{"id":3382,"date":"2004-09-01T14:50:00","date_gmt":"2004-09-01T12:50:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/militer-sacrifice-ou-plaisir3382\/"},"modified":"2004-09-01T14:50:00","modified_gmt":"2004-09-01T12:50:00","slug":"militer-sacrifice-ou-plaisir3382","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=3382","title":{"rendered":"Militer, sacrifice ou plaisir"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> L&#8217;engagement, une affaire de g\u00e9n\u00e9rations ? Souffrance ou \u00e9panouissement ? Comment passe-t-on du je au nous ? \u00c9l\u00e9ments de r\u00e9ponse. <\/p>\n<p>Un dossier de Cl\u00e9mentine Autain et C\u00e9cile Babin<\/p>\n<p>Au c\u0153ur de l&#8217;\u00e9t\u00e9, le m\u00e9diatique postier de la LCR, Olivier Besancenot, a confi\u00e9 son \u00ab je \u00bb \u00e0 la revue Contretemps. Etre porte-parole d&#8217;une organisation, c&#8217;est \u00ab pas toujours \u00e9panouissant \u00bb. Etre p\u00e8re de famille, salari\u00e9 et militant, c&#8217;est \u00ab source de tensions \u00bb. Revendiquant le souhait de rester une personne \u00ab normale \u00bb, il affiche la couleur : pas question de rester trente ans une t\u00eate d&#8217;affiche. Repris dans Le Monde sur le mode de la confidence un rien d\u00e9cal\u00e9, son propos a indiscutablement fait \u00e9cho. Au point que son alli\u00e9e d&#8217;hier (de demain ?), Arlette Laguiller, s&#8217;est sentie oblig\u00e9e de r\u00e9pondre : \u00ab ma vie militante est en parfaite harmonie avec mes choix personnels. \u00bb Moteurs et v\u00e9cus de l&#8217;engagement, une affaire de g\u00e9n\u00e9ration ? L&#8217;articulation entre l&#8217;individu et le collectif, la vie priv\u00e9e et la vie publique, serait-elle en mutation ? Des questions complexes, passionnantes, qui d\u00e9passent le cadre de l&#8217;anecdote. Le sens et les formes du militantisme sont en jeu. De cette d\u00e9finition d\u00e9pendent \u00e0 la fois le v\u00e9cu de chaque militant et la conception des conditions de la transformation sociale.<\/p>\n<p>Militer : sacrifice ou plaisir ? Spontan\u00e9ment, on a envie de r\u00e9pondre plaisir. Nous sommes rarement oblig\u00e9s de militer. L&#8217;engagement na\u00eet plut\u00f4t d&#8217;une volont\u00e9 et d&#8217;un d\u00e9sir profond que d&#8217;une n\u00e9cessit\u00e9, m\u00eame s&#8217;il semble vital \u00e0 grand nombre d&#8217;entre nous. La version purement altruiste du militantisme m&#8217;est toujours apparue suspecte. Militer sert souvent \u00e0 r\u00e9gler des blessures personnelles, \u00e0 donner un sens \u00e0 sa propre existence. Et nombre de politiques d&#8217;expliquer, un rien d\u00e9mago, qu&#8217;ils se sont engag\u00e9s pour les autres, par simple souci de faire le bonheur de leurs concitoyens. Se sentir utile est un moteur pour sa vie personnelle. Et si en plus on peut aider les autres&#8230; Quelle satisfaction !<\/p>\n<p>Plaisir, donc. Ce qui n&#8217;emp\u00eache pas les sacrifices. Le militantisme est chronophage. Il prend du temps dans l&#8217;agenda et dans la t\u00eate. Un militant a-t-il une vie priv\u00e9e ? Certains vous r\u00e9pondront : \u00ab priv\u00e9e de tout, c&#8217;est s\u00fbr, mais priv\u00e9e quand m\u00eame ! \u00bb Pendant tr\u00e8s longtemps, la question ne se posait pas en ces termes. Les hommes, d\u00e9tenteurs de l&#8217;espace public, se pr\u00e9occupaient peu de la sph\u00e8re priv\u00e9e. On ne demandait pas, par exemple, aux dirigeants syndicaux ou politiques comment ils faisaient pour \u00ab concilier leur vie familiale \u00bb, avec leurs deux ou trois enfants, et leurs contraintes militantes, qui mangent soirs et week-end. D\u00e8s lors, ce qui (d)\u00e9tonne avec l&#8217;entretien de Besancenot, c&#8217;est qu&#8217;un homme porte la probl\u00e9matique. Les femmes ont les premi\u00e8res point\u00e9 l&#8217;enjeu. Elles sont somm\u00e9es de r\u00e9ussir sur le plan personnel, d&#8217;assurer les contraintes familiales. La question de l&#8217;articulation entre leur engagement et leur vie de famille n&#8217;est pas simple pour elles \u00e0 r\u00e9soudre. Dans le m\u00eame temps, les nouvelles g\u00e9n\u00e9rations d&#8217;hommes commencent \u00e0 vouloir prendre leur place dans la vie familiale. Le nouveau partage des r\u00f4les, tout juste en construction, fait \u00e9merger une question \u00e9vidente : tout concilier est difficile. C&#8217;est aussi le signe d&#8217;une soci\u00e9t\u00e9 dans laquelle il faut tout r\u00e9ussir. L&#8217;invention pour les femmes du terme de \u00ab superwoman \u00bb en dit long sur cette injonction sociale qui donne le vertige.<\/p>\n<p>La gestion des temps n&#8217;est pas le seul enjeu. Les individus ne sont pas dissociables : instituteur \u00e0 quinze heures, militant \u00e0 dix-huit heures et chanteur de berceuse apr\u00e8s le 20 heures. L&#8217;interaction entre les moments de la vie peut constituer un atout pour la construction politique. Les f\u00e9ministes ont montr\u00e9 le chemin de cette possible f\u00e9condit\u00e9, en \u00e9laborant de toutes pi\u00e8ces un discours \u00e0 partir de leur v\u00e9cu. Comme l&#8217;a \u00e9crit Genevi\u00e8ve Fraisse, \u00ab il semble que ce soit dans ce perp\u00e9tuel passage entre le \u00abje\u00bb et le \u00abnous\u00bb que se profile l&#8217;individu f\u00e9ministe \u00bb. Tout individu militant ne devrait-il pas aussi cultiver cette interaction ?<\/p>\n<p>Finalement, la dimension la plus surprenante du propos d&#8217;Olivier Besancenot r\u00e9side probablement dans sa rupture implicite avec la culture bolchevique, pourtant si ch\u00e8re \u00e0 son organisation. Adieu le militant-soldat, au service de la cause, pr\u00eat \u00e0 tout instant pour la R\u00e9volution ? Ce n&#8217;est pas qu&#8217;une question de g\u00e9n\u00e9ration mais bien la mise en cause d&#8217;un mod\u00e8le.<\/p>\n<p>Il est certain que la p\u00e9riode de d\u00e9senchantement de la politique joue fortement sur l&#8217;implication militante. Moins on a le sentiment que la R\u00e9volution est pour demain, moins on a envie d&#8217;y consacrer toute sa vie. Le sentiment de sacrifice vient aussi de la conviction plus ou moins forte de participer \u00e0 un r\u00e9el mouvement de transformation sociale. Si ce moteur est tr\u00e8s pr\u00e9gnant, la vie militante devient pleinement excitante et apporte des satisfactions personnelles qui peuvent compenser largement le \u00ab manque-\u00e0-plaisir \u00bb dans la vie priv\u00e9e.<\/p>\n<p>En attendant la R\u00e9volution, l&#8217;essentiel est que le plaisir de militer s&#8217;\u00e9prouve dans le pouvoir-faire et non le pouvoir-\u00eatre. La question du pouvoir est au coeur du fonctionnement des organisations mais relativement absente du d\u00e9bat public. Or le parcours militant reste pour beaucoup jalonn\u00e9 d&#8217;\u00e9chelons \u00e0 gravir. Les modalit\u00e9s d&#8217;exercice du pouvoir et la capacit\u00e9 \u00e0 le partager sont donc centrales. Pour r\u00e9duire les sacrifices et partager le plaisir&#8230; CL\u00c9MENTINE AUTAIN<\/p>\n<p><strong> La rage au ventre mais plus cool <\/strong><\/p>\n<p>Les jeunes militants d&#8217;aujourd&#8217;hui sont-ils les m\u00eames que leurs a\u00een\u00e9s ? Quelques voix de ce militantisme moins intense, moins exclusif ou durable  qu&#8217;autrefois.<\/p>\n<p>\u00abIl faut lire l&#8217;int\u00e9gralit\u00e9 de l&#8217;interview d&#8217;Olivier dans Contretemps. Il pond\u00e8re un peu l&#8217;article de Caroline Monod dans Le Monde qui donne l&#8217;impression qu&#8217;il est \u00e0 bout et oppress\u00e9 par l&#8217;organisation. Ses propos refl\u00e8tent plut\u00f4t une discussion que nous avons en ce moment : comment militer apr\u00e8s la vie \u00e9tudiante, qui offre du temps pour cela ? Comment trouver un \u00e9quilibre entre travail, sorties, enfants, et engagement ? \u00bb Sophie est une jeune institutrice de 28 ans. Elle a commenc\u00e9 \u00e0 militer en arrivant \u00e0 la fac pour des \u00e9tudes de sociologie, il y a dix ans. \u00ab J&#8217;avais vaguement envie de commencer \u00e0 faire des trucs, mais je ne connaissais absolument rien de ce qui existait. M\u00eame la fronti\u00e8re entre socialisme et communisme n&#8217;\u00e9tait pas claire pour moi. \u00bb Aux r\u00e9unions de l&#8217;UNEF-ID, elle rencontre quelques \u00e9tudiants inscrits \u00e0 l&#8217;organisation de jeunesse de la Ligue. \u00ab Je me sentais plus proche d&#8217;eux sur certaines questions, notamment celle du f\u00e9minisme. Ils insistaient par exemple pour qu&#8217;il y ait des filles dans les d\u00e9l\u00e9gations ou les services d&#8217;ordre des manifs. \u00bb Elle s&#8217;inscrit \u00e0 la Ligue en 1995, ann\u00e9e de sa licence. \u00ab A l&#8217;\u00e9poque, j&#8217;allais \u00e0 toutes les manifs, toutes les r\u00e9unions. R\u00e9unions de formation, r\u00e9unions syndicales, r\u00e9unions de pr\u00e9paration&#8230; J&#8217;ai d\u00fb passer trois week-ends chez moi dans toute l&#8217;ann\u00e9e scolaire. \u00bb L&#8217;univers militant apporte des r\u00e9ponses aux questions que suscite sa d\u00e9couverte du monde. \u00ab Dans une organisation de jeunesse, les discussions sont tout de suite plus passionn\u00e9es, plus importantes ! Et puis on a du temps. Surtout en socio ! \u00bb Depuis, Sophie est devenue institutrice. Le m\u00e9tier qu&#8217;elle a choisi lui laisse du temps pour militer, mais elle observe que, lors du passage de la vie \u00e9tudiante \u00e0 la vie salari\u00e9e, de nombreux camarades l\u00e2chent prise. \u00ab Certains pensent que c&#8217;est insoluble parce que la soci\u00e9t\u00e9 ne laisse gu\u00e8re de temps pour prendre en main la vie politique. Nous travaillons tout de m\u00eame \u00e0 construire une Ligue plus ouverte et plus massive. Mais les habitudes organisationnelles qu&#8217;on a ne se modifient pas si facilement non plus. Et puis peut-on voter en connaissance de cause quand on n&#8217;a suivi que peu de r\u00e9unions de formation ? Cela r\u00e9pond-il \u00e0 l&#8217;exigence de d\u00e9mocratie ? \u00bb<\/p>\n<p><strong> \u00e0 l&#8217;\u00e9chelle du monde <\/strong><\/p>\n<p>La fid\u00e9lit\u00e9 de Sophie est une attitude qui se rar\u00e9fie. Ce qui inqui\u00e8te Patrice, quarante ans, conseiller g\u00e9n\u00e9ral des Hauts-de- Seine et membre du PCF. \u00ab Les jeunes ne s&#8217;investissent plus de mani\u00e8re durable, d\u00e9plore-t-il. Ils militent ponctuellement pour des causes, mais ceux qui dirigent ces causes ou ces actions sont des vieux comme moi. Ou plus vieux. On ne trouve plus nulle part des jeunes \u00e0 des postes \u00e0 responsabilit\u00e9. Contrairement \u00e0 ce que disent certains, ce n&#8217;est pas parce qu&#8217;on ne leur laisse pas la place mais parce qu&#8217;ils ne la prennent pas ! Militer demande un investissement personnel, du temps et des contraintes, mais ils n&#8217;acceptent pas ces contraintes. \u00bb La d\u00e9motivation des jeunes g\u00e9n\u00e9rations, Patrice l&#8217;analyse comme symptomatique d&#8217;une perte g\u00e9n\u00e9rale d&#8217;espoir due \u00e0 l&#8217;inexistence de projet enthousiasmant, assortie d&#8217;un d\u00e9bat politique nul. \u00ab Des g\u00e9n\u00e9rations enti\u00e8res se sont \u00e9panouies intellectuellement gr\u00e2ce au militantisme. Je ne serais pas ce que je suis si je n&#8217;avais pas milit\u00e9. Mais je suis content d&#8217;avoir eu vingt ans \u00e0 mon \u00e9poque. Nous vivions concr\u00e8tement mieux que la g\u00e9n\u00e9ration pr\u00e9c\u00e9dente, nous ne connaissions que le progr\u00e8s, ce qui aidait \u00e0 se projeter dans un futur encore meilleur. On pouvait penser changer \u00e0 l&#8217;\u00e9chelle de son pays. Aujourd&#8217;hui, il y a \u00e0 r\u00e9inventer une utopie \u00e0 l&#8217;\u00e9chelle du monde. C&#8217;est un d\u00e9fi int\u00e9ressant, mais c&#8217;est plus lourd. \u00bb<\/p>\n<p>L&#8217;opposition \u00e0 la mondialisation lib\u00e9rale repr\u00e9sente pour Jean-Marc un souffle nouveau, une \u00ab internationale de l&#8217;espoir \u00bb d&#8217;autant plus pr\u00e9cieuse \u00e0 ses yeux qu&#8217;il avait craint que la chute du mur ne sonne la mort de la gauche. Premi\u00e8res mobilisations lors des manifestations contre la guerre d&#8217;Alg\u00e9rie, l&#8217;UNEF dans les ann\u00e9es 1960, le mouvement \u00e9tudiant en 1968, les maos, des \u00e9tudes d&#8217;histoire et de socio, puis ouvrier dans une usine textile. Parcours classique. Agitateur non syndiqu\u00e9 : \u00ab On \u00e9tait dans une critique du syndicalisme qui, pensait-on, emp\u00eachait la spontan\u00e9it\u00e9 ouvri\u00e8re de s&#8217;exprimer. \u00bb Puis instituts de sondages, bureau du livre fran\u00e7ais \u00e0 New York et aujourd&#8217;hui recherche sur le changement climatique pour le minist\u00e8re de l&#8217;Environnement et cours de sociologie de la mondialisation. \u00ab Je milite de temps en temps, comme les gens qui travaillent et qui ne peuvent plus faire \u00e7a \u00e0 temps complet. On n&#8217;a pas vingt ans toute sa vie ! \u00bb Aide au mouvement anti-raciste dans les ann\u00e9es 1980, travail avec le DAL, organisation de la premi\u00e8re marche d&#8217;Agir contre le ch\u00f4mage, Seattle, G\u00e8nes, S\u00e9ville&#8230; \u00ab En ce moment je donne un coup de main aux r\u00e9fugi\u00e9s italiens en France qui sont menac\u00e9s d&#8217;extradition. \u00bb Comment per\u00e7oit-il l&#8217;\u00e9volution de l&#8217;engagement militant depuis ses premi\u00e8res luttes politiques ? \u00ab Les gens qui militaient dans les ann\u00e9es 1960 \u00e9taient tr\u00e8s en col\u00e8re. Ceux qui s&#8217;engagent aujourd&#8217;hui ont moins la rage. Ils ont de l&#8217;indignation, mais ils sont plus cool. J&#8217;explique cela par la plus grande permissivit\u00e9 du syst\u00e8me id\u00e9ologique actuel. Les ann\u00e9es 1960 \u00e9taient extr\u00eamement r\u00e9actionnaires, tout \u00e9tait codifi\u00e9. Les individus \u00e9taient format\u00e9s, jusque dans leur refus : pour s&#8217;opposer, il fallait \u00eatre dans une contre-soci\u00e9t\u00e9. Les nouveaux militants sont plus individualistes. Et comme les conditions de la r\u00e9volution n&#8217;ont pas \u00e9t\u00e9 r\u00e9unies, s&#8217;engager aujourd&#8217;hui, c&#8217;est \u00eatre uniquement dans l&#8217;opposition. Alors on milite \u00e0 la carte. \u00bb<\/p>\n<p><strong> les vertus de l&#8217;action <\/strong><\/p>\n<p>Thomas, trente-quatre ans, conseiller principal d&#8217;\u00e9ducation, est un bon exemple de ce nouveau militantisme en mosa\u00efque. Commissaire paritaire des surveillants d&#8217;externat au SNES et membre du groupe de lutte contre l&#8217;homophobie du syndicat, il est aussi engag\u00e9 pour la cause palestinienne, parrain d&#8217;un couple d&#8217;\u00e9trangers sans papiers et porte-parole de l&#8217;association f\u00e9ministe Mixcit\u00e9 qu&#8217;il a cofond\u00e9e. Cette boulimie d&#8217;engagement le prend alors qu&#8217;il termine quatre ann\u00e9es d&#8217;\u00e9tudes particuli\u00e8rement charg\u00e9es : \u00ab De vingt \u00e0 vingt-cinq ans, j&#8217;ai suivi un double cursus de droit-philo tout en \u00e9tant surveillant \u00e0 temps complet dans un coll\u00e8ge. Apr\u00e8s ma ma\u00eetrise, quand j&#8217;ai obtenu un poste de ma\u00eetre d&#8217;internat qui me laissait beaucoup de temps libre, j&#8217;ai eu le sentiment que mes quatre ann\u00e9es \u00e0 bosser comme un dingue m&#8217;avaient fait manquer quelque chose dont j&#8217;avais besoin. \u00bb Ses premi\u00e8res actions engag\u00e9es sont une r\u00e9v\u00e9lation : \u00ab J&#8217;ai commenc\u00e9 \u00e0 philosopher quand j&#8217;ai commenc\u00e9 \u00e0 militer. J&#8217;ai r\u00e9alis\u00e9 qu&#8217;interpr\u00e9ter le monde permet de le transformer. Mais cela demande \u00e9norm\u00e9ment de temps et d&#8217;\u00e9nergie, j&#8217;y passe mes week-ends et de nombreuses soir\u00e9es. C&#8217;est une charge mentale qui, en plus du poids des responsabilit\u00e9s, comprend celui de la culpabilit\u00e9 quand on ne se trouve pas \u00e0 la hauteur.Mais je ne connais pas les vertus de l&#8217;inaction. \u00bb<\/p>\n<p>Pour J\u00e9r\u00f4me aussi, militer est un besoin. \u00ab Il y a tellement de choses qui ne vont pas, qu&#8217;on a le choix ! Je ne pourrais pas me contenter de me plaindre en regardant la t\u00e9l\u00e9vision. \u00bb Loin de l\u00e0 : J\u00e9r\u00f4me, trente ans, est pr\u00e9sident d&#8217;Act Up. \u00ab Je lisais leur revue dans les bars homo et je me reconnaissais dans tout ce qui \u00e9tait d\u00e9fendu. \u00bb Mais le d\u00e9clencheur a \u00e9t\u00e9 pour lui l&#8217;absence des socialistes au moment du vote sur le Pacs, en 1998. Le retard pris dans les d\u00e9bats le met dans une col\u00e8re noire. \u00ab J&#8217;ai alors contact\u00e9 des copains qui militaient \u00e0 Act Up pour savoir ce qu&#8217;ils comptaient faire. \u00bb De r\u00e9union en responsabilit\u00e9s, il ne quitte plus l&#8217;association. \u00ab Aujourd&#8217;hui je donne presque tout mon temps libre \u00e0 Act Up. Je ne peux pas parler de sacrifice : il me semble juste \u00e9vident qu&#8217;il faut que le travail soit fait. Et les relations qu&#8217;on noue avec les autres sont tellement fortes ! \u00bb Ce qui a chang\u00e9 dans sa vie ? \u00ab J&#8217;ai appris, et c&#8217;est une id\u00e9e d\u00e9fendue par l&#8217;association, \u00e0 me cr\u00e9er ma propre expertise, sur les droits sociaux par exemple. C&#8217;est un devoir de se r\u00e9approprier le droit administratif, ou le savoir m\u00e9dical, afin de se poser comme un interlocuteur \u00e9gal face \u00e0 une administration, \u00e0 son m\u00e9decin ou \u00e0 un responsable politique, et non pas toujours comme patient ou personne passive. Cela permet, \u00e0 titre individuel, de d\u00e9cider vraiment de sa vie. A partir de l&#8217;exp\u00e9rience de la lutte contre le sida on travaille sur les questions d&#8217;acc\u00e8s aux droits, \u00e0 la libre circulation, de mani\u00e8re tr\u00e8s pragmatique et concr\u00e8te, et non en partant de principes id\u00e9ologiques. Ce sont les exp\u00e9riences individuelles qui m\u00e8nent \u00e0 l&#8217;universel. \u00bb <\/p>\n<p>C\u00c9CILE BABIN<\/p>\n<p><strong> Lilian Mathieu, sociologue, CNRS <\/strong><\/p>\n<p>\u00ab Un activisme intensif n&#8217;est jamais sans cons\u00e9quence \u00bb<\/p>\n<p>Qui milite aujourd&#8217;hui ?<\/p>\n<p>Lilian Mathieu :Les profils militants varient \u00e9videmment selon les causes d\u00e9fendues. On peut toutefois relever certains traits dominants. Ainsi, contrairement \u00e0 une id\u00e9e tr\u00e8s r\u00e9pandue, ce ne sont pas les plus domin\u00e9s, ceux qui auraient le plus de \u00ab bonnes raisons \u00bb de se r\u00e9volter, qui se mobilisent le plus. Militer n&#8217;exige pas seulement des motifs de m\u00e9contentement, mais \u00e9galement une capacit\u00e9 \u00e0 voir le monde en termes politiques et la conviction que l&#8217;action collective peut le changer. En cons\u00e9quence, le gros des effectifs militants est surtout compos\u00e9 de personnes au niveau de dipl\u00f4me relativement \u00e9lev\u00e9 et fortement politis\u00e9es.<\/p>\n<p>Le cas des militants altermondialistes fournit une bonne illustration du recrutement particulier du militantisme : une enqu\u00eate men\u00e9e aupr\u00e8s des participants au FSE de Saint-Denis r\u00e9v\u00e8le 70 % de dipl\u00f4m\u00e9s du sup\u00e9rieur, dont pr\u00e8s de la moiti\u00e9 travaillent dans le secteur public, avec une nette surrepr\u00e9sentation des enseignants. Les altermondialistes se signalent aussi par leur jeunesse, qui est en partie due au fait que les jeunes (et sp\u00e9cialement les \u00e9tudiants) ont de mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale plus de temps pour militer que leurs a\u00een\u00e9s, pris par leur vie professionnelle ou familiale.<\/p>\n<p>Le militantisme est en mutation : \u00e0 quoi ressemble-t-il ?<\/p>\n<p>Lilian Mathieu : Il est de bonne m\u00e9thode, en sociologie, de se m\u00e9fier des proclamations de radicale nouveaut\u00e9, et l&#8217;apparition d&#8217;une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration militante ou de nouveaux enjeux de lutte ne signifie pas que des formes d&#8217;activisme plus anciennes aient totalement disparu. Tout un courant sociologique : incarn\u00e9 en France par Alain Touraine : avait, il y a quelques ann\u00e9es, annonc\u00e9 la disparition du mouvement ouvrier et son remplacement par des mouvements dits \u00ab postmat\u00e9rialistes \u00bb, plus centr\u00e9s sur les identit\u00e9s et l&#8217;\u00e9panouissement personnels. Cette analyse s&#8217;est r\u00e9v\u00e9l\u00e9e totalement erron\u00e9e : les organisations (syndicats, en premier lieu) et les formes d&#8217;action \u00ab traditionnelles \u00bb du monde du travail occupent toujours une place de premier plan dans le paysage militant. Simplement, elles ne sont plus seules, et ce paysage comporte \u00e9galement des formes organisationnelles effectivement innovantes, plus informelles, moins bureaucratiques, qui misent davantage sur des prises de d\u00e9cision au consensus et sur le \u00ab travail en r\u00e9seau \u00bb, et au sein desquelles le militantisme est souvent moins intense, exclusif ou durable qu&#8217;autrefois. Il y a donc aujourd&#8217;hui coexistence d&#8217;une pluralit\u00e9 de formes et de degr\u00e9s d&#8217;engagement, mais pas substitution d&#8217;un nouveau mod\u00e8le de militantisme \u00e0 un mod\u00e8le \u00ab ancien \u00bb suppos\u00e9 d\u00e9pass\u00e9.<\/p>\n<p>Quel est l&#8217;impact sur la vie personnelle et professionnelle d&#8217;un engagement militant ?<\/p>\n<p>Lilian Mathieu : La vision sociologique de l&#8217;activit\u00e9 militante a longtemps \u00e9t\u00e9 \u00e0 forte tonalit\u00e9 \u00e9conomique, distinguant r\u00e9tributions (accession \u00e0 des postes de pouvoir ou de permanent dans des organisations, satisfaction narcissique de la m\u00e9diatisation&#8230;) et co\u00fbts (perte de son emploi pour le militant syndical, emprisonnement pour le faucheur de plantes transg\u00e9niques&#8230;) du militantisme. Cette lecture n&#8217;est pas fausse, mais un peu r\u00e9ductrice en ce qu&#8217;elle sous-estime la place du plaisir (de lutter collectivement pour une cause que l&#8217;on estime juste, de vaincre un adversaire&#8230;) et des \u00e9motions (la col\u00e8re, l&#8217;indignation, la fiert\u00e9&#8230;) dans l&#8217;action militante. Sur le long terme, on peut aussi remarquer que le militantisme permet d&#8217;acqu\u00e9rir de nombreux savoir-faire (relationnels et organisationnels, sp\u00e9cialement) qui pourront \u00e9ventuellement \u00eatre reconvertis dans la sph\u00e8re professionnelle (par exemple dans les secteurs associatif, des m\u00e9dias ou du social), mais aussi qu&#8217;un activisme intensif n&#8217;est jamais sans cons\u00e9quence sur la vie des militants, et notamment sur leur vie priv\u00e9e : une \u00e9tude consacr\u00e9e aux militants am\u00e9ricains des ann\u00e9es 60 a trouv\u00e9 chez eux plus de divorces, moins d&#8217;enfants et des carri\u00e8res professionnelles moins brillantes que chez leurs pairs moins actifs politiquement. <\/p>\n<p>Propos recueillis par CL\u00c9MENTINE AUTAIN<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> L&#8217;engagement, une affaire de g\u00e9n\u00e9rations ? Souffrance ou \u00e9panouissement ? 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