{"id":338,"date":"1997-01-01T00:00:00","date_gmt":"1996-12-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/bruxelles-le-poids-de-la-riposte338\/"},"modified":"1997-01-01T00:00:00","modified_gmt":"1996-12-31T23:00:00","slug":"bruxelles-le-poids-de-la-riposte338","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=338","title":{"rendered":"Bruxelles, le poids de la riposte"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Enfants martyris\u00e9s, ministres inculp\u00e9s, financiers v\u00e9reux: la Belgique affiche ses plaies. L&#8217;Etat se d\u00e9lite. La fracture est b\u00e9ante entre le pouvoir et l&#8217;opinion. Mais la Belgique est-elle vraiment un cas \u00e0 part ? <\/p>\n<p>Voici trois cents ans, un texte fran\u00e7ais parlait du Hainaut comme de &#8221; la terre b\u00e9nie de Dieu et du soleil &#8220;. Aujourd&#8217;hui, la province s&#8217;\u00e9tiole au rythme des fermetures d&#8217;entreprises. Taux de ch\u00f4mage officiel: plus de 30% ! En Hainaut, en Wallonie, le mot &#8221; souffrance &#8221; n&#8217;a rien d&#8217;abstrait quand, par milliers, des familles de SDF se r\u00e9fugient dans des terrains de camping. La pr\u00e9carit\u00e9 est massive. Les garde-fous de la protection sociale s&#8217;affaissent &#8221; sous les coups de la crise &#8220;. Et quand, traumatis\u00e9s par d&#8217;\u00e9pouvantables affaires de p\u00e9dophilie, des centaines de milliers de gens descendent dans les rues de Bruxelles pour r\u00e9clamer justice, ils r\u00e9clament aussi une vaste r\u00e9forme des institutions et des structures.<\/p>\n<p>Voici quelques ann\u00e9es d\u00e9j\u00e0, une enqu\u00eate d&#8217;opinion montrait que les Belges avaient peu ou pas du tout confiance dans le Parlement \u00e0 57%. Ils se m\u00e9fiaient de l&#8217;opinion publique \u00e0 58%, doutaient des tribunaux \u00e0 55%, de l&#8217;arm\u00e9e \u00e0 68%, du grand patronat \u00e0 50%, des syndicats \u00e0 63%. Cependant, 77% d&#8217;entre eux \u00e9taient attach\u00e9s \u00e0 la s\u00e9curit\u00e9 sociale. En septembre dernier, 19 citoyens sur 100 seulement se disaient satisfaits du gouvernement de M. Dehaene et de la coalition social-chr\u00e9tienne. Corruption politique, inefficacit\u00e9 \u00e9conomique, ch\u00f4mage de masse, ins\u00e9curit\u00e9, d\u00e9magogie, mont\u00e9e en puissance de l&#8217;extr\u00eame droite ont exerc\u00e9 leurs ravages. T\u00e9tanis\u00e9s par les &#8221; affaires&#8221;, les partis traditionnels, longtemps calfeutr\u00e9s dans les replis de la pens\u00e9e \u00e9conomique dominante, ont \u00e9t\u00e9 incapables de prendre les probl\u00e8mes \u00e0 bras le corps. Face aux r\u00e9sultats \u00e9lectoraux de l&#8217;extr\u00eame droite fascisante, le premier ministre proposait, en 1991, un &#8221; contrat avec le citoyen &#8221; qui sombra dans l&#8217;oubli. L\u00e0-dessus, trois ministres socialistes furent cit\u00e9s dans des affaires de corruption et de financement illicite de leur parti. Un de leurs amis flamands, secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral de l&#8217;OTAN, dut d\u00e9missionner pour les m\u00eames raisons. A Li\u00e8ge, des responsables politiques, flamands et francophones, sont mouill\u00e9s dans diff\u00e9rents scandales. Au Parlement, les commissions sp\u00e9ciales d&#8217;enqu\u00eate se succ\u00e8dent. Mais jamais, les massacres collectifs du d\u00e9but des ann\u00e9es 80 n&#8217;ont \u00e9t\u00e9 \u00e9lucid\u00e9s. Les &#8221; tueurs du Brabant &#8221; courent toujours (1). Et le cancer brun projette ses m\u00e9tastases.<\/p>\n<p>C&#8217;est dans cette ambiance que le pays bascula dans l&#8217;horreur \u00e0 la fin du mois d&#8217;ao\u00fbt. Apr\u00e8s la d\u00e9couverte des corps des enfants martyrs, stupeur, r\u00e9volte puis col\u00e8re saisirent le pays tout entier. La police, la gendarmerie, la magistrature, non sans raisons, furent mises en accusation. On parla de scandaleuses protections. Le pouvoir politique, soucieux de calmer le jeu, \u00e9voqua des &#8221; dysfonctionnements &#8220;. Il chargea le pouvoir judiciaire et invoqua&#8230;la politisation des services publics. Le ridicule le dispute \u00e0 l&#8217;incroyable.<\/p>\n<p> <strong> Les syndicats en perte de cr\u00e9dibilit\u00e9 <\/strong><\/p>\n<p>D&#8217;autres parlent de m\u00e9contentement. C&#8217;est peu dire quand, spontan\u00e9ment, 300 000 personnes descendent dans la rue. Pour une meilleure justice. Mais aussi pour plus de justice sociale. Personne ne s&#8217;y est tromp\u00e9. Pour Jean Louvet, dramaturge: &#8221; Cette marche r\u00e9pond d&#8217;abord \u00e0 une peur, \u00e0 cette mort d&#8217;enfant qu&#8217;il faut venger. L&#8217;assassinat des enfants, cette justice d\u00e9faillante, s&#8217;inscrivent dans un fond de crise \u00e9conomique&#8230; On est dans un ph\u00e9nom\u00e8ne de d\u00e9stabilisation \u00e9conomique et d&#8217;identit\u00e9, de d\u00e9stabilisation d&#8217;institutions. La faiblesse des pouvoirs pour r\u00e9pondre \u00e0 des crises aussi graves surchauffe tous les probl\u00e8mes.&#8221; Raymond Coumont, responsable du syndicat chr\u00e9tien: &#8221; Les gens ne supportent plus la contradiction entre les discours et les actes. Les probl\u00e8mes \u00e9thiques ne s&#8217;arr\u00eatent pas aux r\u00e9seaux de p\u00e9dophilie. Est-ce \u00e9thique qu&#8217;on puisse acheter et vendre des travailleurs comme des marchandises ? &#8221;<\/p>\n<p>C&#8217;est bien le d\u00e9bat que les forces politiques traditionnelles veulent \u00e9viter. Durant sa campagne \u00e9lectorale, M. Dehaene, peu d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 prendre la mesure de la d\u00e9fiance qui r\u00e8gne dans l&#8217;opinion, n&#8217;h\u00e9sita pas \u00e0 se pr\u00e9senter comme le &#8221; guide exp\u00e9riment\u00e9&#8221;. Promettant \u00e0 la Belgique de la sueur et des larmes pour r\u00e9duire un d\u00e9ficit budg\u00e9taire creus\u00e9 par une crise \u00e9conomique persistante et d&#8217;incessants cadeaux au grand patronat, il annon\u00e7a alors au bon peuple de grands projets en mati\u00e8re d&#8217;emplois et de modernisation de la s\u00e9curit\u00e9 sociale. Et pour mettre son gouvernement \u00e0 l&#8217;abri des protestations populaires, il se fit attribuer des pouvoirs sp\u00e9ciaux par sa majorit\u00e9 parlementaire, caporalis\u00e9e. Aux citoyens qui lui reproch\u00e8rent son absence prolong\u00e9e quand, \u00e0 la fin de l&#8217;\u00e9t\u00e9, s&#8217;imposaient des r\u00e9ponses fortes, il assena cette gifle maastrichtienne: &#8221; Il fallait d&#8217;abord terminer l&#8217;assainissement des finances publiques, cadenasser ce dossier, lib\u00e9rer tout notre temps et toute notre \u00e9nergie pour le reste. Si on n&#8217;avait pas assaini, cela nous aurait saut\u00e9 \u00e0 la figure. On aurait pay\u00e9 cash la perte de confiance des march\u00e9s financiers &#8221; (2).<\/p>\n<p>Commentant le budget de 1997, le ministre concern\u00e9 en a rajout\u00e9: &#8221; Il n&#8217;y a pas d&#8217;indicateur plus objectif de la cr\u00e9dibilit\u00e9 de la politique men\u00e9e par un pays que l&#8217;opinion que s&#8217;en font les march\u00e9s financiers &#8221; (3). Alors que se multiplient les privatisations, les aides publiques aux entreprises et les r\u00e9ductions de charges patronales, le gouvernement d\u00e9clare: &#8221; Ce sont de loin les d\u00e9penses de consommation publique, c&#8217;est-\u00e0-dire les d\u00e9penses de personnel et de fonctionnement des administrations et d&#8217;investissements publics qui ont pay\u00e9 le plus lourd tribut \u00e0 l&#8217;assainissement des finances publiques&#8230; Les prestations sociales ont \u00e9galement \u00e9t\u00e9 frein\u00e9es dans une mesure importante&#8221; (4).<\/p>\n<p>Ces propos ne t\u00e9moignent que partiellement de la violence sociale qui d\u00e9stabilise le pays, et singuli\u00e8rement les sous-r\u00e9gions les plus touch\u00e9es par le marasme \u00e9conomique. Pendant plusieurs ann\u00e9es, le gouvernement a bloqu\u00e9 de fa\u00e7on autoritaire les salaires tout en manipulant l&#8217;indice des prix au d\u00e9triment des revenus du travail. Il entend maintenant les verrouiller. Une loi pr\u00e9voit de plafonner les hausses salariales \u00e0 la moyenne des augmentations admises en France, en Allemagne et aux Pays-Bas.<\/p>\n<p>Dans ce cadre \u00e9troit, les organisations syndicales ont \u00e9t\u00e9 invit\u00e9es \u00e0 n\u00e9gocier un accord national interprofessionnel avec la F\u00e9d\u00e9ration des entreprises de Belgique. En perte de cr\u00e9dibilit\u00e9, les directions syndicales ont choisi des voies divergentes. La Conf\u00e9d\u00e9ration des syndicats chr\u00e9tiens, contest\u00e9e par une bonne partie de sa base, s&#8217;accommode de la mod\u00e9ration salariale au nom de l&#8217;emploi. La F\u00e9d\u00e9ration g\u00e9n\u00e9rale des travailleurs de Belgique (FGTB) pose la question de la r\u00e9duction du temps de travail et exige une revalorisation des salaires minimaux. Mais elle h\u00e9site entre cogestion de l&#8217;aust\u00e9rit\u00e9 et actions volontaristes.<\/p>\n<p>C\u00f4t\u00e9 patronal, la strat\u00e9gie est limpide. Dans la r\u00e9gion sinistr\u00e9e de Charleroi, la multinationale Caterpillar a attaqu\u00e9 &#8221; \u00e0 l&#8217;am\u00e9ricaine&#8221;, exigeant une r\u00e9duction des co\u00fbts salariaux de 15%. Pour l&#8217;Union wallone des entreprises (patronales), &#8221; la responsabilit\u00e9 premi\u00e8re d&#8217;une entreprise n&#8217;est pas l&#8217;embauche; c&#8217;est de mettre sur le march\u00e9 des produits rentables et de gagner de l&#8217;argent.&#8221;<\/p>\n<p> <strong> C\u00f4t\u00e9 patronal, la strat\u00e9gie lib\u00e9rale <\/strong><\/p>\n<p>Faut-il pr\u00e9ciser que les profits financiers sont \u00e0 la hausse et la richesse de plus en plus concentr\u00e9e en de moins en moins de mains ? Dans son m\u00e9morandum sur la conf\u00e9rence intergouvernementale europ\u00e9enne, le texte adopt\u00e9 par la majorit\u00e9 parlementaire commence par ces mots: &#8221; Par suite de la mondialisation accrue et de la circulation des capitaux, des personnes et de l&#8217;information, les diff\u00e9rents Etats ne disposent souvent pas des instruments dont ils ont besoin pour mettre en oeuvre leur politique, notamment en mati\u00e8re \u00e9conomique, mon\u00e9taire, sociale, \u00e9cologique, fiscale et d&#8217;infrastructure.&#8221; Suivent une s\u00e9rie de voeux sur &#8221; l&#8217;Europe sociale, d\u00e9mocratique et pacifique&#8221;. La Belgique navigue dans d&#8217;ing\u00e9rables contradictions. Lentement, trop lentement certes, l&#8217;exigence de choix alternatifs m\u00fbrit dans une opinion de moins en moins dupe et de plus en plus exigeante. La riposte sociale, dans le priv\u00e9, dans la fonction publique, dans le mouvement associatif, se cherche des voies novatrices. Les lieux de d\u00e9bat se multiplient. Mais \u00e0 cet \u00e9gard, la Belgique est-elle vraiment un cas \u00e0 part ?<\/p>\n<p>* R\u00e9dacteur en chef d&#8217;Avanc\u00e9es (belge).Responsable des relations ext\u00e9rieures du Parti communiste Belge.<\/p>\n<p>1. A cette \u00e9poque, des hommes cagoul\u00e9s ont massacr\u00e9 des clients devant des grandes surfaces.Sans raisons apparentes.On a parl\u00e9 de tentative de d\u00e9stabilisation de l&#8217;Etat.Les tueurs usant de m\u00e9thodes militaires, la gendarmerie et des courants ultra de l&#8217;arm\u00e9e ont \u00e9t\u00e9 mis sur la sellette.Sans suite.<\/p>\n<p>2. Le Soir du 26 octobre 1996.<\/p>\n<p>3. Expos\u00e9 introductif au budget 1997.<\/p>\n<p>4. Ibidem.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Enfants martyris\u00e9s, ministres inculp\u00e9s, financiers v\u00e9reux: la Belgique affiche ses plaies. L&#8217;Etat se d\u00e9lite. La fracture est b\u00e9ante entre le pouvoir et l&#8217;opinion. 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