{"id":347,"date":"1997-02-01T00:00:00","date_gmt":"1997-01-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/l-ego-et-le-boulot347\/"},"modified":"1997-02-01T00:00:00","modified_gmt":"1997-01-31T23:00:00","slug":"l-ego-et-le-boulot347","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=347","title":{"rendered":"L&#8217;ego et le boulot"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> La place de l&#8217;entreprise, les rapports sociaux qui s&#8217;y nouent constituent des enjeux qui la d\u00e9passent. La soci\u00e9t\u00e9 future se joue aussi dans l&#8217;entreprise, lieu d&#8217;affrontements violents. <\/p>\n<p>A l&#8217;heure o\u00f9 tant d&#8217;\u00e9crits nous invitent \u00e0 reconsid\u00e9rer la place du travail, il n&#8217;est pas indiff\u00e9rent de constater \u00e0 quel point entreprise et soci\u00e9t\u00e9 ont partie li\u00e9e, \u00e0 quel point les \u00e9volutions de l&#8217;une jouent plus que jamais un r\u00f4le d\u00e9terminant dans les \u00e9volutions de l&#8217;autre. C&#8217;est rappeler une \u00e9vidence que de noter combien les grandes tendances de l&#8217;\u00e9conomie, financiarisation, ch\u00f4mage massif, d\u00e9localisations, d\u00e9pendent des d\u00e9cisions prises quotidiennement dans les entreprises pour orienter l&#8217;argent en fonction des objectifs de rentabilit\u00e9 financi\u00e8re. L&#8217;apparition, puis le creusement de la &#8221; fracture sociale &#8221; ne sont-ils pas ainsi pour une large part des cons\u00e9quences de la mise en cause des services publics marqu\u00e9e par l&#8217;alignement des gestions sur ces crit\u00e8res financiers, l&#8217;abandon des notions d&#8217;usager et de p\u00e9r\u00e9quation au profit de celles de client et de solvabilit\u00e9, les suppressions massives d&#8217;emplois et les privatisations ? C&#8217;est \u00e9galement \u00e0 l&#8217;entreprise que se d\u00e9cident et s&#8217;\u00e9laborent les nouvelles technologies qui tendent \u00e0 modifier radicalement non seulement le contenu du travail, mais aussi toutes les activit\u00e9s hors travail (loisirs, communication,&#8230;), bouleversant ainsi les relations entre les individus. Or, ces choix technologiques ne sont pas neutres; leur contenu renvoie toujours \u00e0 une conception donn\u00e9e de l&#8217;homme et de sa place.<\/p>\n<p> <strong> D\u00e9structuration du salariat et sentiment d&#8217;ins\u00e9curit\u00e9 <\/strong><\/p>\n<p>L&#8217;entreprise est aussi le lieu d\u00e9cisif de l&#8217;\u00e9volution des rapports sociaux. C&#8217;est notamment en son sein que les ph\u00e9nom\u00e8nes d&#8217;exclusion prennent leurs racines, car ils sont directement li\u00e9s au rapport des individus \u00e0 l&#8217;emploi. La pr\u00e9carisation de celui-ci, la multiplication des statuts diff\u00e9rents, la d\u00e9liquescence des garanties collectives en mati\u00e8re de r\u00e9mun\u00e9ration, de carri\u00e8re, de protection sociale poussent \u00e0 l&#8217;individualisation et \u00e0 la diff\u00e9renciation des situations entre salari\u00e9s, cr\u00e9ant des facteurs artificiels d&#8217;opposition. Ainsi se structure peu \u00e0 peu, \u00e0 partir de l&#8217;entreprise, une soci\u00e9t\u00e9 \u00e9clat\u00e9e, bien loin de la vision fausse et charg\u00e9e d&#8217;id\u00e9ologie d&#8217;une France compos\u00e9e de deux tiers &#8221; d&#8217;inclus &#8221; et d&#8217;un tiers &#8221; d&#8217;exclus &#8220;. Cette d\u00e9structuration du salariat joue \u00e9galement un r\u00f4le central dans le d\u00e9veloppement du sentiment d&#8217;ins\u00e9curit\u00e9. En premier lieu chez les personnes les plus directement touch\u00e9es par le ch\u00f4mage et l&#8217;emploi pr\u00e9caire, mais aussi chez les autres, pour qui cette situation engendre une angoisse permanente vis \u00e0 vis de leur propre avenir. Au-del\u00e0, le remplacement progressif des formes traditionnelles du travail par la notion de &#8221; pluri-activit\u00e9 &#8221; tend \u00e0 couper les liens qui unissent le salari\u00e9 \u00e0 ses coll\u00e8gues et \u00e0 la finalit\u00e9 de son travail, et en d\u00e9finitive \u00e0 lui nier toute reconnaissance de sa fonction sociale. Cette \u00e9volution rejaillit sur les mentalit\u00e9s et les comportements des individus. En promouvant de la sorte l&#8217;individualisation, la mise en concurrence, l&#8217;ins\u00e9curit\u00e9, la perte des rep\u00e8res sociaux, c&#8217;est bien l&#8217;ensemble des rapports humains que l&#8217;entreprise capitaliste moderne remod\u00e8le en profondeur. La place de l&#8217;entreprise, les rapports que les hommes y nouent constituent donc des enjeux qui la d\u00e9passent. Dans le visage que prendra l&#8217;entreprise du XXIe si\u00e8cle se jouent pour une large part les contours de la soci\u00e9t\u00e9 future.<\/p>\n<p>Il n&#8217;y a donc rien de surprenant \u00e0 ce que les finalit\u00e9s de l&#8217;entreprise fassent l&#8217;objet d&#8217;un grand affrontement id\u00e9ologique. Apr\u00e8s la p\u00e9riode de glorification du profit des ann\u00e9es 80, l&#8217;aggravation \u00e9vidente de tous les probl\u00e8mes sociaux a suscit\u00e9 un nouveau regard, de plus en plus critique, sur cette question. Plac\u00e9 devant l&#8217;obligation de rendre des comptes sur ses choix de gestion, le CNPF s&#8217;est efforc\u00e9 d&#8217;y r\u00e9pondre \u00e0 travers le th\u00e8me de &#8221; l&#8217;entreprise citoyenne &#8220;. Il s&#8217;agissait alors de promouvoir l&#8217;image d&#8217;une entreprise soucieuse de l&#8217;impact de ses d\u00e9cisions sur la soci\u00e9t\u00e9. Cette campagne semble aujourd&#8217;hui bien essouffl\u00e9e, notamment depuis que le conflit de d\u00e9cembre 1995 a montr\u00e9 que les nouvelles techniques de management restaient impuissantes \u00e0 gommer l&#8217;antagonisme entre capital et travail. Il est d&#8217;ailleurs significatif que les exigences et les valeurs port\u00e9es par le mouvement social aillent bien au-del\u00e0 des portes des entreprises concern\u00e9es pour toucher \u00e0 l&#8217;organisation de la soci\u00e9t\u00e9 tout enti\u00e8re, cr\u00e9ant par l\u00e0 les conditions d&#8217;un plus large rassemblement.<\/p>\n<p> <strong> L&#8217;entreprise \u00e0 visage humain ou l&#8217;entreprise humaine ?  <\/strong><\/p>\n<p>Si le grand patronat ne m\u00e9nage pas ses efforts pour adapter ses m\u00e9thodes et son langage aux d\u00e9fis de notre \u00e9poque, il convient donc de mesurer les difficult\u00e9s grandissantes qu&#8217;il rencontre et qui tiennent \u00e0 ce fait majeur: l&#8217;opposition irr\u00e9conciliable entre, d&#8217;un c\u00f4t\u00e9, la logique d&#8217;exploitation et de domination qui inspire sa strat\u00e9gie et, de l&#8217;autre, les besoins objectifs de la production moderne et les aspirations qui les accompagnent. Les contradictions qui en d\u00e9coulent constituent autant de leviers pour faire pr\u00e9valoir une autre conception de l&#8217;homme dans l&#8217;entreprise et de l&#8217;entreprise dans la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>Sans pr\u00e9tendre \u00eatre exhaustif, on peut mettre l&#8217;accent sur quelques-unes d&#8217;entre elles, parmi les plus marquantes de la derni\u00e8re p\u00e9riode. Ainsi, la pr\u00e9carisation de l&#8217;emploi sert l&#8217;objectif d&#8217;abaissement du co\u00fbt de la force de travail, mais en m\u00eame temps est en total d\u00e9calage avec les besoins de mobilisation des intelligences et d&#8217;am\u00e9lioration constante des savoir-faire qui impliquent au contraire stabilit\u00e9 et continuit\u00e9 des \u00e9quipes et disponibilit\u00e9 mentale des individus. La sous-traitance, utilis\u00e9e comme un moyen de r\u00e9duire les effectifs employ\u00e9s, se traduit bien souvent par la perte des comp\u00e9tences et la d\u00e9pendance technologique qui engendrent, \u00e0 l&#8217;inverse du but recherch\u00e9, une inflation des co\u00fbts de d\u00e9veloppement et de maintenance des projets. A une \u00e9poque o\u00f9 l&#8217;efficacit\u00e9 de la production d\u00e9pend de la mise en commun des comp\u00e9tences, y compris entre entreprises diff\u00e9rentes, la diffusion et le partage des connaissances sont des n\u00e9cessit\u00e9s qui heurtent de front \u00e0 la fois la concentration des pouvoirs entre les mains d&#8217;une poign\u00e9e de dirigeants et la pratique du secret h\u00e9rit\u00e9e de la logique de concurrence. Le besoin d&#8217;en appeler \u00e0 l&#8217;intervention du plus grand nombre pour ma\u00eetriser la complexit\u00e9 croissante de la production trouve ses limites dans la structure pyramidale de l&#8217;entreprise, expression du monopole de d\u00e9cision patronal.<\/p>\n<p>Par ailleurs, certaines aspirations nouvelles poussent \u00e0 contester plus fortement ce type de gestion. Ainsi, un aspect notable de l&#8217;\u00e9volution r\u00e9cente des entreprises est l&#8217;apparition d&#8217;exigences de d\u00e9ontologie et d&#8217;\u00e9thique, notamment chez les ing\u00e9nieurs, les cadres et les scientifiques. Ils expriment le d\u00e9sir de voir leur travail \u00eatre utile \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9, de participer \u00e0 la r\u00e9solution de ses probl\u00e8mes et, en retour, de voir leur fonction sociale l\u00e9gitim\u00e9e. Il y a une quinzaine d&#8217;ann\u00e9es, les directions d&#8217;entreprise s&#8217;\u00e9taient appuy\u00e9es sur cette volont\u00e9 pour enr\u00f4ler les cadres comme vecteurs de la politique dite, par antiphrase, de &#8221; modernisation &#8220;; celle-ci \u00e9tait sens\u00e9e r\u00e9soudre la crise \u00e9conomique au nom du th\u00e9or\u00e8me de Schmidt (&#8221; les profits d&#8217;aujourd&#8217;hui sont les investissements de demain et les emplois d&#8217;apr\u00e8s-demain &#8220;). La r\u00e9alit\u00e9 a fait liti\u00e8re de ces discours et a du m\u00eame coup renforc\u00e9 les interrogations sur la finalit\u00e9 de leur travail. De m\u00eame, l&#8217;individualisme et son corollaire, la gestion par le stress, sont de plus en plus ressentis comme invivables dans l&#8217;entreprise, \u00e0 l&#8217;oppos\u00e9 du besoin de nouveaux rapports humains, plus conviviaux et coop\u00e9ratifs. C&#8217;est dans ces r\u00e9alit\u00e9s contradictoires d&#8217;aujourd&#8217;hui, qui sont autant de terrains d&#8217;intervention, qu&#8217;\u00e9mergent les \u00e9l\u00e9ments de construction d&#8217;une entreprise d&#8217;un nouveau type, d\u00e9passant les crit\u00e8res de gestion et l&#8217;organisation du travail actuels.<\/p>\n<p>B\u00e2tir l&#8217;entreprise humaine, et pas seulement &#8221; l&#8217;entreprise \u00e0 visage humain &#8220;, est la condition d&#8217;une efficacit\u00e9 \u00e9conomique et sociale nouvelle. Celle-ci impose le d\u00e9veloppement continu de toutes les potentialit\u00e9s des individus de leur intervention et de leur cr\u00e9ativit\u00e9, donc l&#8217;extension de leurs droits et de leurs pouvoirs. Humanit\u00e9 et modernit\u00e9 sont dans l&#8217;entreprise d&#8217;autant plus \u00e9troitement li\u00e9es qu&#8217;elles correspondent \u00e0 l&#8217;attente profonde des salari\u00e9s. Les valeurs qui impr\u00e8gnent depuis toujours le mouvement progressiste, la d\u00e9mocratie et la citoyennet\u00e9, la solidarit\u00e9 et la coop\u00e9ration, la libert\u00e9 et la justice, le progr\u00e8s social et l&#8217;humanisme, prennent aujourd&#8217;hui une force nouvelle et constituent le socle des transformations \u00e0 op\u00e9rer \u00e0 l&#8217;entreprise pour la mettre au service de la soci\u00e9t\u00e9 tout enti\u00e8re.<\/p>\n<p>Cela repose avec une acuit\u00e9 toute particuli\u00e8re la question du &#8221; travailler autrement &#8220;. Apparue dans la foul\u00e9e de mai 68, cette pr\u00e9occupation a \u00e9t\u00e9 longtemps accapar\u00e9e et d\u00e9voy\u00e9e par les cercles de r\u00e9flexion patronaux. Aujourd&#8217;hui, des conceptions fondamentalement oppos\u00e9es s&#8217;affrontent sur ce th\u00e8me. On peut en effet vouloir changer le travail pour faire accepter l&#8217;adaptation au sous-emploi de masse, ou bien au contraire pour lui redonner un sens et une place centrale dans la soci\u00e9t\u00e9, et pour en faire une source d&#8217;\u00e9mancipation et d&#8217;\u00e9panouissement. Encore faut-il traduire cela en contenus et propositions concr\u00e8tes, en partant des besoins individuels et collectifs des salari\u00e9s: besoin de stabilit\u00e9 et de s\u00e9curit\u00e9, ce qui implique le recul de la pr\u00e9carit\u00e9 et de la flexibilit\u00e9; besoin de motivation, ce qui pose la question des salaires et de la reconnaissance des qualifications; besoin de formation, ce qui suppose le contr\u00f4le de son contenu et des fonds \u00e0 lui consacrer; besoin de transparence de l&#8217;information et de d\u00e9bat pluraliste sur les choix de l&#8217;entreprise, ce qui doit d\u00e9boucher sur des droits nouveaux pour les salari\u00e9s et les collectifs de travail auxquels ils appartiennent; besoin d&#8217;am\u00e9lioration des conditions de vie au sens le plus large, ce qui exige une r\u00e9elle r\u00e9duction du temps de travail; besoin de rapports hi\u00e9rarchiques r\u00e9nov\u00e9s privil\u00e9giant la coop\u00e9ration.<\/p>\n<p>La perspective ouverte par la proposition du Parti communiste fran\u00e7ais d&#8217;un syst\u00e8me de s\u00e9curit\u00e9 d&#8217;emploi et de formation peut permettre dans ce cadre au monde salari\u00e9 de reprendre l&#8217;initiative dans le d\u00e9bat sur le travail, son contenu, son organisation et sa finalit\u00e9. Cela \u00e0 condition de ne pas y voir une recette toute faite, mais un moyen de nourrir l&#8217;intervention citoyenne \u00e0 l&#8217;entreprise.<\/p>\n<p>Celle-ci n&#8217;est-elle pas en effet le levier privil\u00e9gi\u00e9 pour faire vivre dans l&#8217;action et le d\u00e9bat des propositions pour r\u00e9concilier individu et entreprise, entreprise et soci\u00e9t\u00e9 ?<\/p>\n<p>* Ing\u00e9nieur \u00e0 la RATP.<\/p>\n<p>** Ing\u00e9nieur \u00e0 GDF.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> La place de l&#8217;entreprise, les rapports sociaux qui s&#8217;y nouent constituent des enjeux qui la d\u00e9passent. 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