{"id":3538,"date":"2008-09-01T00:00:00","date_gmt":"2008-08-31T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/profs-un-tableau-pas-si-noir3538\/"},"modified":"2008-09-01T00:00:00","modified_gmt":"2008-08-31T22:00:00","slug":"profs-un-tableau-pas-si-noir3538","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=3538","title":{"rendered":"Profs, un tableau pas si noir"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Comment vont les profs ? Assomm\u00e9s par les suppressions de postes et les r\u00e9formes, mais souvent passionn\u00e9s. Erwan, Marjorie, benjamin, Emily, Pierre et les autres racontent leur m\u00e9tier, au-del\u00e0 des clich\u00e9s qui p\u00e8sent sur leur image. Portrait de groupe.  <\/p>\n<p><strong> LEUR IMAGE : PLEIN LA GUEULE. <\/strong> <\/p>\n<p>Le prof est un fain\u00e9ant, gr\u00e9viste compulsif et privil\u00e9gi\u00e9. Les clich\u00e9s ont la vie dure. Tous les profs que nous avons rencontr\u00e9s estiment souffrir de cette image qui leur colle aux basques. Erwan raconte une anecdote \u00e9difiante :<em> \u00ab Cet hiver, \u00e0 la montagne, une serveuse nous a insult\u00e9s, disant que nous \u00e9tions des fain\u00e9ants. J&#8217;en viens \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 deux fois avant de dire que je suis professeur. \u00bb <\/em> Le sentiment est partag\u00e9 d&#8217;une chute vertigineuse du statut en quelques d\u00e9cennies :<em> \u00ab Notre image a beaucoup \u00e9volu\u00e9, <\/em> raconte Pierre.<em> Je n&#8217;ai pas connu \u00e7a (contrairement \u00e0 mes parents, profs tout deux), mais il y a eu un \u00e2ge d&#8217;or, en termes de prestige du m\u00e9tier. Mon p\u00e8re \u00e9tait prof de latin\/grec, il y avait quelque chose de noble dans ce m\u00e9tier de transmission de langues immortelles. Son statut social n&#8217;en avait que plus de vernis. Les professeurs b\u00e9n\u00e9ficiaient alors d&#8217;une aura plus grande qu&#8217;aujourd&#8217;hui. \u00bb <\/em> Pour Marjorie, il s&#8217;agit d&#8217;une<em> \u00ab campagne de d\u00e9valorisation du m\u00e9tier. Hier, nous \u00e9tions des notables, aujourd&#8217;hui, nous sommes des feignants. On nous reproche la s\u00e9curit\u00e9 de notre emploi et nos vacances, c&#8217;est du nivellement par le bas. C&#8217;est une philosophie qui consiste \u00e0 monter le public contre le priv\u00e9 \u00bb <\/em>. Pour Nathalie, ce regard n\u00e9gatif s&#8217;est accentu\u00e9 en 2003, lors des mouvements de gr\u00e8ve sur les retraites  :<em> \u00ab Les profs ont alors \u00e9t\u00e9 d\u00e9sign\u00e9s comme des nantis. \u00bb \u00ab C&#8217;est la fin du mod\u00e8le du prof respectable et respect\u00e9 dans la soci\u00e9t\u00e9, <\/em> poursuit-elle.<em> On se croyait inatteignable, \u00e0 tort. \u00bb <\/em> Emily, fra\u00eechement d\u00e9barqu\u00e9e dans la profession, a d\u00e9j\u00e0 appris la parade :<em> \u00ab Avec mes 1500 euros nets par mois, est-ce qu&#8217;on peut vraiment dire que je suis privil\u00e9gi\u00e9e ? \u00bb <\/em> Exc\u00e9d\u00e9e, Nathalie a m\u00eame d\u00fb brandir une fiche de paye lors d&#8217;une r\u00e9union organis\u00e9e avec les parents.<em> \u00ab Ils \u00e9taient persuad\u00e9s que j&#8217;avais des primes ! \u00bb <\/em> Seule Muriel pond\u00e8re volontiers un tableau bien noir, en faisant allusion aux r\u00e9centes mobilisations :<em> \u00ab Le clich\u00e9 sur les profs se casse la figure. En manif, les \u00e9l\u00e8ves disent \u00abrendez-nous nos profs\u00bb. Quant aux parents, ils signent les p\u00e9titions contre les suppressions de postes. Les clich\u00e9s sont manipul\u00e9s par les m\u00e9dias. \u00bb <\/em> <\/p>\n<p><strong> LA VOCATION: L&#8217;AVOIR OU PAS. <\/strong> <\/p>\n<p>Difficile de tenir le coup devant une classe sans y croire un tant soit peu. C&#8217;est une sp\u00e9cificit\u00e9 du m\u00e9tier que de ne pas laisser indiff\u00e9rent. De l\u00e0 \u00e0 parler de vocation&#8230; Tous les enseignants n&#8217;ont pas la constance d&#8217;Erwan qui r\u00e9alise un r\u00eave d&#8217;enfant lorsqu&#8217;il devient professeur d&#8217;histoire-g\u00e9ographie, dans les traces de ses parents, deux<em> \u00ab instituteurs de la vieille g\u00e9n\u00e9ration, juste avec le bac \u00bb. <\/em> Mais beaucoup de ses coll\u00e8gues ont la m\u00eame<em> \u00ab envie de transmettre des connaissances en amenant l&#8217;\u00e9l\u00e8ve \u00e0 se poser des questions, en d\u00e9veloppant chez lui un esprit critique. \u00bb <\/em> L&#8217;id\u00e9e a germ\u00e9 plus tard dans l&#8217;esprit de Benjamin, au moment o\u00f9 s&#8217;est pos\u00e9 le probl\u00e8me de l&#8217;orientation. Il sortait de kh\u00e2gne et allait int\u00e9grer un cursus universitaire.<em> \u00ab Je cherchais un m\u00e9tier d&#8217;utilit\u00e9 sociale. L&#8217;enseignant a un r\u00f4le : c&#8217;est un passeur. Il est l\u00e0 pour faire baisser les in\u00e9galit\u00e9s sociales. \u00bb <\/em> Son p\u00e8re l&#8217;aurait bien vu avocat. Lui, n&#8217;a pas ferm\u00e9 cette porte. Mais on le sent gagn\u00e9 \u00e0 l&#8217;\u00e9cole de la R\u00e9publique, version prof autoritaire au grand c\u0153ur. Il insiste sur l&#8217;ascension familiale. Des grands-parents ouvriers, un p\u00e8re informaticien au minist\u00e8re des Finances et une m\u00e8re employ\u00e9e \u00e0 la Mairie de Paris.<em> \u00ab Mes parents ont d\u00e9but\u00e9 en cat\u00e9gorie D. Ils sont l&#8217;exemple d&#8217;une r\u00e9ussite sociale. \u00bb <\/em> Surtout,<em> \u00ab ils n&#8217;\u00e9taient pas des fonctionnaires honteux. A la maison, la notion de service public \u00e9tait importante \u00bb <\/em>. Marjorie \u00e9voque aussi ses origines pour tenter d&#8217;expliquer ce qui l&#8217;a conduite \u00e0 enseigner en lyc\u00e9e professionnel.<em> \u00ab \u00c7a vient de mon p\u00e8re, ouvrier en sid\u00e9rurgie. Il faisait des fautes d&#8217;orthographe et je d\u00e9testais qu&#8217;on se moque de lui. \u00bb <\/em> Sa m\u00e8re est ouvri\u00e8re dans le textile, puis \u00e9ducatrice.<em> \u00ab Je voulais m&#8217;adresser \u00e0 ceux qui n&#8217;ont pas les outils pour comprendre le monde. Une trop grande partie de la population ne b\u00e9n\u00e9ficie pas du savoir, du coup les in\u00e9galit\u00e9s sont criantes. \u00bb <\/em> Mais ce n&#8217;est pas tout.<em> \u00ab \u00c7a m&#8217;a donn\u00e9 la possibilit\u00e9 de ne pas devenir ouvri\u00e8re \u00bb, <\/em> admet-elle. Bien souvent, la dimension pragmatique n&#8217;est pas absente de ce choix, m\u00eame si elle ne le r\u00e9sume pas.<em> \u00ab J&#8217;avais un besoin de stabilit\u00e9 : il faut pouvoir payer les \u00e9tudes de ses enfants ! Et puis je voulais vivre plus en lien direct avec la soci\u00e9t\u00e9 \u00bb, <\/em> explique Muriel, ancienne arch\u00e9ologue pass\u00e9e prof d&#8217;anglais. La vocation, on l&#8217;a ou on ne l&#8217;a pas. Pour certains, c&#8217;est un pis-aller. Plus amoureux de la mati\u00e8re que du m\u00e9tier, ils deviennent profs pour la s\u00e9curit\u00e9 de l&#8217;emploi. Ou parce qu&#8217;ils ne voient vraiment pas ce qu&#8217;ils pourraient faire d&#8217;autre.<em> \u00ab On ne peut pas dire que c&#8217;est la vocation qui m&#8217;a men\u00e9 dans une salle de classe, m\u00eame si  j&#8217;y trouve aujourd&#8217;hui du plaisir et des avantages \u00bb, <\/em> raconte Pierre.<em> \u00ab Pendant longtemps je me suis plut\u00f4t vu \u00e0 la fac, donner des cours de litt\u00e9rature \u00e0 des \u00e9l\u00e8ves sp\u00e9cialistes de la discipline. Et puis je suis all\u00e9 au plus rapide. Mais je ne suis pas s\u00fbr d&#8217;en avoir fait le deuil. \u00bb <\/em> Nathalie est encore plus cat\u00e9gorique :<em> \u00ab Moi, c&#8217;\u00e9tait tout sauf prof, je d\u00e9testais l&#8217;\u00e9cole et j&#8217;\u00e9tais r\u00e9guli\u00e8rement vir\u00e9e. \u00bb <\/em> Alors, pourquoi ce choix ?<em> \u00ab Parce que je me suis aper\u00e7ue que dans l&#8217;\u00e9dition, si je n&#8217;\u00e9tais pas parisienne je n&#8217;arriverais jamais \u00e0 rien. Je suis rentr\u00e9e \u00e0 Rennes, et j&#8217;ai d\u00e9cid\u00e9 de passer le Capes parce que je me sentais un petit peu vieillir. Je me suis dit qu&#8217;il \u00e9tait peut-\u00eatre temps que je me mette \u00e0 bosser. \u00bb <\/em> Elle souffle malgr\u00e9 tout :<em> \u00ab Coup de bol, j&#8217;aime \u00e7a. \u00bb <\/em> Et m\u00eame davantage au fil du temps. Nathalie n&#8217;en revient pas, elle qui est rest\u00e9e longtemps rempla\u00e7ante pour garder ses distances avec l&#8217;institution.<em> \u00ab Quand tu arrives \u00e0 aider un gamin et qu&#8217;il r\u00e9ussit \u00e0 d\u00e9crocher quelque chose, tu es fi\u00e8re de lui mais de  toi aussi. \u00bb <\/em> Alors tant que l&#8217;usure n&#8217;a pas tu\u00e9 le d\u00e9sir, ils appr\u00e9cient de travailler dans des \u00e9tablissements r\u00e9put\u00e9s difficiles.<em> \u00ab Certains profs font tout pour obtenir leur mutation dans des lyc\u00e9es parisiens, pointe Benjamin. Moi, je me trouve plus utile \u00e0 Cr\u00e9teil qu&#8217;\u00e0 Janson-de-Sailly. \u00bb <\/em> <\/p>\n<p><strong> LES \u00c9L\u00c8VES: UNE RELATION SUBTILE. <\/strong> <\/p>\n<p>La qualit\u00e9 du lien \u00e9l\u00e8ves-professeurs n&#8217;ob\u00e9it \u00e0 aucune r\u00e8gle, tant cette fragile relation semble varier avec le territoire, la personnalit\u00e9 d&#8217;un prof, l&#8217;alchimie d&#8217;une classe. Pour Marjorie, qui communique son amour du m\u00e9tier avec passion, le rapport aux \u00e9l\u00e8ves est tout simplement<em> \u00ab fabuleux \u00bb. \u00ab C&#8217;est humainement tr\u00e8s riche, <\/em> d\u00e9taille-t-elle.<em> Ils vous prennent en entier, donnent beaucoup, p\u00e8tent un plomb pour un oui pour un non avant de revenir vers vous en quelques secondes. \u00bb <\/em> Erwan, pion pendant quatre ans avant de devenir prof, \u00e9voque, lui,<em> \u00ab la violence \u00bb <\/em> et<em> \u00ab la confrontation \u00bb, <\/em> dans un univers o\u00f9 il estime que quatre cinqui\u00e8mes des \u00e9l\u00e8ves sont en difficult\u00e9.<em> \u00ab L&#8217;institution pratique le tri social et les moins bosseurs ne peuvent pas acc\u00e9der aux formations auxquelles ils aspirent. \u00bb <\/em> Et, en bout de course,<em> \u00ab les gamins nous rentrent dedans ! \u00bb <\/em>, explique-t-il. Tout en refusant l&#8217;ang\u00e9lisme, Marjorie tente d&#8217;expliquer :<em> \u00ab Dans mon lyc\u00e9e, nous avons \u00e9t\u00e9 priv\u00e9s de photocopieuse pendant six mois, faute de moyens. C&#8217;est anecdotique, mais entre la v\u00e9tust\u00e9, la d\u00e9sorganisation et la brutalit\u00e9 de l&#8217;institution scolaire, je trouve finalement que les \u00e9l\u00e8ves encaissent beaucoup. On veut les faire avancer \u00e0 la m\u00e9ritocratie en niant les sp\u00e9cificit\u00e9s sociales. On se plaint de l&#8217;absent\u00e9isme ? Eh bien, parfois je croise des \u00e9l\u00e8ves qui s\u00e8chent&#8230; pour aller bosser au MacDo. D&#8217;autres ne peuvent m\u00eame pas se payer la cantine et certains sont m\u00eame SDF. Sans compter les sans-papiers. Il y a une v\u00e9ritable d\u00e9gradation sociale des \u00e9l\u00e8ves. \u00bb <\/em> Nathalie admet \u00eatre un peu paum\u00e9e vis- \u00e0-vis d&#8217;\u00e9l\u00e8ves qu&#8217;elle ne comprend plus :<em> \u00ab J&#8217;ai des gamins qui me fichent la trouille, que je ne sais pas comment aider. Tu ne peux pas te bagarrer avec un gamin s&#8217;il n&#8217;est pas sur ton terrain. J&#8217;en ai eu trois cette ann\u00e9e dans une classe : pour eux, je n&#8217;existe pas. C&#8217;est terrible. Ce sont des gamins qu&#8217;on l\u00e2che ensuite dans la nature, sans leur brevet, orient\u00e9s vers des BEP qu&#8217;ils n&#8217;ont pas choisis. \u00bb <\/em> Nathalie est parfois d\u00e9pass\u00e9e, jusqu&#8217;\u00e0 douter de cette<em> \u00ab tr\u00e8s belle id\u00e9e \u00bb <\/em>, le coll\u00e8ge unique.<em> \u00ab C&#8217;est un constat que j&#8217;ai toujours refus\u00e9 de faire jusqu&#8217;ici, mais le fait est qu&#8217;il y a des gamins plus b\u00eates que d&#8217;autres. C&#8217;est un peu difficile \u00e0 dire mais c&#8217;est comme \u00e7a. Il faut arr\u00eater l&#8217;hypocrisie. \u00bb <\/em> Pas du tout le point de vue de Marjorie pour qui<em> \u00ab un \u00e9l\u00e8ve est un bloc de granit. Beaucoup de qualit\u00e9s, mais qu&#8217;il faut le travailler \u00bb <\/em>. <\/p>\n<p><strong> \u00c0 CHACUN SA P\u00c9DAGOGIE. <\/strong> <\/p>\n<p>Rarement question n&#8217;aura suscit\u00e9 autant de pol\u00e9miques dans les milieux enseignants. Y compris entre profs \u00ab de gauche \u00bb et d&#8217;accord sur le reste. La p\u00e9dagogie est le lieu de joutes serr\u00e9es entre partisans de m\u00e9thodes alternatives et d\u00e9fenseurs du cours magistral \u00e0 l&#8217;ancienne. Autorit\u00e9 du prof ou libert\u00e9 de l&#8217;\u00e9l\u00e8ve, chacun se cherche selon ses principes et son caract\u00e8re.<em> \u00ab Quand je suis entr\u00e9 dans l&#8217;enseignement, on nous demandait de partir des repr\u00e9sentations des \u00e9l\u00e8ves. On ne devait pas imposer le savoir, il fallait travailler \u00e0 partir d&#8217;\u00e9tudes de documents. Le principe : l&#8217;\u00e9l\u00e8ve est au c\u0153ur du syst\u00e8me. C&#8217;est une catastrophe. \u00bb <\/em> Benjamin reproche \u00e0 l&#8217;IUFM, l&#8217;institut de formation des ma\u00eetres, d&#8217;avoir \u00e9t\u00e9 trop loin.<em> \u00ab C&#8217;est bien de mettre les \u00e9l\u00e8ves en situation de participation. Mais le savoir, c&#8217;est moi qui l&#8217;ai. Et puis les \u00e9tudes de documents, honn\u00eatement, \u00e7a les emmerde \u00bb <\/em>, affirme-t-il.<em> \u00ab A 12 ans, j&#8217;ai \u00e9cout\u00e9 un prof me parler de l&#8217;Empire romain en fermant les yeux. C&#8217;est un grand souvenir. \u00bb <\/em> Muriel n&#8217;est pas du tout d&#8217;accord. Elle a fait sien le combat de sa grand-m\u00e8re,<em> \u00ab une des pionni\u00e8res de la p\u00e9dagogie des ann\u00e9es 1930. Dans la Dr\u00f4me, elle d\u00e9fendait la p\u00e9dagogie Fr\u00e9net et Piaget. J&#8217;ai baign\u00e9 l\u00e0-dedans \u00bb. <\/em> Pour elle,<em> \u00ab l&#8217;enfant doit \u00eatre acteur de son projet \u00bb. <\/em> Concr\u00e8tement, \u00e7a passe par des analyses de documents vari\u00e9s : supports de communication, films, articles de journaux&#8230;<em> \u00ab Ma pratique peut para\u00eetre bizarre. Je laisse beaucoup de place \u00e0 la parole. Mais ce sont quand m\u00eame des cours b\u00e9tonn\u00e9s \u00bb, <\/em> tient-elle \u00e0 pr\u00e9ciser. La grammaire et le vocabulaire ne sont pas oubli\u00e9s. L&#8217;\u00e2ge : elle a la cinquantaine : et le recul : elle n&#8217;a pas toujours \u00e9t\u00e9 prof : lui facilitent sans doute la t\u00e2che. Mais c&#8217;est plus difficile pour un prof d\u00e9butant d&#8217;asseoir sa position sans manier la baguette.<em> \u00ab J&#8217;ai des coll\u00e8gues tr\u00e8s autoritaires dont certains \u00e9l\u00e8ves ont peur. Ils ont peu de souci de comportement \u00bb, <\/em> raconte Erwan, 28 ans.<em> \u00ab Dans mes cours, la parole est libre. Comme ils ne sont pas habitu\u00e9s, les \u00e9l\u00e8ves sont perdus. Donc ils foutent le bordel. Des \u00e9l\u00e8ves m&#8217;ont reproch\u00e9 de ne pas \u00eatre assez s\u00e9v\u00e8re. \u00bb <\/em> Pour autant, il tient \u00e0 ses principes. Il ne donne pas d&#8217;heures de colle et limite les sanctions aux insultes lourdes et aux actes de violence. Certaines r\u00e8gles, comme le travail \u00e0 la maison, se n\u00e9gocient avec les \u00e9l\u00e8ves.<em> \u00ab J&#8217;en ai qui n&#8217;habitent pas tous les soirs au m\u00eame endroit. \u00bb <\/em> Parmi ses coll\u00e8gues de Rosny-sous-Bois, il a le sentiment de d\u00e9tonner.<em> \u00ab A l&#8217;IUFM, on nous dit de ne pas oublier qu&#8217;on est le ma\u00eetre. C&#8217;est faux, un \u00e9l\u00e8ve qui ne veut pas travailler, on ne peut pas le forcer. On a juste l&#8217;espoir d&#8217;une p\u00e9dagogie qui lui donne envie de se mettre au boulot. \u00bb <\/em> La recette miracle n&#8217;existe pas.<\/p>\n<p><strong> LES LENDEMAINS QUI D\u00c9CHANTENT. <\/strong> <\/p>\n<p>Ils ne s&#8217;en sont toujours pas remis. L&#8217;ann\u00e9e 2003 revient comme un leitmotiv. Plusieurs mois de gr\u00e8ve contre la r\u00e9forme des retraites et la d\u00e9centralisation, pour rien. Pas la moindre concession.<em> \u00ab Un coup de bambou \u00bb, <\/em> dit Erwan.<em> \u00ab Une claque \u00bb, <\/em> pour Nathalie.<em> \u00ab Grosse \u00bb, <\/em> pr\u00e9cise Sandrine.<em> \u00ab Les ponctions sur salaire ont \u00e9t\u00e9 pratiqu\u00e9es \u00e0 l&#8217;aveugle de mani\u00e8re \u00e0 casser les revendications, comme Thatcher avec les mineurs \u00bb, <\/em> raconte Muriel, qui a fait deux mois de gr\u00e8ve. C&#8217;est une des raisons de la faiblesse des mobilisations contre les suppressions de postes annonc\u00e9es par le gouvernement et les r\u00e9formes en cours. Le probl\u00e8me, selon Marjorie,<em> \u00ab c&#8217;est le manque de confiance des profs dans leur capacit\u00e9 de gagner. Il faut dire que \u00e7a fait des ann\u00e9es qu&#8217;on n&#8217;a rien gagn\u00e9 \u00bb <\/em>. Le point de vue semble partag\u00e9. Sandrine confirme en effet :<em> \u00ab On est tous d&#8217;accord pour dire que ce qui se pr\u00e9pare n&#8217;est pas bon pour nous, seulement c&#8217;est comme si on \u00e9tait musel\u00e9. Les profs ne veulent plus perdre de l&#8217;argent dans des luttes qui risquent de ne pas aboutir. \u00bb <\/em> Si Erwan reconna\u00eet qu&#8217;aujourd&#8217;hui on est dans \u00ab le creux de la vague \u00bb, il en veut beaucoup aux syndicats. Et notamment au Snes, l&#8217;organisation majoritaire :<em> \u00ab Il a l\u00e2ch\u00e9 les plus pr\u00e9caires. Chez les pions, par exemple, il n&#8217;a jamais appel\u00e9 \u00e0 la reconduction de la gr\u00e8ve. \u00bb <\/em> Plus proche de la CNT, il n&#8217;a pas chang\u00e9 d&#8217;avis en changeant de statut.<em> \u00ab Cette ann\u00e9e, l&#8217;intersyndicale a publi\u00e9 un communiqu\u00e9 pour se r\u00e9jouir de la r\u00e9ussite de la mobilisation, alors qu&#8217;on n&#8217;a rien gagn\u00e9. On a l&#8217;impression d&#8217;avoir \u00e0 se battre contre des institutions syndicales qui veulent \u00eatre \u00e0 l&#8217;origine des mobilisations et les contr\u00f4ler. \u00bb <\/em> Il n&#8217;est pas tout seul \u00e0 poser ce diagnostic. M\u00eame Muriel, pourtant syndiqu\u00e9e au Snes, juge son organisation \u00ab trop timor\u00e9e \u00bb et trouve qu&#8217;elle<em> \u00ab n&#8217;\u00e9coute pas sa base \u00bb <\/em>. D\u00e9\u00e7ue, elle h\u00e9site \u00e0 renouveler son adh\u00e9sion.<em> \u00ab Il faut voir leur mollesse dans les AG ! \u00bb <\/em>, s&#8217;emporte Benjamin, qui sait se faire entendre en assembl\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale. Marjorie est aussi combative. Face aux coll\u00e8gues qui se mobilisent<em> \u00ab ti\u00e8dement \u00bb <\/em>, elle assume son appartenance \u00e0 la CGT \u00e9ducation.<em> \u00ab En lyc\u00e9e professionnel, ce syndicat r\u00e9agit \u00e0 chaque attaque. C&#8217;est pour \u00e7a que j&#8217;y suis. \u00bb <\/em> Emily, en revanche, est plus d\u00e9sabus\u00e9e. La CGT, elle y a adh\u00e9r\u00e9<em> \u00ab pas vraiment par conviction \u00bb, confie-t-elle. En toute honn\u00eatet\u00e9. \u00ab Mais ils m&#8217;ont aid\u00e9e au moment des v\u0153ux. \u00bb <\/em> Une chose est s\u00fbre, les profs sont fatigu\u00e9s. Ils peinent \u00e0 se mobiliser \u00e0 force de rebuffades. Jusqu&#8217;au d\u00e9sabusement.<em> \u00ab En fait, il y a quelque chose de rituel dans les gr\u00e8ves enseignantes qui me gonfle \u00bb <\/em>, l\u00e2che Pierre. Alors quoi ? Faut-il continuer sans y croire, comme Audrey qui fait gr\u00e8ve<em> \u00ab tout en \u00e9tant pessimiste \u00bb <\/em> ? Esp\u00e9rer l&#8217;impossible, comme les coll\u00e8gues de Sandrine qui<em> \u00ab attendent des choses des syndicats, mais n&#8217;ont plus confiance dans leur pouvoir \u00bb <\/em> ? Cette prof d&#8217;arts plastiques anticipe d\u00e9j\u00e0 le pire :<em> \u00ab Les lendemains vont \u00eatre durs et on se sera laiss\u00e9 faire. \u00bb <\/em> Mais les plus politis\u00e9s savent que le vent peut tourner. Pour Erwan,<em> \u00ab militer, c&#8217;est rester debout m\u00eame si ce n&#8217;est pas r\u00e9jouissant, s&#8217;opposer et garder \u00e0 l&#8217;esprit l&#8217;\u00e9cole qu&#8217;on aimerait voir exister \u00bb. <\/em> <\/p>\n<p><strong> LES SUJETS QUI MOBILISENT. <\/strong> <\/p>\n<p>Que veulent les profs ? Pierre, un rien d\u00e9sabus\u00e9 et qui n&#8217;a<em> \u00ab pas envie de tout envisager comme un combat \u00bb <\/em>, d\u00e9nonce, un rien provoc<em> \u00ab un syndrome de victimisation \u00bb <\/em>. Mais chez la plupart des profs que nous avons rencontr\u00e9s, qui, comme Marjorie, <em>  veulent garder leur capacit\u00e9 de r\u00e9volte \u00bb <\/em>, ce sont les suppressions de postes qui sont au centre des revendications. Pour Audrey,<em> \u00ab le nerf de la guerre, c&#8217;est le nombre d&#8217;\u00e9l\u00e8ves par classe. Mais cela demande des moyens. Aujourd&#8217;hui, on peut \u00eatre jusqu&#8217;\u00e0 35, ce sont des classes \u00abpaquebot\u00bb ing\u00e9rables, on sent les \u00e9l\u00e8ves d\u00e9crocher et comment pourrait-il en \u00eatre autrement ? A 20, \u00e7a fonctionne tr\u00e8s bien, \u00e7a change compl\u00e8tement le rapport aux \u00e9l\u00e8ves \u00bb <\/em>.<em> \u00ab Au final, cela laisse moins de temps pour des conseils individualis\u00e9s \u00bb <\/em>, estime Benjamin. M\u00eame analyse pour Muriel, pour qui<em> \u00ab il faut plus de profs, pour d\u00e9doubler \u00e0 nouveau les classes \u00bb <\/em>. Et c&#8217;est<em> \u00ab dans les lieux les plus d\u00e9favoris\u00e9s, qu&#8217;on a le plus de suppressions \u00bb <\/em>, compl\u00e8te Marjorie.<em> \u00ab Il existe un vrai d\u00e9calage entre le discours et la r\u00e9alit\u00e9, <\/em> estime Nathalie.<em> Darcos justifie les suppressions de poste de la rentr\u00e9e en vue d&#8217;une meilleure efficacit\u00e9, mais je ne vois pas comment on peut \u00eatre plus efficace avec moins de surveillants, moins de profs, \u00e7a m&#8217;\u00e9chappe ! \u00bb <\/em> Plus globalement, les enseignants que nous avons rencontr\u00e9s trouvent la p\u00e9riode critique et dangereuse.<em> \u00ab Le gouvernement est dans une  logique comptable, <\/em> analyse Audrey.<em> Plus le temps passe, plus ce m\u00e9tier me pla\u00eet et plus je suis pessimiste sur les conditions d&#8217;exercice. J&#8217;ai l&#8217;impression qu&#8217;on ne nous demande plus de former des esprits critiques mais des salari\u00e9s. Par exemple, en Premi\u00e8re STG, on perd une heure de fran\u00e7ais alors que ce sont des \u00e9l\u00e8ves en v\u00e9ritable difficult\u00e9 avec la langue. C&#8217;est du m\u00e9pris. \u00bb <\/em> Sur la question des salaires, Benjamin observe que cela a longtemps \u00e9t\u00e9 tabou, mais<em> \u00ab depuis 2003, il y a une d\u00e9culpabilisation. Le tabou est tomb\u00e9, m\u00eame si les profs continuent \u00e0 avoir du mal \u00e0 soutenir des revendications \u00e9conomiques avec force, vigueur et conviction&#8230; Les p\u00eacheurs ou les cheminots n&#8217;ont pas tant de retenue \u00bb <\/em> ! Les profs, enfin, qui prennent des initiatives personnelles hors temps scolaire pour les \u00e9l\u00e8ves voudraient y \u00eatre plus encourag\u00e9s.<em> \u00ab Il faut montrer aux \u00e9l\u00e8ves que la culture n&#8217;est pas inaccessible, estime Audrey. Alors j&#8217;ai envie de construire un projet extrascolaire en cin\u00e9ma ou th\u00e9\u00e2tre, et de l&#8217;investir ensuite dans l&#8217;univers scolaire. Mais le probl\u00e8me, c&#8217;est que c&#8217;est du b\u00e9n\u00e9volat. \u00bb <\/em><em> \u00ab Les sorties et les projets extrascolaires permettent de modifier les rapports avec les \u00e9l\u00e8ves, <\/em> argumente Nathalie.<em> On se parle, le coll\u00e8ge n&#8217;est plus le lieu unique de l&#8217;\u00e9chec, il devient un lieu de vie. Malheureusement, pour des raisons financi\u00e8res, le p\u00e9dagogique et l&#8217;\u00e9ducatif passent \u00e0 la trappe. \u00bb <\/em> Pour l&#8217;heure, quand Audrey emm\u00e8ne ses \u00e9l\u00e8ves au th\u00e9\u00e2tre, c&#8217;est sur son temps libre et b\u00e9n\u00e9volement. <\/p>\n<p><strong> BIENT\u00d4T COMME DANS LE PRIV\u00c9 ?  <\/strong> <\/p>\n<p>En guise de big boss, un principal ou proviseur. Aux manettes, des professeurs principaux pass\u00e9s petits chefs. Et en bas de l&#8217;\u00e9chelle, des enseignants aux ordres qui se tirent dans les pattes. Au programme, savoir r\u00e9diger un CV et r\u00e9pondre aux besoins de l&#8217;entreprise. Et en bout de course,<em> \u00ab la mise en concurrence de tous par tous \u00bb <\/em>. C&#8217;est le cauchemar de Muriel.<em> \u00ab On sent d\u00e9j\u00e0 un d\u00e9chirement des \u00e9quipes autour de la r\u00e9partition des classes pour l&#8217;an prochain tel qu&#8217;on n&#8217;en avait jamais connu. \u00bb <\/em> Sans compter les enseignants qui acceptent des stages intitul\u00e9s, par exemple,<em> \u00ab Ce que l&#8217;entreprise attend de l&#8217;\u00e9cole \u00bb <\/em>. Tous ceux qui empilent les heures suppl\u00e9mentaires sans broncher.<em> \u00ab Je crains beaucoup l&#8217;autonomie des \u00e9tablissements qui pourront recruter eux-m\u00eames leur personnel \u00bb <\/em>, avance-t-elle. Ce qui l&#8217;effraie : que la France se rapproche du mod\u00e8le britannique.<em> \u00ab En Angleterre, le professeur coordonnateur \u00e9crit des rapports sur ses coll\u00e8gues. Et ils ont parmi leurs sponsors priv\u00e9s des \u00e9vang\u00e9listes qui essaient d&#8217;imposer qu&#8217;on ne parle plus du darwinisme \u00e0 l&#8217;\u00e9cole. \u00bb <\/em> M\u00eame constat du c\u00f4t\u00e9 d&#8217;Erwan :<em> \u00ab On a de plus en plus de chefs d&#8217;\u00e9tablissement qui se comportent comme dans le priv\u00e9 car on demande \u00e0 l&#8217;\u00e9cole de remplir des objectifs de rentabilit\u00e9 imm\u00e9diate. Pourtant, les effets de l&#8217;enseignement se calculent \u00e0 l&#8217;\u00e9chelle d&#8217;une vie. \u00bb <\/em> Nathalie, elle, nuance le propos. Sa chef, elle la comprend, elle ne lui en veut pas. Elle est comme les autres,<em> \u00ab le cul entre deux chaises \u00bb, \u00ab coinc\u00e9s entre des objectifs minist\u00e9riels et nous \u00bb, oblig\u00e9s de \u00ab faire des choix difficiles \u00bb. <\/em> Pour garder son projet autour du cin\u00e9ma, elle a d\u00fb batailler. Il a fallu renoncer \u00e0 un autre.<em> \u00ab Le rapport \u00e0 la hi\u00e9rarchie tourne principalement autour de l&#8217;argent \u00bb <\/em>, admet-elle, consciente qu<em> \u00ab au final, cela cr\u00e9e des tensions dans les \u00e9quipes. Chacun d\u00e9fend son projet, mais la concurrence est rude \u00bb.  <\/em> <\/p>\n<p><strong> R.D. et M.R. <\/strong><\/p>\n<p>Paru dans<em> Regards <\/em> n\u00b055, septembre 2008<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Comment vont les profs ? Assomm\u00e9s par les suppressions de postes et les r\u00e9formes, mais souvent passionn\u00e9s. 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