{"id":3443,"date":"2005-02-01T00:00:00","date_gmt":"2005-01-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/autofiction-confessions-d-enfants3443\/"},"modified":"2005-02-01T00:00:00","modified_gmt":"2005-01-31T23:00:00","slug":"autofiction-confessions-d-enfants3443","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=3443","title":{"rendered":"Autofiction, confessions d&#8217;enfants du si\u00e8cle"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> R\u00e9cits nombrilistes pour lecteurs voyeuristes ? Mal d&#8217;un si\u00e8cle marqu\u00e9 par la mont\u00e9e en puissance de l&#8217;individualisme ? C&#8217;est vite dit&#8230; Quand elle tisse des liens entre l&#8217;intime, le social et le politique, l&#8217;autofiction sort de son carcan. Parcours de lectures et Confidences d&#8217;Annie Ernaux. <\/p>\n<p><em> \u00abLe lecteur rate sa vie. Alors il cherche \u00e0 la rattraper en la lisant. Pas n&#8217;importe quoi, donc. Du fort, du violent, du sexuel, du cru, si possible quasi biographique\u00bb <\/em>, jetait Christine Angot dans la langue hach\u00e9e de ses premiers romans. Elle-m\u00eame \u00e9clabouss\u00e9e par son accusation. Plus l&#8217;aveu est extr\u00eame, plus il semble vrai, plus le livre poss\u00e8de la saveur des lectures interdites. De celles qui laissent un arri\u00e8re-go\u00fbt de culpabilit\u00e9, suscitant au fil des pages une l\u00e9g\u00e8re honte et une sati\u00e9t\u00e9 proche de l&#8217;\u00e9c\u0153urement une fois le livre referm\u00e9. Alors quoi? Auteurs exhibitionnistes et nombrilistes pour lecteurs voyeuristes en mal de sensations? L&#8217;autofiction est affubl\u00e9e de toutes les tares du monde contemporain: individualisme, pr\u00e9tention, \u00e9gocentrisme, provocation, repli sur soi, scl\u00e9rose, indiff\u00e9rence aux probl\u00e8mes sociaux et aux soubresauts politiques, etc. Cette vaste n\u00e9buleuse o\u00f9 r\u00e9sonnent une multitude de voix intimes ne serait qu&#8217;une excroissance du n\u00e9olib\u00e9ralisme, au m\u00eame titre que la t\u00e9l\u00e9-r\u00e9alit\u00e9, la mode des psy et les reportages sur la vie priv\u00e9e de Nicolas Sarkozy. De fait, le Je de l&#8217;auteur respect\u00e9 en po\u00e9sie devient suspect d\u00e8s lors qu&#8217;il est au centre d&#8217;un roman.<\/p>\n<p><strong> UN GENRE MAL AIME <\/strong><\/p>\n<p>C&#8217;est donc un genre mal aim\u00e9 de la critique, un mauvais genre aux contours flous, que Philippe Gasparini, Vincent Colonna et Philippe Vilain ont tent\u00e9 de r\u00e9habiliter dans trois essais parus r\u00e9cemment (1). Sans compter l&#8217;ouvrage que m\u00fbrit Serge Doubrovsky, l&#8217;inventeur du terme aujourd&#8217;hui \u00e0 la mode (2),<em> Autofiction, les points sur les i <\/em>. Ces plaidoyers pour une litt\u00e9rature dont l&#8217;identit\u00e9 du h\u00e9ros se confond avec celle de l&#8217;auteur inscrivent la d\u00e9ferlante actuelle dans la longue tradition du roman autobiographique. Ce qui a le m\u00e9rite de battre en br\u00e8che un clich\u00e9 solidement ancr\u00e9: non, l&#8217;autofiction n&#8217;est pas qu&#8217;un avatar du star system. M\u00eame si celui-ci a sans doute encourag\u00e9 la prolif\u00e9ration vertigineuse d&#8217;\u00e9crivains comme Herv\u00e9 Guibert, Catherine Cusset, Chlo\u00e9 Delaume, Camille Laurens, H\u00e9l\u00e8ne Cixous, Annie Ernaux, Denis Lachaud, Arnaud Viviant, Marie Darrieussecq, Christophe Donner, Catherine Millet, Michel Houellebecq, Fr\u00e9d\u00e9ric Beigbeder, Guillaume Dustan&#8230; Pour le meilleur et pour le pire. Mais, d\u00e9cid\u00e9ment, on ne peut pas se contenter de voir dans ce raz-de-mar\u00e9e le sympt\u00f4me d&#8217;une soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9e, voire d&#8217;un microcosme \u00e9triqu\u00e9.<em> \u00abLa fabulation de soi n&#8217;est pas un effet de la Modernit\u00e9, de la mont\u00e9e de l&#8217;individualisme, de la crise du Sujet; ni un rejeton de la psychanalyse, ou de la recomposition des rapports entre le public et le priv\u00e9. C&#8217;est une tendance bien plus ancienne, une force plus bouleversante, sans doute une pulsion \u00abarcha\u00efque\u00bb du discours\u00bb <\/em>, affirme Vincent Colonna dans son essai. Li\u00e9es \u00e0 l&#8217;\u00e9mergence et \u00e0 la reconnaissance de l&#8217;individu, les \u00e9critures du Moi rel\u00e8vent d&#8217;une tradition ancestrale qui se d\u00e9veloppe \u00e0 la Renaissance et conna\u00eet ensuite plusieurs pics, notamment \u00e0 l&#8217;\u00e9poque du Romantisme.<\/p>\n<p>Le probl\u00e8me, aujourd&#8217;hui, c&#8217;est qu&#8217;une kyrielle d&#8217;auteurs ont pris la m\u00e9chante habitude de r\u00e9gler leurs comptes par livres interpos\u00e9s. Ce qui n&#8217;aide pas \u00e0 redorer le blason de l&#8217;autofiction. L&#8217;ann\u00e9e 2004 a repr\u00e9sent\u00e9 un vivier de romans o\u00f9 le monde de la t\u00e9l\u00e9, de l&#8217;\u00e9dition, de la musique et du cin\u00e9ma dialoguait en vase clos. Confession d&#8217;amante d\u00e9laiss\u00e9e par un pr\u00e9sentateur du JT, souffrance d&#8217;\u00e9pouse abandonn\u00e9e pour une chanteuse top model ou vengeance de com\u00e9dienne contre un ancien amant, cin\u00e9aste de son \u00e9tat, qui s&#8217;est inspir\u00e9 pour son film de sa vie \u00e0 elle. Autofiction contre autofiction. Justine L\u00e9vy en veut \u00e0 son compagnon qui l&#8217;a quitt\u00e9e pour Carla Bruni, Claire Castillon \u00e0 Patrick Poivre d&#8217;Arvor, Marianne Denicourt \u00e0 Arnaud Desplechin. Que<em> Les Inrocks <\/em> titillent au d\u00e9tour d&#8217;une interview, tandis que le magazine<em> Technikart <\/em> tire \u00e0 boulet portant contre tout ce petit monde:<em> \u00abUn vrai cr\u00e9neau : cette saison, les intellos d\u00e9ballent leur vie sexuelle, balancent sur leurs ex ou leurs amis dans le but de produire livre ou film.\u00bb <\/em> Et de l\u00e2cher le morceau:<em> \u00abEustache, Truffaut et Pialat sont pass\u00e9s par l\u00e0 :mais le hic r\u00e9side dans l&#8217;effet de masse. Un peu comme le multi-angles a d\u00e9cupl\u00e9 les plaisirs du porno et le potentiel de la trash TV, chacun r\u00e9pond \u00e0 l&#8217;autre, construisant l&#8217;autoportrait collectif d&#8217;un milieu ferm\u00e9 en train d&#8217;\u00e9touffer.\u00bb <\/em> La t\u00e9l\u00e9vision,<em> Voici <\/em> et<em> Gala <\/em> ne leur suffisant pas, les people intellos ont fait main basse sur un genre bien pratique car un peu fourre-tout :l&#8217;autofiction: \u00e9toffant ainsi les maillons de la cha\u00eene m\u00e9diatique.<\/p>\n<p><strong> AVEUX CONTRE CENSURE <\/strong><\/p>\n<p>L&#8217;effet<em> Loft Story <\/em>, \u00e9rig\u00e9 en ph\u00e9nom\u00e8ne de soci\u00e9t\u00e9, est \u00e0 double tranchant. Il a s\u00fbrement contribu\u00e9 au succ\u00e8s de cette production litt\u00e9raire nourrie d&#8217;\u00e9critures obsessionnelles. Mais il a du m\u00eame coup fini par l&#8217;entacher. Parce qu&#8217;ils s&#8217;inscrivent dans un contexte o\u00f9 le collectif se d\u00e9lite, les romans autobiographiques d&#8217;aujourd&#8217;hui, r\u00e9duits \u00e0 n&#8217;\u00eatre que le signe d&#8217;une \u00e9poque qui encense l&#8217;individu, connaissent une certaine disgr\u00e2ce. Leurs nombreux d\u00e9tracteurs d\u00e9noncent des auteurs au moi surdimensionn\u00e9. Une exploration de l&#8217;intimit\u00e9 anecdotique, d\u00e9pourvue de recherche proprement stylistique, pauvre du point de vue de l&#8217;univers imaginaire, qui ne dit rien sur le monde&#8230; Derri\u00e8re ces partis pris p\u00e9remptoires, le fantasme sous-jacent du \u00abc&#8217;\u00e9tait mieux avant\u00bb. La nostalgie d&#8217;un temps o\u00f9 les romanciers ne s&#8217;exhibaient pas ainsi. En fait, rien de nouveau sous le soleil: non seulement le roman autobiographique, aujourd&#8217;hui appel\u00e9 autofiction, existe depuis bien longtemps, mais il \u00e9tait peut-\u00eatre encore moins l\u00e9gitime auparavant:<em> \u00abD\u00e8s l&#8217;origine, le roman autobiographique, Les Confessions de Rousseau par exemple, \u00e9tait per\u00e7u comme une transgression. Ecrire sur soi, c&#8217;\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 transgresser des valeurs morales et religieuses qui prescrivaient la discr\u00e9tion et l&#8217;humilit\u00e9. C&#8217;\u00e9tait donc une menace contre un syst\u00e8me de valeurs garant d&#8217;un ordre \u00e9tabli. Mais, n&#8217;exag\u00e9rons pas, cette litt\u00e9rature n&#8217;a jamais eu de dimension r\u00e9volutionnaire militante\u00bb <\/em>, sourit le chercheur Philippe Gasparini.<\/p>\n<p>De l\u00e0 \u00e0 conclure que, par nature, l&#8217;autofiction est d\u00e9nu\u00e9e de port\u00e9e politique, il y a un gouffre. De Mishima \u00e0 Annie Ernaux en passant par Gao Xingjian, l&#8217;autofiction offre bien un espace critique aux femmes et aux minorit\u00e9s opprim\u00e9es: homosexuels, opposants politiques, immigr\u00e9s. Au c\u0153ur d&#8217;une frange non n\u00e9gligeable de ces r\u00e9cits, des aveux qui bravent diff\u00e9rentes formes de censures :morale, sociale et m\u00eame politique.<em> \u00abMishima, dans le Japon de l&#8217;apr\u00e8s-guerre, dans une soci\u00e9t\u00e9 pudibonde qui sortait du fascisme, a publi\u00e9 Confession d&#8217;un masque, un livre sur l&#8217;homosexualit\u00e9 et la culpabilit\u00e9. Il ne pouvait le faire que sous forme de roman autobiographique\u00bb <\/em>, \u00e9voque Philippe Gasparini. Certains r\u00e9cits autofictionnels sont porteurs d&#8217;une dimension :exceptionnellement d&#8217;un impact: politique:<em> \u00abLes premi\u00e8res \u0153uvres litt\u00e9raires publi\u00e9es dans des pays en voie de d\u00e9colonisation prenaient souvent la forme de romans autobiographiques <\/em>, rappelle Philippe Gasparini.<em> Des confessions strictement r\u00e9f\u00e9rentielles n&#8217;auraient pas pu \u00eatre entendues.\u00bb <\/em> Le statut de roman, justifi\u00e9 par une construction litt\u00e9raire ou par une histoire en partie v\u00e9cue, en partie imagin\u00e9e, lib\u00e9rait la parole et facilitait la r\u00e9ception. Le Hongrois Imre Kert\u00e9sz <em> Etre sans destin <\/em>) et le Chinois Gao Xingjian <em> Le Livre d&#8217;un homme seul <\/em>), tous deux Prix Nobel de litt\u00e9rature, font partie de ces rares \u00e9crivains \u00e0 avoir choisi l&#8217;autofiction pour t\u00e9moigner d&#8217;une exp\u00e9rience d&#8217;incarc\u00e9ration, de tortures ou de censures sous un r\u00e9gime totalitaire. Dans<em> Kaddish pour l&#8217;enfant qui ne na\u00eetra pas <\/em>, adapt\u00e9 r\u00e9cemment au th\u00e9\u00e2tre par Jo\u00ebl Jouanneau, Kert\u00e9sz d\u00e9cortique les cons\u00e9quences sur sa vie de son exp\u00e9rience concentrationnaire en un poignant monologue int\u00e9rieur: du souvenir des camps \u00e0 l&#8217;impossibilit\u00e9 \u00e0 donner la vie, \u00e0 vivre ailleurs que dans un appartement exigu, \u00e0 s&#8217;extraire de sa jud\u00e9it\u00e9. De ce souvenir \u00e0 l&#8217;\u00e9criture autobiographique:<em> \u00abL&#8217;\u00e9criture (&#8230;) r\u00e9p\u00e8te la vie de la vie, elle ressasse la vie, comme si elle, l&#8217;\u00e9criture, \u00e9tait aussi la vie, alors qu&#8217;elle ne l&#8217;est pas, ce sont deux choses tout \u00e0 fait diff\u00e9rentes.\u00bb <\/em> Plus marginal encore, dans le champ des r\u00e9cits personnels, ce cas d&#8217;un r\u00e9quisitoire \u00e9tonnamment performatif:<em> \u00abEmile de Girardin, en plein milieu du XIXe si\u00e8cle, a racont\u00e9 son exp\u00e9rience de la b\u00e2tardise. Il demandait la modification de la loi sur les b\u00e2tards qui n&#8217;avaient aucun droit juridique. Il a obtenu gain de cause.\u00bb <\/em><\/p>\n<p><strong> VEHICULES DE L&#8217;INTIME <\/strong><\/p>\n<p>La plupart des \u00e9crivains fran\u00e7ais qui pratiquent aujourd&#8217;hui l&#8217;autofiction pr\u00e9f\u00e8rent s&#8217;attaquer aux tabous intimes. Christine Angot est une figure de proue de ce mouvement. Sans cesse, elle creuse et recreuse le traumatisme de l&#8217;inceste. Au plus proche d&#8217;un v\u00e9cu, son \u00e9criture conjugu\u00e9e au pr\u00e9sent est taill\u00e9e sur mesure pour habiller le corps de ses pens\u00e9es. Le flux de ses mots cliniques et crus se bouscule et d\u00e9borde. Elle a trouv\u00e9 le ton juste. Elle n&#8217;est pas la seule.<em> Le Cri du sablier <\/em>, de Chlo\u00e9 Delaume, est le r\u00e9cit d&#8217;un \u00e9v\u00e9nement obs\u00e9dant pass\u00e9 au crible d&#8217;une langue ent\u00eatante, excessive, envahissante. D&#8217;autres se sont essay\u00e9s \u00e0 l&#8217;exploration de l&#8217;intime avec moins de talent. Parfois se glisse, derri\u00e8re l&#8217;histoire personnelle de l&#8217;auteur, la d\u00e9nonciation d&#8217;une situation sociale.<em> Une femme gel\u00e9e <\/em>, d&#8217;Annie Ernaux, dit le passage du statut de jeune femme \u00e0 celui de jeune m\u00e8re, l&#8217;avant et l&#8217;apr\u00e8s, le p\u00e8re qui s&#8217;efface, le couple qui chavire. Entre la solitude des courses, des bains et des sorties avec Bicou dans sa poussette, ce roman brise l&#8217;image d&#8217;Epinal de la maman heureuse, naturellement. Pour Vincent Colonna, l&#8217;alliance ambigu\u00eb de la fiction et de l&#8217;histoire personnelle<em> \u00ab[autorise] des audaces que l&#8217;autobiographie [peut] figer, [permet] des explorations comme en apn\u00e9e, au plus obscur de sa vie intime et de son rapport aux autres, dans les d\u00e9dales du social et de l&#8217;histoire. Hasard ou d\u00e9terminisme, je remarque d&#8217;ailleurs que les textes de femmes ou de minoritaires (devenus parfois dominants avec le temps) l&#8217;emportent dans cette pratique, comme s&#8217;il s&#8217;agissait d&#8217;un v\u00e9hicule plus adapt\u00e9 aux profils d&#8217;exception\u00bb <\/em>. L&#8217;\u00e9poque contemporaine, en donnant naissance \u00e0 des autofictions porteuses d&#8217;une parole d\u00e9rangeante, voire combative, continue \u00e0 creuser ce sillon.<\/p>\n<p><strong> Marion Rousset <\/strong><\/p>\n<p>1. Philippe Gasparini,<em> Est-il Je ? : Roman autobiographique et autofiction <\/em>, Seuil, 2004, 393 p., 26 euros, Vincent Colonna,<em> Autofiction &#038; autres mythomanies litt\u00e9raires <\/em>, Tristram, 2004, 250 p., 21 euros, Philippe Vilain,<em> D\u00e9fense de Narcisse <\/em>, Grasset, 2005, 234 p., 16 euros<\/p>\n<p>2. Le mot \u00ab autofiction \u00bb appara\u00eet sur la quatri\u00e8me de couverture de<em> Fils <\/em>, de  Serge Doubrovsky, Folio, Gallimard, 2001.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> R\u00e9cits nombrilistes pour lecteurs voyeuristes ? Mal d&#8217;un si\u00e8cle marqu\u00e9 par la mont\u00e9e en puissance de l&#8217;individualisme ? C&#8217;est vite dit&#8230; Quand elle tisse des liens entre l&#8217;intime, le social et le politique, l&#8217;autofiction sort de son carcan. 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