217;appel de Champion depuis des semaines.<em> \u00ab A la fin de mon stage, ils \u00e9taient contents pourtant. C&#8217;est toujours pareil&#8230; Apr\u00e8s, ils se plaignent des jeunes ! Qu&#8217;est-ce que tu veux qu&#8217;on fasse ? \u00bb <\/em> <\/p>\n<p>Le bus ralentit au carrefour, plusieurs flics devant leur voiture scrutent le va-et-vient. Puis, le bus s&#8217;arr\u00eate \u00e0 la gare et, port\u00e9es par une mar\u00e9e humaine, nous courons vers le RER. Fatiha chope un Matin plus au passage et, coup de bol, nous arrivons \u00e0 monter dans le train juste avant son d\u00e9part.<em> \u00ab Il est d\u00e9j\u00e0 8 heures, mince, d&#8217;habitude je suis d\u00e9j\u00e0 \u00e0 Montreuil. Si je loupe le cr\u00e9neau du matin, je me retrouve avec les gens qui vont au travail, c&#8217;est foutu. \u00bb <\/em> Nous arrivons \u00e0 la gare du Nord \u00e0 8 h 25. On court pour attraper la ligne 5, changement \u00e0 Oberkampf, on court de nouveau pour sauter in extremis dans la ligne 9. <\/p>\n<p>9 h 00 : Croix de Chavaux. Au bureau des ind\u00e9pendants, le rituel recommence : poussi\u00e8re, vaisselle, balai (l&#8217;aspirateur ne marche pas), serpilli\u00e8re. Une heure plus tard, les poubelles \u00e0 la main, nous repartons. Fatiha a refus\u00e9 le caf\u00e9 propos\u00e9 par les photographes les plus matinaux. Elle pr\u00e9f\u00e8re rester en paix dans son monde \u00e0 elle. Le prochain contrat est \u00e0 12 h 30 \u00e0 Mitry, en zone 5. Nous allons faire une pause chez elle \u00e0 Bondy. M\u00e9tro 9, puis bus 351. Dans le bus, elle allume Beur FM sur son t\u00e9l\u00e9phone, met ses \u00e9couteurs et tient \u00e0 la main un livre : Souad, br\u00fbl\u00e9e vive. Juste avant d&#8217;arriver, elle m&#8217;avoue :<em> \u00ab Je n&#8217;ai pas de r\u00eave. C&#8217;est vrai, je ne pense pas \u00e0 moi. Je travaille pour mes fr\u00e8res et mes s\u0153urs, pour qu&#8217;ils n&#8217;aient besoin de rien. Quand j&#8217;ai du temps libre, je fais les courses avec mes tantes&#8230; \u00bb <\/em> <\/p>\n<p><strong> Petite pause \u00e0 Bondy <\/strong><\/p>\n<p>Welcome \u00e0 Bondy : Buffalo, Leclerc, Tati&#8230; Les enseignes nous accueillent \u00e0 leur fa\u00e7on. A la descente du bus, \u00e0 droite, \u00e0 gauche, des barres HLM sont dispos\u00e9es sans aucune logique.<em> \u00ab Les points de rep\u00e8re ici, c&#8217;est le march\u00e9, le Lidl, l&#8217;\u00e9cole. \u00bb <\/em> Nous passons \u00e0 la boulangerie acheter du pain et des croissants pour prendre enfin notre petit-d\u00e9jeuner. Elle me d\u00e9crit les lieux strat\u00e9giques :<em> \u00ab Dans cet immeuble habite ma grand-m\u00e8re, dans celui-ci ma tante, dans l&#8217;autre mon autre tante, ma m\u00e8re, c&#8217;est de l&#8217;autre c\u00f4t\u00e9, mais je pr\u00e9f\u00e8re qu&#8217;on aille chez ma tante, c&#8217;est plus calme. \u00bb <\/em> Nous \u00e9changeons quelques rapides bonjours avec les voisins du quartier. Chez ses tantes et sa grand-m\u00e8re, les repas sont ouverts aux amis des fr\u00e8res, des oncles et cousins. Et les f\u00eates ne manquent pas : mariages, naissances, circoncisions&#8230; Filtr\u00e9es par la famille, les relations amicales sont alors permises.<\/p>\n<p><strong> Nouvelles travers\u00e9es <\/strong> <\/p>\n<p>11 h 45. Nous prenons le bus 615 jusqu&#8217;\u00e0 la gare d&#8217;Aulnay. Nous traversons les beaux quartiers.<em> \u00ab Ces pavillons, je les kiffe. \u00bb <\/em> J&#8217;en profite pour lui demander o\u00f9 elle aimerait vivre.<em> \u00ab En Alg\u00e9rie, en France, au Maroc, qu&#8217;importe. Ce qui est important pour moi, c&#8217;est d&#8217;\u00eatre tranquille. \u00bb <\/em> <\/p>\n<p>12h01. Aulnay. Fatiha se faufile dans la foule. RER E, direction Mitry. 12h15, terminus. Au milieu des champs en jach\u00e8re, nous empruntons le petit trottoir pour p\u00e9n\u00e9trer dans la zone industrielle de Mitry- Compans. Un quart d&#8217;heure plus tard nous arrivons dans les bureaux de la soci\u00e9t\u00e9 de transport, lieu de son troisi\u00e8me contrat. Les quelques personnes encore assises, face \u00e0 leur ordinateur, l\u00e8vent \u00e0 peine leur nez en nous voyant arriver. Sur la pointe des pieds, elle se met au travail. Je la suis, un chiffon \u00e0 la main, puis plus tard en tenant le fil de l&#8217;aspirateur qui fonctionne par intermittence. Pendant deux heures, je la suis \u00e0 la trace, en stage. Personne ne trouve \u00e7a \u00e9trange. Me voil\u00e0 dans la peau d&#8217;une invisible ! L&#8217;indiff\u00e9rence de part et d&#8217;autre se solde par un<em> \u00ab au revoir \u00bb <\/em>, deux heures plus tard, sans m\u00eame \u00e9changer un regard. <\/p>\n<p>14 h 10. Nouvelle travers\u00e9e de la zone industrielle. Tout en marchant, nous en profitons pour engloutir nos sandwichs. A 14 h 25, telles des zombis, nous arrivons sur le lieu du dernier contrat. Nous p\u00e9n\u00e9trons dans un grand parking recouvert de gravats o\u00f9 stationnent des camions, des bennes remplies de cartons et quelques voitures. Fatiha n&#8217;a pas la moindre id\u00e9e de l&#8217;activit\u00e9 qui s&#8217;y m\u00e8ne. Les bureaux \u00e0 nettoyer : deux Algeco de 20 m2 empil\u00e9s l&#8217;un sur l&#8217;autre, \u00e9clair\u00e9s aux n\u00e9ons. Et un autre, plus petit qui fait office de vestiaire et de toilettes. Coin\u00e7\u00e9e entre les chiottes et les armoires m\u00e9talliques, j&#8217;attends Fatiha en m&#8217;asphyxiant doucement \u00e0 respirer la r\u00e9serve de mini-croquettes des deux molosses qui aboient dehors aux passages des avions entamant leur descente vers Charles-de-Gaulle. Une heure plus tard, visage ferm\u00e9, elle ressort de l&#8217;Algeco-bureau. Il ne reste plus qu&#8217;\u00e0 attendre 20 minutes le passage du bus, puis du RER, puis un autre bus pour rebrousser chemin jusqu&#8217;\u00e0 Bondy. Il est 17 heures, au final, elle a travaill\u00e9 4 heures 45 sur une journ\u00e9e de 11 heures 30, plus de la moiti\u00e9 en transport et en attente. Dans le wagon \u00e0 moiti\u00e9 vide, Fatiha, pendue au t\u00e9l\u00e9phone avec son pr\u00e9tendant, chuchote et glousse de joie&#8230; La vie, enfin, reprend ses droits ! <strong> S.K. <\/strong><\/p>\n<p>Paru dans<em> Regards <\/em> n\u00b047, Janvier 2008<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Horaires d\u00e9cal\u00e9s, lieux de travail fragment\u00e9s, les \u00ab femmes de m\u00e9nage \u00bb entrent et sortent des bureaux sans \u00eatre vues&#8230; m\u00eame quand on les croise. 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