{"id":3402,"date":"2005-12-01T00:00:00","date_gmt":"2005-11-30T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/l-interview-des-lecteurs-jeanne3402\/"},"modified":"2005-12-01T00:00:00","modified_gmt":"2005-11-30T23:00:00","slug":"l-interview-des-lecteurs-jeanne3402","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=3402","title":{"rendered":"L&#8217;interview des lecteurs : Jeanne Balibar"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Avec Jeanne Balibar, on d\u00e9couvre la d\u00e9marche d&#8217;une actrice curieuse et passionn\u00e9e qui, tout en refusant le star-system, s&#8217;impose comme l&#8217;une des meilleures de sa g\u00e9n\u00e9ration. Film d&#8217;auteur, th\u00e9\u00e2tre, t\u00e9l\u00e9vision, danse, chant: Jeanne Balibar met au c\u0153ur m\u00eame de la raison d&#8217;\u00eatre l\u00e0 le plaisir de jouer. Parmi ses projets : un nouveau disque et le tournage en janvier de<em> La Duchesse de Langeais <\/em>, de Rivette, avec Depardieu, Piccoli et Bulle Ogier. <\/p>\n<p><strong> Fr\u00e9d\u00e9ric Mercier. <\/strong> Sur les tournages, vous vous int\u00e9ressez beaucoup \u00e0 la technique. Est-ce important pour votre jeu d&#8217;aller discuter avec les \u00e9lectriciens ?<\/p>\n<p><strong> Jeanne Balibar. <\/strong> Je ne vais pas voir l&#8217;\u00e9lectricien ou le machiniste ! Je regarde ce qu&#8217;ils font. Le cin\u00e9ma est \u00e0 la fois le syst\u00e8me social le plus in\u00e9galitaire et le plus d\u00e9mocratique qui soit. C&#8217;est un art des temps modernes : les individus sont tous les uns \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des autres. Aucune diff\u00e9rence entre les com\u00e9diens et les autres acteurs de la prise, qu&#8217;il s&#8217;agisse du chef op\u00e9rateur, du pointeur, des \u00e9lectriciens, du machiniste ou du metteur en sc\u00e8ne. Du coup, on fabrique l&#8217;image ou le plan comme un groupe de musiciens, \u00e0 part \u00e9gale. C&#8217;est le contraire du th\u00e9\u00e2tre, qui est pourtant cens\u00e9 \u00eatre un art de la d\u00e9mocratie, mais qui repose en g\u00e9n\u00e9ral sur la sacralisation de l&#8217;incarnation. Qu&#8217;on le veuille ou non, l&#8217;acteur est le porte-parole de quelque chose de sacr\u00e9 au th\u00e9\u00e2tre. C&#8217;est li\u00e9 aux origines m\u00eames de ce mode de repr\u00e9sentation. Au cin\u00e9ma, les acteurs heureux sont ceux qui ont compris qu&#8217;un plan se fait \u00e0 plusieurs. Si j&#8217;observe beaucoup le travail des techniciens, c&#8217;est parce que \u00e7a me permet de cerner les intentions du metteur en sc\u00e8ne. Pour saisir ce qu&#8217;il attend de moi, j&#8217;\u00e9coute les indications qu&#8217;il donne \u00e0 l&#8217;\u00e9lectricien ou \u00e0 la cam\u00e9ra. Quand je le vois demander un plan am\u00e9ricain, je sais alors que je dois adapter ma mani\u00e8re de jouer. Je suis comme le chanteur qui \u00e9coute la partition de la basse ou des violons. Etre acteur de cin\u00e9ma, c&#8217;est vraiment \u00eatre instrumentiste.<\/p>\n<p><strong> Damien Pottier. <\/strong> Qu&#8217;en est-il de l&#8217;aspect in\u00e9galitaire du syst\u00e8me ?<\/p>\n<p><strong> Jeanne Balibar. <\/strong> Je veux parler du star-system. Le fonctionnement in\u00e9galitaire est li\u00e9 au mode de production d&#8217;une industrie du divertissement qui est le truc le plus d\u00e9gueulasse qui soit ! En m\u00eame temps, c&#8217;est assez complexe : si on ne veut pas \u00eatre complice, il faut faire un autre m\u00e9tier parce que tous les arts du divertissement sont impurs. Qu&#8217;on tourne avec Philippe Garrel, Luc Besson ou Josiane Balasko, il y a toujours un c\u00f4t\u00e9 business. Les cha\u00eenes de t\u00e9l\u00e9 donnent de l&#8217;argent pour produire des films avec des acteurs dits greenlightable : lorsque ces acteurs jouent dans un film, le feu vert est donn\u00e9, les producteurs savent qu&#8217;ils peuvent miser dessus. Il ne suffit pas d&#8217;avoir beaucoup de films \u00e0 son actif pour \u00eatre greenlightable. Ceux qui ont fait du cin\u00e9ma d&#8217;auteur, comme moi, ne sont pas sur la liste. Le star-system a une explication mat\u00e9rielle toute b\u00eate. Si on va chercher les com\u00e9diens en voiture, si on leur interdit de porter quoi que ce soit, si on leur am\u00e9nage des loges avec du chauffage, ce n&#8217;est pas pour leurs beaux yeux. Un acteur qui n&#8217;est pas filmable, c&#8217;est une journ\u00e9e de tournage foutue en l&#8217;air. Et une journ\u00e9e de tournage, c&#8217;est beaucoup d&#8217;argent. Un rhume peut co\u00fbter tr\u00e8s cher \u00e0 la production ! Toutes ces attentions cr\u00e9ent une ambiance \u00e9trange, mais il ne faut pas \u00eatre dupe. Quand les gens sont malins, ils comprennent pourquoi on les traite comme du sucre. Apr\u00e8s, il existe des raisons plus psychologiques. Les actrices  connues pour arriver tr\u00e8s en retard ne le font pas par caprice. Au bout de dix, quinze, vingt ans, elles n&#8217;en peuvent r\u00e9ellement plus de la dictature de l&#8217;instant propice. Le cin\u00e9ma est un milieu, au sens biologique du terme, o\u00f9 la tyrannie du temps est terrible : pour des questions de lumi\u00e8re, il faut \u00eatre pr\u00eat \u00e0 jouer \u00e0 la seconde o\u00f9 le metteur en sc\u00e8ne dit moteur, et cette seconde-l\u00e0, ce n&#8217;est jamais \u00e0 l&#8217;acteur de la d\u00e9terminer.<\/p>\n<p><strong> Delphine Brual. <\/strong> Ce qui me g\u00eane beaucoup dans le m\u00e9tier de com\u00e9dienne, ce sont tous les \u00e0-c\u00f4t\u00e9. Pour trouver du travail, il faut parler de soi, se mettre en avant, arriver \u00e0 s&#8217;affirmer tout en gardant une humilit\u00e9 et une disponibilit\u00e9. Comment faites-vous ?<\/p>\n<p><strong> Jeanne Balibar. <\/strong> C&#8217;est tr\u00e8s compliqu\u00e9. J&#8217;ai tendance \u00e0 penser qu&#8217;on ne saurait jamais trop se m\u00e9fier de son propre masochisme. Pour avoir la force de continuer, il faut essayer de s&#8217;accrocher aux gens qui nous aiment, d\u00e9j\u00e0, avec toute l&#8217;\u00e9nergie vitale dont on dispose. C&#8217;est vrai que c&#8217;est odieux ! Les journ\u00e9es du Conservatoire ressemblent \u00e0 un march\u00e9 aux esclaves. Tous les acteurs se retrouvent dans la situation d&#8217;aller \u00e0 des castings, tous ont connu des exp\u00e9riences \u00e9pouvantables. Pour compenser, il faut rep\u00e9rer les endroits o\u00f9 l&#8217;on se sent vraiment bien. La seule mani\u00e8re de se prot\u00e9ger, c&#8217;est d&#8217;avoir une certitude amoureuse forte avec certaines personnes.<\/p>\n<p><strong> Damien Pottier. <\/strong> Aujourd&#8217;hui, j&#8217;enseigne le th\u00e9\u00e2tre \u00e0 des enfants et des primo-arrivants. Avec eux, j&#8217;ai trouv\u00e9 un endroit dans lequel je me sens bien. Savoir ce qu&#8217;on est pr\u00eat \u00e0 accepter, cautionner, c&#8217;est quelque chose d&#8217;important.<\/p>\n<p><strong> Jeanne Balibar. <\/strong> Et de lent. Chez moi, il a fallu un long cheminement avant que j&#8217;arrive \u00e0 savoir o\u00f9 \u00e9tait ma place. J&#8217;ai d\u00fb me d\u00e9barrasser de mon surmoi. Aujourd&#8217;hui, je fais des choses qui me rendent heureuse avec des gens qui me rendent heureuse. Je ne me pose plus tellement la question de savoir si c&#8217;est l\u00e0 qu&#8217;il faut travailler. Je suis beaucoup moins s\u00fbre qu&#8217;avant que ce que je fais soit bien, mais beaucoup plus que c&#8217;est l\u00e0 que j&#8217;ai envie d&#8217;\u00eatre.<\/p>\n<p><strong> Damien Pottier. <\/strong> Est-ce que le choix de metteurs en sc\u00e8ne qui appartiennent \u00e0 une m\u00eame famille, qui ont une id\u00e9e commune du cin\u00e9ma, est une mani\u00e8re de trouver votre voie dans ce syst\u00e8me que vous qualifiez de d\u00e9gueulasse ?<\/p>\n<p><strong> Jeanne Balibar. <\/strong> J&#8217;ai toujours choisi en fonction de mes go\u00fbts de spectatrice. Mais je crois que c&#8217;est une erreur. Cette attitude emp\u00eache de progresser. J&#8217;aurais bien mieux fait d&#8217;accepter Jet Set quand on me l&#8217;a propos\u00e9, m\u00eame si ce n&#8217;est pas ma tasse de th\u00e9, parce que comme actrice j&#8217;aurais beaucoup avanc\u00e9. Etre dirig\u00e9 par une passion : celle de l&#8217;argent ou de la drogue : emp\u00eache d&#8217;exercer son jugement, c&#8217;est parfait pour faire des progr\u00e8s. Les acteurs vraiment avares ou gravement toxicomanes sont plus ouverts. M\u00eame chose pour ceux qui sont tr\u00e8s amoureux de leur statut. J&#8217;ai des copains qui ont une n\u00e9vrose qui les pousse \u00e0 tout accepter. C&#8217;est parfois dangereux mais cela permet aussi de s&#8217;am\u00e9liorer. Seulement, comme je n&#8217;ai pas envie d&#8217;\u00eatre toute l&#8217;ann\u00e9e sur un plateau, je n&#8217;ai pas le temps de tout faire. Mes choix de vie entra\u00eenent des choix de carri\u00e8re.<\/p>\n<p><strong> Fr\u00e9d\u00e9ric Mercier. <\/strong> Je viens de vous revoir dans<em> Va savoir <\/em>, le film de Rivette. Vous expliquez que vous avez eu beaucoup de mal \u00e0 d\u00e9clamer fort les monologues int\u00e9rieurs. La direction d&#8217;acteurs vous a-t-elle surprise ?<\/p>\n<p><strong> Jeanne Balibar. <\/strong> Les monologues m&#8217;ont surprise parce qu&#8217;au cin\u00e9ma, on parle parfois tout seul mais on ne projette jamais la voix. Avec la cam\u00e9ra \u00e0 deux m\u00e8tres de soi, c&#8217;\u00e9tait difficile. Mais la sp\u00e9cificit\u00e9 de Rivette, c&#8217;est plut\u00f4t qu&#8217;il n&#8217;\u00e9crit pas de sc\u00e9nario. On avait les sc\u00e8nes la veille, parfois le matin en arrivant au maquillage, il fallait les apprendre sur le moment, et ensuite c&#8217;\u00e9tait tr\u00e8s naturel.<\/p>\n<p><strong> Fr\u00e9d\u00e9ric Mercier. <\/strong> Est-ce difficile de jouer un personnage quand on ne sait pas du tout ce qui va lui arriver ?<\/p>\n<p><strong> Jeanne Balibar. <\/strong> Je le savais un peu, quand m\u00eame. J&#8217;avais eu entre les mains une dizaine de pages racontant l&#8217;histoire et Rivette m&#8217;avait demand\u00e9 de revoir<em> Le Carrosse d&#8217;or <\/em> de Renoir. En fait, je me fiche compl\u00e8tement du sc\u00e9nario. Plus le temps passe, plus je pense que pour bien jouer les r\u00f4les, il ne faut pas l&#8217;avoir lu. Si on ne sait pas ce qui va arriver ensuite, ni ce qui est arriv\u00e9 avant, on joue mieux l&#8217;instant pr\u00e9sent.<\/p>\n<p><strong> Damien Pottier. <\/strong> L&#8217;absence de sc\u00e9nario laisse aussi le champ libre \u00e0 l&#8217;improvisation. C&#8217;est quelque chose que vous aimez ?<\/p>\n<p><strong> Jeanne Balibar. <\/strong> C&#8217;est quelque chose que j&#8217;aime beaucoup. Les premiers temps, je n&#8217;y arrivais pas du tout. Avant de rentrer au Conservatoire, j&#8217;ai pass\u00e9 une audition au Th\u00e9\u00e2tre du Soleil avec Ariane Mnouchkine. Il y avait six cents personnes au d\u00e9part, toutes les semaines elle en renvoyait, \u00e0 la fin il n&#8217;en restait que huit. Je n&#8217;ai pas \u00e9t\u00e9 choisie. Je n&#8217;arrivais pas \u00e0 faire des improvisations et je n&#8217;aimais pas \u00e7a. Le go\u00fbt m&#8217;est venu avec les ann\u00e9es.<\/p>\n<p><strong> Delphine Brual. <\/strong> La relation avec le metteur en sc\u00e8ne compte beaucoup. Est-il possible de prendre assez de distance pour jouer avec plaisir quels que soient les rapports qu&#8217;on entretient avec lui ?<\/p>\n<p><strong> Jeanne Balibar. <\/strong> C&#8217;est difficile. Parfois le rapport avec le metteur en sc\u00e8ne est tr\u00e8s dur, mais je ne me suis jamais retrouv\u00e9e dans une situation o\u00f9 ce soit \u00e0 ce point difficile que le plaisir de jouer soit compl\u00e8tement an\u00e9anti. Ce plaisir que je trouve dans le jeu est plus fort que la relation avec le metteur en sc\u00e8ne. La seule chose qui a pu l&#8217;entamer, c&#8217;est la peur que j&#8217;ai ressentie au moment de jouer dans mon premier film et ma premi\u00e8re pi\u00e8ce. Ces fois-l\u00e0, j&#8217;ai \u00e9t\u00e9 tellement humili\u00e9e que je me suis jur\u00e9 que je ne laisserais plus jamais la peur me voler ma raison d&#8217;\u00eatre l\u00e0.<\/p>\n<p><strong> Delphine Brual. <\/strong> Comment faites-vous pour d\u00e9connecter au moment de tourner ou d&#8217;entrer sur sc\u00e8ne ?<\/p>\n<p><strong> Jeanne Balibar. <\/strong> A l&#8217;\u00e9poque, j&#8217;ai r\u00e9ussi \u00e0 me d\u00e9barrasser de la peur par orgueil. Je trouvais que personne n&#8217;avait le droit de me d\u00e9poss\u00e9der de ce qui me plaisait. Maintenant, je me contente de dormir juste avant de jouer. Cela permet de se vider la t\u00eate compl\u00e8tement et \u00e7a ne laisse pas le temps aux mauvaises pens\u00e9es d&#8217;arriver. Et puis j&#8217;ai appris \u00e0 \u00eatre je-m&#8217;en-foutiste, ce qui n&#8217;\u00e9tait pas du tout dans ma nature.<\/p>\n<p><strong> Fr\u00e9d\u00e9ric Mercier. <\/strong> Quelle diff\u00e9rence entre un tournage pour la t\u00e9l\u00e9vision et pour le cin\u00e9ma ?<\/p>\n<p><strong> Jeanne Balibar. <\/strong> Aucune. La doxa voudrait qu&#8217;on tourne plus vite pour le petit \u00e9cran et que les metteurs en sc\u00e8ne donnent moins d&#8217;indications. C&#8217;est faux. J&#8217;ai jou\u00e9 dans plein de films sans budget o\u00f9 le nombre de prises \u00e9tait limit\u00e9. Et pourtant, c&#8217;\u00e9tait vraiment des films de cin\u00e9ma. La seule diff\u00e9rence, c&#8217;est celle qui s\u00e9pare les cin\u00e9astes des artisans qui peuvent \u00eatre tr\u00e8s bons mais qui ne sont pas des auteurs. Ils sont nombreux dans le cin\u00e9ma. Inversement, des tas de films de t\u00e9l\u00e9vision sont r\u00e9alis\u00e9s par des cin\u00e9astes, \u00e0 commencer par Bergman et Pialat.<\/p>\n<p><strong> Damien Pottier. <\/strong> Et quelle diff\u00e9rence voyez-vous entre le th\u00e9\u00e2tre et le cin\u00e9ma ?<\/p>\n<p><strong> Jeanne Balibar. <\/strong> Il n&#8217;y en a pas non plus.<\/p>\n<p><strong> Damien Pottier. <\/strong> Le th\u00e9\u00e2tre s&#8217;inscrit dans un temps pr\u00e9sent v\u00e9cu par les spectateurs. Cette imm\u00e9diatet\u00e9 ne lui conf\u00e8re-t-elle pas une autre dimension ?<\/p>\n<p><strong> Jeanne Balibar. <\/strong> A part quelques d\u00e9tails techniques, je ne vois pas de diff\u00e9rence. Au cin\u00e9ma, on s&#8217;interrompt tout le temps, on tourne dans le d\u00e9sordre, on vient \u00e0 des heures diff\u00e9rentes suivant les jours. Au th\u00e9\u00e2tre, on est l\u00e0 tous les soirs \u00e0 la m\u00eame heure et on conna\u00eet le d\u00e9roul\u00e9. En fait, ce que j&#8217;aime au th\u00e9\u00e2tre est tr\u00e8s proche de ce qui se fait au cin\u00e9ma. Je d\u00e9teste tout ce qui gueule.<\/p>\n<p><strong> Damien Pottier. <\/strong> Vous pr\u00e9f\u00e9rez ignorer ce qui pr\u00e9c\u00e8de et ce qui suit pour mieux jouer le moment pr\u00e9sent. C&#8217;est impossible au th\u00e9\u00e2tre&#8230;<\/p>\n<p><strong> Jeanne Balibar. <\/strong> On peut s&#8217;y exercer. On a tendance \u00e0 consid\u00e9rer que le th\u00e9\u00e2tre pr\u00e9pare au cin\u00e9ma. Je pense que c&#8217;est l&#8217;inverse. Devant une cam\u00e9ra, on apprend \u00e0 rompre la continuit\u00e9 du temps, et du coup \u00e0 oublier la seconde d&#8217;avant. Comme disait Louis Jouvet, d\u00e8s que vous avez jou\u00e9 quelque chose, passez l&#8217;\u00e9ponge. Une chose est s\u00fbre, tous les acteurs abolissent la r\u00e9p\u00e9tition d&#8217;un jour sur l&#8217;autre. C&#8217;est cette impression de faire table rase, cette r\u00e9volution permanente, qui donne envie d&#8217;y retourner.<\/p>\n<p><strong> Fr\u00e9d\u00e9ric Mercier. <\/strong> Aimez-vous tourner en langue \u00e9trang\u00e8re ?<\/p>\n<p><strong> Jeanne Balibar. <\/strong> J&#8217;adore. J&#8217;ai commenc\u00e9 tr\u00e8s tard \u00e0 prendre des cours d&#8217;art dramatique, \u00e0 m&#8217;avouer \u00e0 moi-m\u00eame que j&#8217;avais envie d&#8217;\u00eatre actrice. Avant, j&#8217;ai beaucoup voyag\u00e9 et appris certaines langues. J&#8217;ai toujours pens\u00e9 que cela m&#8217;avait pr\u00e9par\u00e9 au th\u00e9\u00e2tre : le principe est le m\u00eame.  A l&#8217;int\u00e9rieur d&#8217;une langue qui n&#8217;est pas la sienne, il faut r\u00e9ussir \u00e0 \u00eatre soi-m\u00eame. C&#8217;est exactement la m\u00eame chose que de jouer la com\u00e9die.<\/p>\n<p><strong> Fr\u00e9d\u00e9ric Mercier. <\/strong> Pourquoi n&#8217;avez-vous pas \u00e9crit de textes en fran\u00e7ais pour votre album (1) ?<\/p>\n<p><strong> Jeanne Balibar. <\/strong> Pour les raisons que j&#8217;\u00e9non\u00e7ais tout \u00e0 l&#8217;heure : il est plus facile pour moi d&#8217;utiliser le masque de l&#8217;anglais quand je veux \u00e9crire des choses personnelles. Sur mon prochain album, il y aura une seule chanson en fran\u00e7ais et moins de textes de moi.<\/p>\n<p><strong> Fr\u00e9d\u00e9ric Mercier. <\/strong> Vous cumulez plusieurs moyens d&#8217;expression : le cin\u00e9ma, le th\u00e9\u00e2tre, le chant, la danse. Mais vous n&#8217;\u00e9crivez pas&#8230;<\/p>\n<p><strong> Jeanne Balibar. <\/strong> Non. Pendant mes  \u00e9tudes, l&#8217;\u00e9crit \u00e9tait moins un moyen d&#8217;expression que de colmatage. Je faisais tr\u00e8s bien le singe savant ! Je me souviens qu&#8217;en premi\u00e8re, alors que j&#8217;\u00e9tudiais la R\u00e9volution russe, je me suis demand\u00e9 si je prenais ma carte aux Jeunesses Communistes o\u00f9 si j&#8217;apprenais tout mon livre par c\u0153ur. Finalement, j&#8217;ai appris mon livre par c\u0153ur ! Cela dit, j&#8217;ai \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s exalt\u00e9e plus tard par le romanesque des \u00e9tudes d&#8217;histoire. J&#8217;ai fait ma ma\u00eetrise et mon DEA sur les r\u00e9volutions anglaises au XVIIe si\u00e8cle. Apr\u00e8s, j&#8217;ai arr\u00eat\u00e9. Ce que je regrette, c&#8217;est surtout de ne pas avoir fait d&#8217;\u00e9tudes scientifiques. J&#8217;aurais aim\u00e9 exercer un m\u00e9tier li\u00e9 \u00e0 la sant\u00e9 publique. C&#8217;est rat\u00e9 ! <\/p>\n<p><strong> Delphine Brual. <\/strong> Vous avez jou\u00e9 au th\u00e9\u00e2tre le r\u00f4le de Dona Prouh\u00e8ze, personnage du Soulier de satin. Avez-vous rencontr\u00e9 une difficult\u00e9 par rapport \u00e0 la langue de Claudel ?<\/p>\n<p><strong> Jeanne Balibar. <\/strong> A la fin des repr\u00e9sentations, j&#8217;en avais ras-le-bol. Claudel \u00e9crit trop. Je travaillais sur Tchekhov en m\u00eame temps et je me disais : \u00ab Quel bonheur, cet \u00e9crivain dont les personnages disent trois mots ! \u00bb On m&#8217;a propos\u00e9 tout de suite apr\u00e8s de jouer<em> Le Partage de midi <\/em> (de Paul Claudel, ndlr) mais je ne pouvais pas retrouver tout de suite cette h\u00e9morragie verbale. J&#8217;avais une overdose de versets claud\u00e9liens.<\/p>\n<p><strong> Damien Pottier. <\/strong> Les personnes expos\u00e9es ont un pouvoir que les autres n&#8217;ont pas. Avez-vous envie de porter la parole sur l&#8217;intermittence ou les sans-papiers ?<\/p>\n<p><strong> Jeanne Balibar. <\/strong> Je n&#8217;ai pas beaucoup de pouvoir. Les grandes stars populaires, elles, ont un vrai pouvoir. J&#8217;admire la mani\u00e8re qu&#8217;ont des femmes comme Catherine Deneuve ou Jane Birkin de s&#8217;en servir. Je ne me situe pas dans cette cat\u00e9gorie. Il existe aussi des gens qui ont un sens politique, qui savent saisir le moment propice pour r\u00e9diger un texte qui parle \u00e0 tout le monde. Un jour, Arnaud Desplechin et Pascale Ferran ont d\u00e9cid\u00e9 d&#8217;appeler \u00e0 la d\u00e9sob\u00e9issance civile. Ils ont mis six cent mille personnes dans les rues. Ce n&#8217;est pas un pouvoir statutaire mais un pouvoir de la pens\u00e9e. Je n&#8217;ai pas non plus cette capacit\u00e9-l\u00e0. Quant au militantisme, mon exp\u00e9rience en tant que secr\u00e9taire d&#8217;un syndicat d&#8217;\u00e9tudiants a \u00e9t\u00e9 catastrophique. J&#8217;aurais mieux fait de m&#8217;abstenir, d&#8217;autant que j&#8217;ai beaucoup de respect pour le mot et la chose militante. J&#8217;ai des engagements ponctuels consistant \u00e0 signer des p\u00e9titions et aller \u00e0 des manifestations qui vont de pair avec l&#8217;id\u00e9e que je me fais d&#8217;une R\u00e9publique, d&#8217;une d\u00e9mocratie, de l&#8217;hospitalit\u00e9, de l&#8217;humanit\u00e9. Comme citoyenne, j&#8217;ai manifest\u00e9 r\u00e9cemment contre les expulsions des familles log\u00e9es dans les immeubles insalubres. J&#8217;ai aussi particip\u00e9 \u00e0 un disque pour le compte du Gisti. Mais militer vraiment dans un parti politique, un syndicat ou une association, c&#8217;est tellement plus de travail et de temps ! Mon discours est sans doute un peu d\u00e9ceptif mais je n&#8217;ai pas les capacit\u00e9s visionnaires d&#8217;un Vilar ou d&#8217;un Vitez. J&#8217;essaie de me forger une opinion au coup par coup, et de d\u00e9fendre celle qui me para\u00eet la plus juste. <\/p>\n<p>Propos recueillis par <strong> Marion Rousset <\/strong><\/p>\n<p>1. Paramour, Derni\u00e8re Bande, 2003.<\/p>\n<p>Paru dans<em> Regards <\/em> n\u00b0 24, d\u00e9cembre 2005<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Avec Jeanne Balibar, on d\u00e9couvre la d\u00e9marche d&#8217;une actrice curieuse et passionn\u00e9e qui, tout en refusant le star-system, s&#8217;impose comme l&#8217;une des meilleures de sa g\u00e9n\u00e9ration. Film d&#8217;auteur, th\u00e9\u00e2tre, t\u00e9l\u00e9vision, danse, chant: Jeanne Balibar met au c\u0153ur m\u00eame de la raison d&#8217;\u00eatre l\u00e0 le plaisir de jouer. 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