{"id":3389,"date":"2005-04-01T00:00:00","date_gmt":"2005-03-31T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/interview-des-lecteurs-michel3389\/"},"modified":"2005-04-01T00:00:00","modified_gmt":"2005-03-31T22:00:00","slug":"interview-des-lecteurs-michel3389","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=3389","title":{"rendered":"Interview des lecteurs : Michel Onfray"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"><em> \u00ab H\u00e2tons-nous de rendre la philosophie populaire. \u00bb <\/em> Cette formule de Diderot est devenue un credo pour le philosophe Michel Onfray, interlocuteur disert de nos lecteurs dans un entretien qui aborde le r\u00f4le de la philosophie, le plaisir, le f\u00e9minisme, l&#8217;individualisme, les choix politiques. <\/p>\n<p><strong> Emmanuelle Grand. <\/strong> Vous dites que la philosophie vous a sauv\u00e9 la vie. Pouvez-vous revenir l\u00e0-dessus ?<\/p>\n<p><strong> Michel Onfray. <\/strong> L&#8217;histoire est un peu longue. J&#8217;ai d\u00e9couvert le plaisir de la lecture en pension, o\u00f9 j&#8217;ai \u00e9t\u00e9 plac\u00e9 \u00e0 dix ans. Les livres m&#8217;ont permis de survivre dans cet orphelinat tenu par des pr\u00eatres sal\u00e9siens (1) qui \u00e9tait une sorte de prison. Plus tard, la philosophie m&#8217;a vraiment sauv\u00e9 car elle m&#8217;a ouvert d&#8217;autres perspectives que ce \u00e0 quoi mon origine sociale me destinait. Mon p\u00e8re, ouvrier agricole, et ma m\u00e8re, femme de m\u00e9nage, n&#8217;avaient pas le souci du travail intellectuel. Le plus important pour eux, ce n&#8217;\u00e9taient pas les \u00e9tudes, c&#8217;\u00e9tait de gagner rapidement sa vie. J&#8217;ai \u00e9t\u00e9 embauch\u00e9 dans une fromagerie pendant une p\u00e9riode de vacances. Gr\u00e2ce \u00e0 mon mauvais caract\u00e8re, le patron qui employait d\u00e9j\u00e0 mes parents m&#8217;a propos\u00e9 de devenir contrema\u00eetre. Et j&#8217;ai refus\u00e9. Je ne me voyais pas dresser ou mater des gens comme mes parents. C&#8217;est \u00e0 ce moment-l\u00e0 que j&#8217;ai d\u00e9cid\u00e9 de me tourner vers un autre monde : la philosophie. Je ne savais pas jusqu&#8217;o\u00f9 elle me conduirait, il me paraissait tr\u00e8s improbable que je puisse en faire mon m\u00e9tier. Un ami dont les parents, petits paysans, travaillaient sur une propri\u00e9t\u00e9 minuscule, \u00e9tait entr\u00e9 \u00e0 l&#8217;universit\u00e9. Il m&#8217;a incit\u00e9 \u00e0 en faire autant. Mon salut est venu avec la fac. Apr\u00e8s les \u00e9tudes, le reste a suivi : le poste de prof, les premiers livres, etc.<\/p>\n<p><strong> Emmanuelle Grand. <\/strong> Enseigner en lyc\u00e9e technique plut\u00f4t qu&#8217;\u00e0 l&#8217;universit\u00e9 ou dans des lyc\u00e9es plus \u00e9litistes, c&#8217;\u00e9tait d&#8217;embl\u00e9e un choix affirm\u00e9 ?<\/p>\n<p><strong> Michel Onfray. <\/strong> Ah oui ! Quand j&#8217;ai soutenu ma th\u00e8se, ma directrice m&#8217;a dit que je n&#8217;\u00e9tais pas brillant en langues : ce qui est toujours le cas et le restera longtemps : et qu&#8217;il y avait un poste pour moi \u00e0 Ottawa puis \u00e0 Fribourg pour me perfectionner. Mais je n&#8217;avais pas envie d&#8217;apprendre l&#8217;allemand ni l&#8217;anglais et je ne voulais pas non plus \u00eatre prof de fac. Pour le devenir, il faut porter les valises de son directeur de th\u00e8se pendant quinze ans avant de se les faire porter \u00e0 son tour. Comme, dans les deux cas, ce n&#8217;est pas mon style, j&#8217;ai pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 continuer \u00e0 enseigner dans le lyc\u00e9e technique o\u00f9 j&#8217;avais commenc\u00e9. Cela me laissait bien plus de libert\u00e9 : je pouvais \u00e9crire sans avoir de comptes \u00e0 rendre \u00e0 personne. J&#8217;y suis rest\u00e9 vingt ans.<\/p>\n<p><strong> Jean-Marc Effantin. <\/strong> La philosophie pourrait aussi sauver notre soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment marqu\u00e9e par une absence de pens\u00e9e, y compris en politique. Comment faire comprendre que c&#8217;est une n\u00e9cessit\u00e9 ?<\/p>\n<p><strong> Michel Onfray. <\/strong>  Mon dernier livre, Trait\u00e9 d&#8217;ath\u00e9ologie, est une invitation \u00e0 pratiquer la philosophie \u00e0 la place de la th\u00e9ologie qui continue \u00e0 impr\u00e9gner les consciences. La philosophie gagnerait \u00e0 \u00eatre mani\u00e9e par des non-sp\u00e9cialistes. Elle ne doit pas se contenter de l&#8217;Universit\u00e9 et du Coll\u00e8ge de France, lieux de la reproduction incestueuse habituelle : des profs qui engendrent des profs, etc. Les philosophes qui glosent, en \u00e9crivant un \u00e9ni\u00e8me livre sur Kant ou la ph\u00e9nom\u00e9nologie, ne me semblent pas plus int\u00e9ressants. En revanche, la logique des Lumi\u00e8res me pla\u00eet. On la retrouve dans cette formule de Diderot : \u00ab H\u00e2tons-nous de rendre la philosophie populaire. \u00bb Ou encore dans celle de Condorcet : \u00ab Il faut contribuer \u00e0 la raison populaire. \u00bb J&#8217;y travaille \u00e0 l&#8217;universit\u00e9 populaire de Caen, avec mes livres, \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision, \u00e0 la radio, dans des presses qui ne sont pas militantes, en m&#8217;exprimant dans des endroits o\u00f9 le public n&#8217;est pas convaincu. C&#8217;est mon engagement politique.<\/p>\n<p><strong> Jean-Marc Effantin. <\/strong> Pour \u00e9tendre le champ d&#8217;application de la philosophie, ne faudrait-il pas impliquer des gouvernants ?<\/p>\n<p><strong> Michel Onfray. <\/strong> Je ne crois pas. Si on demande \u00e0 un ministre dont c&#8217;est la t\u00e2che de distiller de la philosophie ici ou l\u00e0, \u00e7a ne fonctionnera pas. En politique, c&#8217;est nous qui avons le pouvoir, si nous le prenons. Il ne faut surtout pas le laisser aux d\u00e9put\u00e9s, s\u00e9nateurs et \u00e0 nos autres pr\u00e9tendus repr\u00e9sentants. L&#8217;an prochain, je vais cr\u00e9er \u00e0 l&#8217;universit\u00e9 populaire de Caen un s\u00e9minaire de bio\u00e9thique. En ne s&#8217;en occupant pas, les partis politiques passent \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l&#8217;histoire. Il faut faire avancer les Lumi\u00e8res sur des terrains o\u00f9 la pens\u00e9e magique triomphe encore aujourd&#8217;hui. Quand Jos\u00e9 Bov\u00e9 et d&#8217;autres pr\u00e9tendent que les OGM (organismes g\u00e9n\u00e9tiquement modifi\u00e9s) sont dangereux pour la sant\u00e9, ils disent des b\u00eatises. Les m\u00eames affirmaient que l&#8217;\u00e9lectricit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rerait des cancers et que le nucl\u00e9aire conduisait tout droit vers des catastrophes. On ferait mieux de se battre contre l&#8217;usage politique des OGM en soulignant que c&#8217;est une occasion pour les Etats-Unis de dominer le march\u00e9 plan\u00e9taire. Ce serait plus cr\u00e9dible. C&#8217;est le m\u00eame probl\u00e8me quand la droite soutient que le clonage produit syst\u00e9matiquement un monstre. Si on me clone, on obtiendra un individu qui a le m\u00eame capital g\u00e9n\u00e9tique que moi \u00e0 la naissance. S\u00fbrement pas un philosophe. Quarante-six ans plus tard, cet individu clon\u00e9 n&#8217;aura pas eu les m\u00eames parents et l&#8217;\u00e9poque aura chang\u00e9. On ne produit pas du m\u00eame mais du dissemblable. Avec une philosophie active partout o\u00f9 elle peut \u00eatre utile, c&#8217;est-\u00e0-dire partout, nous pourrions arr\u00eater le d\u00e9lire !<\/p>\n<p><strong> Guy Stoll. <\/strong> Je comprends mal votre concept de<em> \u00ab f\u00e9minisme libertaire \u00bb <\/em>. Vous \u00e9crivez :<em> \u00ab Intrins\u00e8quement les femmes n&#8217;apportent rien que les hommes ne donnent d\u00e9j\u00e0, sauf \u00e0 croire qu&#8217;elles sont par nature douces, fines, gentilles, [&#8230;] l\u00e0 o\u00f9 les hommes seraient durs, lourds, \u00e9pais. \u00bb <\/em> Mais vous dites ailleurs :<em> \u00ab On ne devient pas homme ou femme, on le na\u00eet. \u00bb <\/em> Y a-t-il pour vous une nature f\u00e9minine ?<\/p>\n<p><strong> Michel Onfray. <\/strong>  Si on se d\u00e9shabille tous, vous verrez la diff\u00e9rence. Celle-ci est b\u00eatement physiologique. Simone de Beauvoir le dit dans<em> le Deuxi\u00e8me Sexe <\/em> qui comporte de longues pages sur ce que g\u00e9n\u00e8re la logique du cycle, la menstruation, chez les femmes et son absence chez les hommes. La physiologie ne d\u00e9termine pas tout mais elle doit \u00eatre prise en consid\u00e9ration. Pendant des si\u00e8cles, la misogynie et la phallocratie ont pr\u00e9tendu que les femmes \u00e9taient naturellement sottes, incapables d&#8217;apprendre, de lire, d&#8217;\u00e9crire, de compter. Si bien qu&#8217;on ne leur apprenait rien ! L&#8217;autre erreur consiste \u00e0 croire que le f\u00e9minin et le masculin sont une seule et m\u00eame chose, voire que la femme est l&#8217;avenir de l&#8217;homme. C&#8217;est une sottise absolue ! Les femmes sont nos \u00e9gales. Elles ne sont ni nos inf\u00e9rieures ni nos sup\u00e9rieures. Mais si la diff\u00e9rence de physiologie ne conduit pas d&#8217;un c\u00f4t\u00e9 \u00e0 la douceur des femmes et de l&#8217;autre \u00e0 la brutalit\u00e9 des hommes, elle joue quand m\u00eame un r\u00f4le, \u00e0 l&#8217;instar de la culture, de la soci\u00e9t\u00e9 et de l&#8217;\u00e9poque. Il existe divers d\u00e9terminismes qui fa\u00e7onnent l&#8217;individu, parmi lesquels la physiologie. En d\u00e9fendant l&#8217;id\u00e9e d&#8217;une \u00e9galit\u00e9 absolue, on a commis une erreur. Entre les hommes et les femmes, l&#8217;\u00e9galit\u00e9 m\u00e9taphysique et ontologique est totale, bien s\u00fbr. C\u00f4t\u00e9 politique, elle devrait l&#8217;\u00eatre. Il reste une diff\u00e9rence biologique que je souligne car je suis favorable \u00e0 l&#8217;exacerbation des diff\u00e9rences. Un f\u00e9minisme libertaire ne r\u00e9duit pas la femme \u00e0 la m\u00e8re ni \u00e0 l&#8217;\u00e9pouse, mais il reconna\u00eet l&#8217;existence d&#8217;une part de f\u00e9minit\u00e9.<\/p>\n<p><strong> Guy Stoll. <\/strong> Pour le f\u00e9minisme universaliste, la singularit\u00e9 de chaque individu prime sur les diff\u00e9rences de genre et d&#8217;origine ethnique. Je ne sens pas de diff\u00e9rence signifiante entre les hommes et les femmes&#8230;<\/p>\n<p><strong> Michel Onfray. <\/strong> Le processus de l&#8217;enfantement et de l&#8217;engendrement est une diff\u00e9rence signifiante. Les femmes peuvent faire des enfants, les hommes non. On pourrait trouver mille occasions de montrer que le masculin n&#8217;est pas le f\u00e9minin. Mais aujourd&#8217;hui, il est mal venu d&#8217;en appeler \u00e0 la biologie, \u00e0 la physiologie ou \u00e0 la diff\u00e9rence parce que tout devrait se ressembler. Les hommes, les femmes, les jeunes, les vieux, les Blancs, les Noirs&#8230; D\u00e8s qu&#8217;on parle de f\u00e9minin, on est suspect\u00e9 de d\u00e9sir de domination et d&#8217;exploitation. Notre \u00e9poque nihiliste met tout sur le m\u00eame plan, elle consid\u00e8re que tout se vaut. Il faut au contraire \u00eatre nominaliste, voir comment les choses fonctionnent chez telle personne, \u00e0 telle \u00e9poque et dans telle civilisation. Le discours universel manque de finesse. Il n&#8217;y a que du particulier.<\/p>\n<p><strong> Laurent Govignon. <\/strong> Vous attaquez le dualisme, l&#8217;opposition de l&#8217;\u00e2me et du corps, de la mati\u00e8re et de l&#8217;immat\u00e9riel. Pourquoi ?<\/p>\n<p><strong> Michel Onfray. <\/strong> La tradition platonicienne et chr\u00e9tienne de la coupure entre le corps d\u00e9testable et l&#8217;\u00e2me adorable et v\u00e9n\u00e9rable est schizophr\u00e9nique.<em> \u00ab Le corps est un tombeau \u00bb <\/em>, disait Platon. Pour ce philosophe grec, c&#8217;est l&#8217;\u00e2me qui permet de rejoindre le ciel des id\u00e9es car cette partie de Dieu en nous est l&#8217;occasion de la liaison. D\u00e9testation du corps qui est mati\u00e8re, immanent, vivant, plein de d\u00e9sirs, susceptible de plaisirs, d&#8217;un c\u00f4t\u00e9. C\u00e9l\u00e9bration d&#8217;une \u00e2me qui serait \u00e9ternelle, immortelle, divine, parfaite, de l&#8217;autre. Telle est la logique du platonisme reprise par le christianisme. L&#8217;id\u00e9e de rupture a produit des effets d\u00e9plorables : elle invite \u00e0 verser dans ce que Nietzsche appelle l<em> \u00ab id\u00e9al asc\u00e9tique \u00bb <\/em>, le refus de la chair et sa d\u00e9consid\u00e9ration au profit d&#8217;une \u00e2me \u00e9ternelle qui est le contraire de la vie. Or chacun de nous poss\u00e8de bien une \u00e2me mais elle est mat\u00e9rielle bien qu&#8217;impalpable. C&#8217;est ce qui fait que vous \u00eates vous, c&#8217;est le timbre de votre voix, votre allure, votre silhouette, votre temp\u00e9rament, votre fa\u00e7on d&#8217;\u00eatre et de rire. En mourant, on laisse cette \u00e2me derri\u00e8re soi. La philosophie dualiste a aussi produit la haine des femmes. La peur de la sexualit\u00e9, du d\u00e9sir, est li\u00e9e \u00e0 la crainte du<em> \u00ab vagin dent\u00e9 \u00bb <\/em>, dans la logique des surr\u00e9alistes : ces femmes qui, quand on les p\u00e9n\u00e8tre, peuvent nous capter, nous garder et nous castrer. Si tant de gens se retrouvent aujourd&#8217;hui chez des sexologues ou des psychanalystes, c&#8217;est souvent parce qu&#8217;on les a dress\u00e9s \u00e0 d\u00e9tester leur chair. Le dualisme pousse \u00e0 ha\u00efr la nourriture, la boisson, la sexualit\u00e9 comme tout ce qui donne du go\u00fbt \u00e0 la vie. Et incite \u00e0 adorer une \u00e2me sans d\u00e9sir ni plaisir. Une \u00e2me qui n&#8217;existe pas.<\/p>\n<p><strong> Laurent Govignon. <\/strong> Pourtant, le plaisir que vous \u00e9prouvez \u00e0 travailler, \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir, \u00e0 \u00e9crire, ne passe pas par le corps&#8230;<\/p>\n<p><strong> Michel Onfray. <\/strong> Si, il n&#8217;y a que \u00e7a. Quand j&#8217;ai du plaisir, c&#8217;est toujours corporel. Le plaisir musical et celui de la conversation avec vous sont corporels. Le parfum d&#8217;une femme qui passe aussi. Ils ne passent pas par les m\u00eames sens, mais ce sont les m\u00eames.<\/p>\n<p><strong> Sylvain Ortega. <\/strong> Comment expliquez-vous que votre philosophie libertaire rencontre un tel succ\u00e8s dans une soci\u00e9t\u00e9 qui tente de gommer les diff\u00e9rences ?<\/p>\n<p><strong> Michel Onfray. <\/strong> C&#8217;est li\u00e9 \u00e0 la malignit\u00e9 du syst\u00e8me qui est capable d&#8217;int\u00e9grer ses rebelles et ses marges pour en faire un signe de sa grandeur. C&#8217;est d&#8217;autant plus facile de me tol\u00e9rer que je n&#8217;ai pas de pouvoir. Il est potentiellement dans la rue, pas chez les intellectuels. Si Michel Onfray \u00e9crit un livre contre l&#8217;Europe lib\u00e9rale, \u00e7a laissera le gouvernement indiff\u00e9rent. En revanche, si vous d\u00e9cr\u00e9tez la gr\u00e8ve g\u00e9n\u00e9rale, alors Raffarin pourra s&#8217;inqui\u00e9ter. Mais il se trouve que le bourrage de cr\u00e2ne lib\u00e9ral est tel que tous les m\u00e9dias sont dans la m\u00eame logique : ils fabriquent une opinion commune. Si vous \u00eates contre le projet de trait\u00e9 constitutionnel, c&#8217;est que vous \u00eates inculte, b\u00eate, provincial et que vous avez un petit pouvoir d&#8217;achat. C&#8217;est extr\u00eamement m\u00e9prisant. Pourtant, avec le PCF, la LCR, LO, les 40 % du PS, une partie des Verts et, \u00e0 droite, les souverainistes, le FN, une partie de l&#8217;UMP, la critique de l&#8217;Europe lib\u00e9rale fait au total consensus. Pour ma part, je vote \u00ab non \u00bb \u00e0 l&#8217;Europe depuis Maastricht.<\/p>\n<p><strong> Sylvain Ortega. <\/strong> Vous avez sign\u00e9 l&#8217;\u00ab Appel des 200 \u00bb (2) contre le trait\u00e9 constitutionnel. Avez-vous d&#8217;autres engagements politiques concrets ?<\/p>\n<p><strong> Michel Onfray. <\/strong> J&#8217;ai cr\u00e9\u00e9 une universit\u00e9 populaire qui propose entre autres des s\u00e9minaires de philosophie. On ne demande rien au public, ni argent ni dipl\u00f4mes. La structure a produit des petits \u00e0 Reims, Lyon, etc. C&#8217;est une d\u00e9marche politique. Ce n&#8217;est pas dans les partis que \u00e7a se joue m\u00eame si je vote et d\u00e9fends actuellement plut\u00f4t les id\u00e9es de la Ligue communiste r\u00e9volutionnaire. Le militant de base, on ne lui demande jamais son avis. A la CGT, Bernard Thibault est pour l&#8217;Europe et sa base est contre. Pensez-vous qu&#8217;il va d\u00e9missionner ? S\u00fbrement pas. M\u00eame chose au PCF. J&#8217;ai plein de copains anciens communistes : les anciens communistes \u00e9tant plus nombreux que les communistes, compte tenu de ceux qui ont \u00e9t\u00e9 vir\u00e9s, qui l&#8217;ont quitt\u00e9 ou qui n&#8217;ont pas pay\u00e9 leur cotisation. Ils ne voient pas les choses comme Marie-George Buffet ou Robert Hue qui d\u00e9veloppent des id\u00e9es opportunistes les conduisant \u00e0 se faire tracter par le PS pour arriver au pouvoir. On fait risette et on voit avec Jospin. Il y a des id\u00e9es communistes, d\u00e9fendons-les. Alors seulement le PCF retrouvera un \u00e9lectorat, une cr\u00e9dibilit\u00e9. Dire tr\u00e8s pr\u00e9cis\u00e9ment que \u00e7a n&#8217;a pas de sens, quand on est communiste, de s&#8217;allier avec des gens qui d\u00e9fendent l&#8217;Europe lib\u00e9rale, c&#8217;est un discours clair et lisible. Ce n&#8217;est pas celui du PCF. Un peu plus celui de la LCR qui sait qu&#8217;elle n&#8217;arrivera jamais au pouvoir, ce qui lui donne une libert\u00e9 de parole. Les strat\u00e9gies d&#8217;alliances gouvernementales du Parti communiste pour se placer sur un \u00e9chiquier politique ne m&#8217;int\u00e9ressent pas. Si c&#8217;est pour avoir trois ministres communistes qui n&#8217;ont rien fait et d\u00e9sesp\u00e9rer toute la classe ouvri\u00e8re&#8230; Je suis d&#8217;une gauche libertaire, il ne me viendrait pas \u00e0 l&#8217;id\u00e9e d&#8217;adh\u00e9rer \u00e0 un parti.<\/p>\n<p><strong> Sylvain Ortega. <\/strong> Les libertaires affirment le primat de l&#8217;individu sur le collectif. Quelle diff\u00e9rence faites-vous entre l&#8217;individualisme anarchiste et l&#8217;individualisme capitaliste ?<\/p>\n<p><strong> Michel Onfray. <\/strong> On confond souvent l&#8217;\u00e9go\u00efste et l&#8217;individualiste. Le premier dit : il n&#8217;y a que moi. Le second : il n&#8217;y a que des individus. L&#8217;individualisme anarchiste part de cette logique. Il c\u00e9l\u00e8bre les individualit\u00e9s. Le marxisme-l\u00e9ninisme et le fascisme comme plein d&#8217;id\u00e9ologies totalitaires ont d\u00e9test\u00e9 l&#8217;individu qu&#8217;ils ont tout de suite transform\u00e9 en petit-bourgeois. A l&#8217;int\u00e9rieur de ces r\u00e9gimes, un individu n&#8217;existe jamais comme tel, il est n\u00e9cessairement Prol\u00e9taire, Travailleur, Ouvrier, Bourgeois ou Capitaliste. Mais les masses, le peuple, la nation, \u00e7a n&#8217;existe pas. Ce sont des fictions. Je d\u00e9fends la possibilit\u00e9 pour chacun de d\u00e9velopper sa subjectivit\u00e9. Les r\u00e9gimes capitalistes, dans leur logique lib\u00e9rale, s&#8217;int\u00e9ressent quant \u00e0 eux \u00e0 l&#8217;individu-consommateur, qui, en tant que modalit\u00e9 de la masse, est un anti-individu. Cela leur offre toute libert\u00e9 d&#8217;exploiter les plus petits, les plus pauvres, les moins malins, les moins regroup\u00e9s, les moins capables de r\u00e9action. L&#8217;individualisme capitaliste, c&#8217;est l&#8217;\u00e9go\u00efsme. Il est donc tr\u00e8s diff\u00e9rent de d\u00e9fendre l&#8217;individu dans une logique libertaire, capitaliste ou m\u00eame marxiste-l\u00e9niniste : il y aurait sans doute une place dans le marxisme pour une th\u00e9orie de l&#8217;individu&#8230; Dans cette p\u00e9riode de lib\u00e9ralisme comme horizon ind\u00e9passable, je persiste donc \u00e0 plaider pour l&#8217;individu. <\/p>\n<p>Propos recueillis par Marion Rousset<\/p>\n<p>1. La congr\u00e9gation religieuse des sal\u00e9siens a \u00e9t\u00e9 fond\u00e9e au XIXe si\u00e8cle en Italie par Don Bosco.<\/p>\n<p>2. L&#8217;\u00ab Appel des 200 \u00bb contre le trait\u00e9 constitutionnel et pour une autre Europe a \u00e9t\u00e9 lanc\u00e9 \u00e0 l&#8217;initiative de la Fondation Copernic et sign\u00e9 par 200 personnalit\u00e9s du monde syndical, politique, associatif, intellectuel et artistique.<\/p>\n<p>Paru dans<em> Regards <\/em> n\u00b0 15, avril 2005<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p><em> \u00ab H\u00e2tons-nous de rendre la philosophie populaire. \u00bb <\/em> Cette formule de Diderot est devenue un credo pour le philosophe Michel Onfray, interlocuteur disert de nos lecteurs dans un entretien qui aborde le r\u00f4le de la philosophie, le plaisir, le f\u00e9minisme, l&#8217;individualisme, les choix politiques. <\/p>\n","protected":false},"author":573,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[],"class_list":["post-3389","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3389","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/573"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=3389"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3389\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=3389"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=3389"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=3389"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}