{"id":3408,"date":"2005-12-01T14:32:00","date_gmt":"2005-12-01T13:32:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/les-socialistes-et-le-pouvoir3408\/"},"modified":"2023-07-03T14:51:30","modified_gmt":"2023-07-03T12:51:30","slug":"les-socialistes-et-le-pouvoir3408","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=3408","title":{"rendered":"Les socialistes et le pouvoir"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Alors que les socialistes s&#8217;accordent pour gagner les \u00e9lections de 2007, un livre d&#8217;Alain Bergounioux s&#8217;interroge sur le rapport du PS au pouvoir. Lecture et point de vue de Roger Martelli et r\u00e9ponse de l&#8217;auteur, historien et secr\u00e9taire national du Parti socialiste. <\/p>\n<p> Pourquoi le Parti socialiste, vou\u00e9 depuis longtemps \u00e0 l&#8217;exercice des fonctions gouvernementales, parvient-il si mal \u00e0 en r\u00e9ussir ou m\u00eame simplement \u00e0 en assumer l&#8217;exercice ? Alain Bergounioux et G\u00e9rard Grunberg (1) s&#8217;efforcent de r\u00e9pondre \u00e0 cette question, dans un livre rigoureux et document\u00e9 (2). Leur th\u00e8se centrale est que le Parti socialiste s&#8217;est d\u00e9ploy\u00e9 \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur d&#8217;un mod\u00e8le original contraignant (ils parlent de \u00ab mod\u00e8le g\u00e9n\u00e9tique \u00bb). Les contraintes de ce mod\u00e8le peuvent elles-m\u00eames \u00eatre ramass\u00e9es en trois th\u00e8ses plus particuli\u00e8res.<\/p>\n<p>Th\u00e8se un : \u00e0 la diff\u00e9rence de la plupart des socialismes europ\u00e9ens, le socialisme fran\u00e7ais agit dans le cadre d&#8217;un mouvement r\u00e9publicain qui lui est ant\u00e9rieur et dans un mouvement ouvrier rebelle \u00e0 l&#8217;h\u00e9g\u00e9monie de l&#8217;organisation politique. Le PS fran\u00e7ais ne peut donc \u00eatre \u00ab le \u00bb grand parti r\u00e9publicain (il est concurrenc\u00e9 par le radicalisme sur sa droite, puis par le communisme sur sa gauche). A la diff\u00e9rence de ses voisins germaniques ou anglo-saxons, il ne peut \u00eatre non plus \u00ab le \u00bb grand parti ouvrier (au d\u00e9part, il est concurrenc\u00e9 par un \u00ab syndicalisme r\u00e9volutionnaire \u00bb qui se veut d\u00e9positaire \u00e0 lui seul de toutes les facettes de l&#8217;action ouvri\u00e8re).<\/p>\n<p>Th\u00e8se deux : n\u00e9 \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur d&#8217;une tradition r\u00e9volutionnaire qui a marqu\u00e9 durablement l&#8217;espace sociopolitique fran\u00e7ais, le socialisme ne peut pousser jusqu&#8217;au bout la culture du compromis suppos\u00e9 n\u00e9cessaire \u00e0 l&#8217;exercice du pouvoir. Il est donc vou\u00e9 au d\u00e9part soit \u00e0 exercer le pouvoir sans le vouloir (L\u00e9on Blum), soit \u00e0 le vouloir mais sans appuyer son exercice sur une authentique culture de gestion.<\/p>\n<p>Th\u00e8se trois : contraint de justifier en permanence son identit\u00e9 et donc sa distinction \u00e0 l&#8217;\u00e9gard de toutes les forces \u00ab bourgeoises \u00bb, le PS s&#8217;est consid\u00e9r\u00e9 en lui-m\u00eame comme une valeur au-dessus des autres, m\u00e9fiant \u00e0 l&#8217;\u00e9gard de toutes les pratiques extrapartisanes. Pendant la plus longue partie de son histoire, il n&#8217;a pas voulu \u00eatre un parti pour le pouvoir.<\/p>\n<p>Selon nos deux auteurs, ce \u00ab mod\u00e8le g\u00e9n\u00e9tique \u00bb explique les d\u00e9boires continus du PS au pouvoir. R\u00eavant d&#8217;une gestion qui laisse \u00e0 jamais \u00ab une trace \u00e9blouissante \u00bb (Paul Ramadier), marqu\u00e9s par leurs r\u00eaves persistants d&#8217;une soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9gag\u00e9e des lois de la marchandise, les socialistes sont vou\u00e9s \u00e0 la d\u00e9sillusion, aux remords et \u00e0 la p\u00e9nitence, apr\u00e8s chaque d\u00e9faite \u00e9lectorale. En fait, c&#8217;est seulement avec Fran\u00e7ois Mitterrand que le PS a commenc\u00e9 franchement \u00e0 nourrir l&#8217;ambition du pouvoir et \u00e0 faire les premiers pas, \u00e0 partir de 1984, vers une culture assum\u00e9e du pouvoir. Et c&#8217;est avec Lionel Jospin qu&#8217;il s&#8217;installe dans un r\u00e9formisme affirm\u00e9, d\u00e9sireux de r\u00e9duire le d\u00e9calage entre le discours tenu avant le pouvoir et l&#8217;action au pouvoir.<\/p>\n<p>Pour Bergounioux et Grunberg, le parti socialiste doit se d\u00e9barrasser de son \u00ab long remords du pouvoir \u00bb. Il doit assumer son r\u00e9formisme, s&#8217;engager \u00e0 ne promettre que ce qu&#8217;il peut tenir. Pour cela, il doit admettre, comme le sugg\u00e9rait Michel Rocard en 1977, que le risque et la sanction sont n\u00e9cessaires \u00e0 toute \u00e9conomie d\u00e9velopp\u00e9e et qu&#8217;il faut donc choisir entre \u00ab le march\u00e9 et le rationnement \u00bb. Laurent Fabius, Michel Rocard, Lionel Jospin ont pouss\u00e9 dans cette direction. En 1984, le PS a amorc\u00e9 une \u00e9volution, mais il n&#8217;a pas voulu ou il n&#8217;a pas su l&#8217;assumer. Telle est la source de ses difficult\u00e9s.<\/p>\n<p>Peut-il aujourd&#8217;hui y parvenir ? Bergounioux et Grunberg le souhaitent ; ils ne sont pas s\u00fbrs que le PS soit pr\u00eat \u00e0 le faire. \u00ab L&#8217;environnement politique et culturel \u00bb, regrettent-ils, n&#8217;est pas si favorable : la culture radicale, dont est issue la tradition socialiste, continue \u00e0 peser, hier avec la force du Parti communiste, aujourd&#8217;hui avec celle des mouvances antilib\u00e9rales. En 2005, le PS est donc partag\u00e9 entre deux options : celle qui, autour de Fran\u00e7ois Hollande, propose une adaptation de la culture socialiste sans pour autant en r\u00e9viser compl\u00e8tement les fondements ; celle qui, autour de Laurent Fabius et des autres courants critiques, pr\u00e9f\u00e8rent continuer la logique sociale-d\u00e9mocrate ancienne sans prendre aucune distance avec elle. D\u00e9c\u00e8lera-t-on dans ce constat une pointe d&#8217;amertume ? Dans les deux cas, le \u00ab r\u00e9formisme assum\u00e9 \u00bb risque d&#8217;\u00eatre, sinon absent, du moins timide. Les m\u00eames causes produisant les m\u00eames effets, est-ce le signe d&#8217;un \u00e9chec \u00e0 venir ? <\/p>\n<p>Roger Martelli<\/p>\n<p>1. Tous deux sont membres du Parti socialiste. Alain Bergounioux, historien, est au secr\u00e9tariat du PS. G\u00e9rard Grunberg est politologue. Tous deux avaient d\u00e9j\u00e0 publi\u00e9, en 1992, Le long remords du pouvoir. Le Parti socialiste 1905-1992, Fayard.<\/p>\n<p>2. L&#8217;ambition et le remords. Les socialistes fran\u00e7ais et le pouvoir (1905-2005), Fayard, 610 p., 28 euros.<\/p>\n<p><strong> Exercer des pouvoirs pour les subvertir <\/strong><\/p>\n<p>Je ne discuterai pas dans le d\u00e9tail un livre que j&#8217;ai lu avec int\u00e9r\u00eat et plaisir. Beaucoup de ses analyses m&#8217;ont paru fortes, pertinentes. Je suis pourtant en d\u00e9saccord avec l&#8217;esprit g\u00e9n\u00e9ral de la th\u00e8se d\u00e9fendue. Je d\u00e9battrai donc moins de la d\u00e9monstration que du parti pris.<\/p>\n<p><strong> Tradition r\u00e9volutionnaire <\/strong><\/p>\n<p>Nos auteurs consid\u00e8rent que le poids de la tradition r\u00e9volutionnaire est une contrainte qui emp\u00eache le parti socialiste de r\u00e9ussir sa mutation r\u00e9formiste et de surmonter ainsi son rapport ambigu au pouvoir. Sans doute le poids d&#8217;une culture r\u00e9volutionnaire a-t-il fait obstacle chez nous \u00e0 l&#8217;installation d&#8217;une social-d\u00e9mocratie calqu\u00e9e sur le mod\u00e8le de l&#8217;Europe du Nord et du Nord-Ouest. Mais on r\u00e9torquera que la marque r\u00e9volutionnaire est moins une contrainte qu&#8217;une chance. A partir d&#8217;un m\u00eame parti pris de justice : n&#8217;est-ce pas l\u00e0 la matrice commune \u00e0 toute la gauche ? :, on peut vouloir s&#8217;adapter au capitalisme pour l&#8217;am\u00e9nager ou vouloir s&#8217;arracher \u00e0 sa logique in\u00e9galitaire pour l&#8217;annihiler. Les deux attitudes ont chacune leur rationalit\u00e9. Le revers g\u00e9n\u00e9ral de la social-d\u00e9mocratie europ\u00e9enne \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1970 n&#8217;invalide pas en lui-m\u00eame le choix r\u00e9formiste ; l&#8217;effondrement du sovi\u00e9tisme ne disqualifie en lui-m\u00eame, ni le parti pris communiste, ni le d\u00e9sir d&#8217;une radicalit\u00e9 transformatrice. A ce constat, j&#8217;en ajoute un autre qui me distingue de nos deux auteurs. La social-d\u00e9mocratie eut au XXe si\u00e8cle une port\u00e9e r\u00e9formatrice : elle fit corps avec l&#8217;Etat r\u00e9gulateur et redistributeur. Elle l&#8217;eut par la vertu d&#8217;un mouvement ouvrier pugnace. Elle l&#8217;eut aussi par l&#8217;insistance d&#8217;une exigence r\u00e9volutionnaire omnipr\u00e9sente, voire par la pression qu&#8217;exer\u00e7a le mod\u00e8le sovi\u00e9tique, quelles qu&#8217;en aient \u00e9t\u00e9 par ailleurs les limites et les perversions. Eliminez la force de cette subversion critique et le socialisme est r\u00e9duit \u00e0 n&#8217;\u00eatre qu&#8217;une variante du lib\u00e9ralisme dominant&#8230; Allons jusqu&#8217;\u00e0 ce qui peut sembler, \u00e0 tort, un paradoxe : pas de social-d\u00e9mocratie appuy\u00e9e sur la r\u00e9forme, m\u00eame mod\u00e9r\u00e9e, sans impulsion \u00ab r\u00e9volutionnaire \u00bb en dehors d&#8217;elle.<\/p>\n<p><strong> Un parti pour le pouvoir <\/strong><\/p>\n<p>Nos auteurs tiennent pour un progr\u00e8s l&#8217;\u00e9volution socialiste d&#8217;une conception du parti en lui-m\u00eame \u00e0 une conception du parti \u00ab pour le pouvoir \u00bb. Il est vrai que toute culture politique qui tend \u00e0 faire du parti une fin plut\u00f4t qu&#8217;un moyen fait courir le risque d&#8217;un enfermement \u00e9puisant. Vrai aussi que le recul devant les responsabilit\u00e9s (tentation persistante d&#8217;une <\/p>\n<p>culture d&#8217;extr\u00eame gauche) est une carence pr\u00e9judiciable. Mais il n&#8217;est pas moins vrai que la participation au pouvoir ne devrait avoir de sens, pour des h\u00e9ritiers de Jaur\u00e8s, que si elle contribue \u00e0 la subversion g\u00e9n\u00e9rale des pouvoirs. Je tiens que l&#8217;int\u00e9gration croissante du PS \u00e0 l&#8217;esprit des institutions est tout aussi nocive que l&#8217;int\u00e9riorisation par lui des contraintes suppos\u00e9es des march\u00e9s. Quel qu&#8217;en soit le lieu d&#8217;application, le renoncement \u00e0 changer progressivement les \u00ab r\u00e8gles du jeu \u00bb conduit \u00e0 l&#8217;\u00e9chec politique et \u00e0 l&#8217;amertume sinon au remords du pouvoir. Or changer l&#8217;esprit des lois consiste d&#8217;abord \u00e0 \u00e9largir le pouvoir des citoyens. Si la gauche ne s&#8217;appuie pas sur le mouvement critique r\u00e9el : ce que l&#8217;on appelle depuis quelques ann\u00e9es le mouvement social et\/ou altermondialiste :, si elle n&#8217;\u00e9largit pas le champ d&#8217;implication de mouvement, si elle se contente du jeu d\u00e9l\u00e9gataire, elle se met dans l&#8217;incapacit\u00e9 de contredire la reproduction irr\u00e9pressible des normes financi\u00e8res et elle \u00e9choue au bout du compte. Ce qui valut hier vaudra pour demain.<\/p>\n<p><strong> De l&#8217;utopie \u00e0 la gestion <\/strong><\/p>\n<p>Devant la contradiction entre l&#8217;utopie socialiste originelle : la soci\u00e9t\u00e9 sans classe : et le choix gestionnaire, Bergounioux et Grunberg plaident pour une coh\u00e9rence fond\u00e9e sur la primaut\u00e9 du choix gestionnaire. La question de l&#8217;efficacit\u00e9 des gestions publiques est certes incontournable \u00e0 qui veut subvertir l&#8217;ordre du monde et je ne balaie donc pas leur propos d&#8217;un revers de main. Rien ne dit que, dans un capitalisme financiaris\u00e9 et mondialis\u00e9, la seconde hypoth\u00e8se socialiste (le  grand retour de la \u00ab volont\u00e9 \u00bb ch\u00e8re \u00e0 Henri Emmanuelli) sera capable de surmonter l&#8217;\u00e9cart entre le discours social-d\u00e9mocrate et la r\u00e9alisation gestionnaire. Mais \u00e0 ne pas tenter de contredire la logique de l&#8217;accommodement, le socialisme est vou\u00e9 au \u00ab social-lib\u00e9ralisme \u00bb d&#8217;un Tony Blair. Contrairement \u00e0 ce qu&#8217;affirmait nagu\u00e8re Lionel Jospin, la soci\u00e9t\u00e9 de march\u00e9 est aujourd&#8217;hui le corollaire in\u00e9vitable d&#8217;une \u00e9conomie de march\u00e9. Quelles que soient les intentions de nos analystes, je crains que, au bout du compte, la logique politique qu&#8217;ils nous proposent ne nous conduise \u00e0 rompre avec cette \u00ab synth\u00e8se jaur\u00e9sienne \u00bb dont ils disent qu&#8217;elle fut au centre de la restructuration socialiste des lendemains du congr\u00e8s de Tours. Car si Jean Jaur\u00e8s a soutenu, contre la majorit\u00e9 des socialistes, la participation du socialiste Alexandre Millerand au cabinet du radical Waldeck-Rousseau, il l&#8217;a fait par contrainte tactique, pas par conviction gestionnaire. Si son sens de l&#8217;opportunit\u00e9 l&#8217;\u00e9loigne du dogmatisme de Jules Guesde, son \u00ab \u00e9volution r\u00e9volutionnaire \u00bb n&#8217;est pas du c\u00f4t\u00e9 du \u00ab gradualisme \u00bb de l&#8217;Allemand Bernstein ou du Fran\u00e7ais Millerand, mais tout enti\u00e8re du c\u00f4t\u00e9 de la r\u00e9volution. Or ce n&#8217;est pas de ce c\u00f4t\u00e9-l\u00e0 (quelle qu&#8217;en soit la forme que l&#8217;on envisage de lui donner) que le livre nous sugg\u00e8re d&#8217;aller.<\/p>\n<p><strong> Adapter ou d\u00e9passer ? <\/strong><\/p>\n<p>L&#8217;essentiel de la construction intellectuelle esquiss\u00e9e par Bergounioux et Grunberg repose sur l&#8217;id\u00e9e qu&#8217;une alternative globale au capitalisme, \u00e0 la fois \u00e9conomique, sociale et politique, n&#8217;a aujourd&#8217;hui rien d&#8217;envisageable et que le XXe si\u00e8cle en a d\u00e9l\u00e9gitim\u00e9 la pens\u00e9e m\u00eame. On peut soutenir l&#8217;opinion inverse. Au niveau de contradiction actuel du syst\u00e8me, le r\u00e9alisme est en train de changer de camp : accepter la r\u00e8gle du jeu, ne serait-ce que pour l&#8217;infl\u00e9chir positivement, n&#8217;a plus rien de r\u00e9aliste. L&#8217;accommodement pur et simple aboutit \u00e0 accepter en pratique une logique dont on sait par avance les effets destructeurs. Reste : cela sera ici conc\u00e9d\u00e9 aux auteurs : que l&#8217;affirmation alternative, raisonnable mais optimiste, vaut si ladite alternative est capable de se hausser \u00e0 la hauteur d&#8217;un projet, de devenir mouvement et d&#8217;acqu\u00e9rir force politique. Or, quelle que soit l&#8217;estime que je porte \u00e0 ceux qui, socialistes, agissent pour un socialisme de transformation et non d&#8217;adaptation, je consid\u00e8re que l&#8217;avenir de cette alternative se joue d&#8217;abord \u00e0 l&#8217;ext\u00e9rieur du PS. Pas contre le PS de fa\u00e7on absolue (mais ouvertement contre l&#8217;inflexion op\u00e9r\u00e9e \u00e0 partir de 1984). N\u00e9anmoins de fa\u00e7on concurrente et \u00e0 tout le moins distincte de lui. Je ne crois pas \u00e0 une gauche s\u00e9par\u00e9e en deux camps herm\u00e9tiques : les \u00ab deux gauches \u00bb. Mais je crois \u00e0 la p\u00e9rennit\u00e9 d&#8217;une gauche polaris\u00e9e par les choix contraires de l&#8217;adaptation et du d\u00e9passement. Encore faut-il que les deux p\u00f4les ne soient pas d\u00e9s\u00e9quilibr\u00e9s. Dans l&#8217;imm\u00e9diat, que l&#8217;esprit d&#8217;alternative ne soit pas second par rapport \u00e0 celui d&#8217;accommodement. <\/p>\n<p>Roger Martelli<\/p>\n<p><strong> Pour un r\u00e9formisme assum\u00e9 <\/strong><\/p>\n<p>Il est toujours int\u00e9ressant (et agr\u00e9able) pour un auteur de prendre connaissance d&#8217;une lecture critique de ses travaux : surtout quand elle repose sur un effort s\u00e9rieux de compr\u00e9hension. Roger Martelli a eu l&#8217;amabilit\u00e9 de me communiquer ses textes. Et plut\u00f4t que d&#8217;ajouter un expos\u00e9 tout fait en regard de son analyse, je pr\u00e9f\u00e8re y r\u00e9pondre point par point pour que le dialogue soit le plus serr\u00e9 possible.<\/p>\n<p>Un mot, d&#8217;abord, sur la lecture du livre. Il ne s&#8217;agit pas d&#8217;un livre narratif qui dessinerait un programme pour le Parti socialiste. Il s&#8217;agit d&#8217;une r\u00e9flexion proprement historique \u00e0 partir d&#8217;un probl\u00e8me : comment les socialistes ont-ils organis\u00e9 leur relation avec l&#8217;exercice du pouvoir ? Et, pourquoi constate-t-on depuis un si\u00e8cle des \u00ab cycles \u00bb qui offrent des traits communs malgr\u00e9 les \u00e9volutions profondes intervenues depuis un si\u00e8cle ? C&#8217;est, donc, un livre \u00ab d&#8217;histoire probl\u00e8me \u00bb. L&#8217;\u00e9tude am\u00e8ne \u00e0 mettre en \u00e9vidence des \u00ab dysfonctionnements \u00bb dont nous pensons qu&#8217;ils viennent largement de la difficult\u00e9 \u00e0 assumer les politiques effectivement men\u00e9es et \u00e0 en rendre compte dans le d\u00e9bat politique. Ensuite, le lecteur, selon ses propres convictions, est libre de porter un jugement. Les auteurs ont effectivement le leur. Mais l&#8217;important est qu&#8217;il ne limite pas la pertinence de l&#8217;analyse&#8230; et la libert\u00e9 de prendre la distance n\u00e9cessaire par rapport \u00e0 l&#8217;objet \u00e9tudi\u00e9 (m\u00eame s&#8217;il est proche : surtout s&#8217;il est proche&#8230;).<\/p>\n<p><strong> Compromis et r\u00e9alit\u00e9 sociale <\/strong><\/p>\n<p>J&#8217;en viens maintenant au \u00ab partis pris \u00bb de Roger Martelli. J&#8217;ai un point d&#8217;accord avec lui. Le \u00ab r\u00e9formisme \u00bb n&#8217;a pas une existence en soi. Il a besoin d&#8217;un rapport de force social pour r\u00e9ussir. Dans les pays de social-d\u00e9mocratie, en Europe du Nord notamment, il s&#8217;est m\u00eame fond\u00e9 sur un rapport de force tranch\u00e9 entre le parti et les syndicats, g\u00e9n\u00e9ralement unifi\u00e9s, et le patronat. Les \u00ab compromis \u00bb qui en r\u00e9sultent d\u00e9pendent \u00e9troitement de la r\u00e9alit\u00e9 sociale. La mauvaise compr\u00e9hension persistante en France de ce fait vient du r\u00f4le que jouent l&#8217;Etat et la loi qui font que les politiques socialistes paraissent plus \u00ab gestionnaires \u00bb. Mais elles refl\u00e8tent \u00e9galement les luttes et les \u00e9volutions sociales. Et, de ce point de vue, il est clair que le Parti communiste a jou\u00e9 : m\u00eame si cela n&#8217;\u00e9tait pas son objectif : et joue un r\u00f4le notable dans la constitution des rapports de force sociaux. Il n&#8217;y a donc pas une ext\u00e9riorit\u00e9 : comme veut l&#8217;\u00e9tablir pour sa th\u00e8se finale Roger Martelli : entre les politiques r\u00e9formistes et la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>Le probl\u00e8me central des remarques critiques de mon contradicteur vient de ce qu&#8217;il fait un usage quelque peu intemporel de la notion de \u00ab tradition r\u00e9volutionnaire \u00bb ou de \u00ab radicalit\u00e9 transformatrice \u00bb. <\/p>\n<p><strong> Les le\u00e7ons du si\u00e8cle pass\u00e9 <\/strong><\/p>\n<p>Il faudrait quand m\u00eame tirer une bonne fois pour toutes les le\u00e7ons du si\u00e8cle pass\u00e9. L&#8217;exp\u00e9rience des r\u00e9gimes communistes, partout dans le monde, dans des cultures vari\u00e9es et des moments diff\u00e9rents, a montr\u00e9 qu&#8217;un projet de transformation sociale respectueux de l&#8217;homme ne pouvait pas se passer ni des libert\u00e9s, donc de la reconnaissance du pluralisme politique, social, culturel des soci\u00e9t\u00e9s humaines, ni d&#8217;\u00e9l\u00e9ments de concurrence et de comp\u00e9tition des \u00e9conomies de march\u00e9, sinon il se transforme en son contraire. A partir de ce moment-l\u00e0, on entre, qu&#8217;on le veuille ou non, dans une logique sociale-d\u00e9mocrate (qui peut \u00eatre certes plus ou moins audacieuse) faite d&#8217;\u00e9quilibre entre le march\u00e9 et l&#8217;Etat, le travail et le capital, la comp\u00e9tition et la solidarit\u00e9. Or, \u00e0 aucun moment, dans ce texte et ailleurs, Roger Martelli ne fait l&#8217;inventaire de \u00ab sa \u00bb tradition autrement qu&#8217;en termes g\u00e9n\u00e9raux. La n\u00e9cessit\u00e9 de la d\u00e9mocratie est certes reconnue et revendiqu\u00e9e, mais encore faut-il voir quelles en sont les conditions r\u00e9elles d&#8217;existence. Il y a l\u00e0 une part de l&#8217;h\u00e9ritage du lib\u00e9ralisme politique, celui de la r\u00e8gle et des contre-pouvoirs qu&#8217;il faut prendre en compte.<\/p>\n<p><strong> Les meilleurs \u00e9quilibres <\/strong><\/p>\n<p>Nous ne plaidons pas dans ce livre pour \u00ab la primaut\u00e9 du choix gestionnaire \u00bb. L&#8217;\u00e9conomie de march\u00e9 est le syst\u00e8me le plus efficace pour favoriser une production durable de richesses (voyez la Chine communiste !). Mais la d\u00e9mocratie, c&#8217;est-\u00e0-dire la politique, doit pouvoir agir sur la soci\u00e9t\u00e9 pour contrecarrer (et pas seulement limiter) les \u00e9volutions n\u00e9gatives, r\u00e9sultats de l&#8217;action des individus, pour favoriser l&#8217;int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral. Dire cela, c&#8217;est donner raison \u00e0 Proudhon, pourtant critiquable pour nombre d&#8217;aspects, sur Marx, pourtant bien meilleur analyste du capitalisme. Il n&#8217;y a jamais dans l&#8217;histoire humaine de synth\u00e8se d\u00e9finitive des contradictions. Il faut r\u00e9aliser les meilleurs \u00ab \u00e9quilibres \u00bb possibles dans des r\u00e9alit\u00e9s toujours contradictoires.<\/p>\n<p>Les socialistes n&#8217;ont pas renonc\u00e9 \u00e0 cette perspective. C&#8217;est pour cela qu&#8217;ils ne sont pas des lib\u00e9raux. Ils croient dans la n\u00e9cessit\u00e9 d&#8217;une ma\u00eetrise collective de l&#8217;\u00e9volution de nos soci\u00e9t\u00e9s. Cela implique de travailler \u00e0 r\u00e9aliser les conditions d&#8217;une d\u00e9mocratie r\u00e9elle, en termes d&#8217;institutions, d&#8217;\u00e9ducation, de culture et, pour ce faire, de donner les s\u00e9curit\u00e9s sociales indispensables \u00e0 la vie d\u00e9mocratique. Ensuite, les politiques men\u00e9es sont plus ou moins bonnes, elles peuvent \u00e9chouer, parce que les obstacles sont trop forts, parce que, aussi, le courage manque, elles peuvent \u00e9galement r\u00e9ussir&#8230;<\/p>\n<p>A chacun de porter ses jugements. Mais je ne vois pas ce que politiquement apporte de diff\u00e9rent la vision de Roger Martelli. Au niveau des logiques politiques : qui sont fondamentales et qui expliquent qu&#8217;il n&#8217;y avait pas de conciliation possible entre le marxisme-l\u00e9ninisme et le socialisme d\u00e9mocratique : il ne dit pas quelque chose de diff\u00e9rent concernant l&#8217;exercice du pouvoir. Cela est si vrai qu&#8217;il prend parti pour l&#8217;ext\u00e9riorit\u00e9, pour le mouvement social : en renon\u00e7ant quelque peu \u00e0 affronter les contradictions du pouvoir. Cela a tout \u00e0 fait sa l\u00e9gitimit\u00e9. Le mouvement social fait partie de la lutte politique au sens large. Mais il ne pr\u00e9tend pas au pouvoir. J&#8217;attends donc de Roger Martelli, dont j&#8217;appr\u00e9cie la culture historique, un travail sur \u00ab les communistes fran\u00e7ais et le pouvoir (1920&#8230;) \u00bb ! <\/p>\n<p>Alain Bergounioux<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Alors que les socialistes s&#8217;accordent pour gagner les \u00e9lections de 2007, un livre d&#8217;Alain Bergounioux s&#8217;interroge sur le rapport du PS au pouvoir. 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