{"id":3253,"date":"2004-07-01T14:07:00","date_gmt":"2004-07-01T12:07:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/les-deloges-de-malpasso3253\/"},"modified":"2004-07-01T14:07:00","modified_gmt":"2004-07-01T12:07:00","slug":"les-deloges-de-malpasso3253","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=3253","title":{"rendered":"Les d\u00e9log\u00e9s de Malpasso"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Maisons \u00e9cras\u00e9es, habitants \u00e0 la rue&#8230; Le saccage \u00e0 Malpasso montre dans quelle situation de non-droit vivent les migrants ha\u00eftiens dans leur propre pays. Attir\u00e9e par une vie meilleure chez le voisin imm\u00e9diat, la R\u00e9publique dominicaine, le flux de main-d&#8217;\u0153uvre bon march\u00e9 ne d\u00e9gonfle pas. Par GW\u00c9NA\u00cbL LE MORZELLEC <\/p>\n<p>Malpasso. Ce no man&#8217;s land de quelques kilom\u00e8tres situ\u00e9 entre le poste fronti\u00e8re de Jimani en R\u00e9publique dominicaine et Malpasse, le poste fronti\u00e8re en Ha\u00efti, porte bien son nom. Depuis 91, suite \u00e0 leur rapatriement massif de R\u00e9publique dominicaine, des Ha\u00eftiens s&#8217;y sont install\u00e9s et y travaillent. Devant la grille-fronti\u00e8re et son porche aux cr\u00e9neaux verts, un march\u00e9 pr\u00e9sente noix de coco, bananes, choux, carottes, moutons, sodas, cosm\u00e9tiques. Les cambistes post\u00e9s \u00e0 la grille \u00e9changent gourdes, pesos et dollars. Les motos-taxis attendent le client. Beaucoup habitent sur place. Mais, depuis quinze jours, plusieurs centaines d&#8217;entre eux sont \u00e0 la rue. En cette mi-janvier 2003, des bulldozers, sous les ordres de la police locale, ont d\u00e9truit une cinquantaine d&#8217;abris commerciaux et pr\u00e8s de quatre cents maisons de t\u00f4le et de bois que les rapatri\u00e9s ha\u00eftiens avaient construits.<\/p>\n<p>\u00ab Quand on a vu la police on s&#8217;est cach\u00e9 \u00bb, explique Polym\u00e8ne avec lassitude. La commer\u00e7ante attend le chaland \u00e0 son \u00e9tal de cosm\u00e9tiques dans l&#8217;ombre du grand auvent commun. A la diff\u00e9rence de nombreux rapatri\u00e9s, elle n&#8217;est pas \u00ab all\u00e9e chercher la vie \u00bb en R\u00e9publique dominicaine : sans papier d&#8217;identit\u00e9, elle ne tient pas \u00e0 subir un refoulement. Elle a simplement fui la capitale pour s&#8217;installer pr\u00e8s de la fronti\u00e8re il y a quatre ans. Ici, les commer\u00e7ants se fournissent sur le march\u00e9 de Jimani deux fois par semaine, lorsque la fronti\u00e8re s&#8217;ouvre gratuitement, en produits qu&#8217;on ne manufacture pas en Ha\u00efti. \u00ab On peut vendre beaucoup plus rapidement \u00bb, explique-t-elle assise derri\u00e8re des bo\u00eetes de savons en \u00e9quilibre, pr\u00e8s de deux bouteilles de rhum. A Port-au-Prince elle ne supportait plus l&#8217;ambiance du march\u00e9 o\u00f9 elle travaillait, un des plus grands : \u00ab trop de bruit, trop de manifestations, trop d&#8217;ins\u00e9curit\u00e9. \u00bb Pourtant, ici, elle n&#8217;\u00e9chappe ni \u00e0 la violence, ni \u00e0 la faiblesse de la gourde, ni \u00e0 la hausse vertigineuse du prix des carburants et des produits de premi\u00e8re n\u00e9cessit\u00e9. Ces derniers ont grimp\u00e9 de 30 \u00e0 200 % en quelques semaines ou quelques mois. C&#8217;est ce qui la mine : \u00ab Il arrive qu&#8217;un produit achet\u00e9 100 gourdes le matin chez les grossistes atteigne 150 \u00e0 midi ! \u00bb<\/p>\n<p>Lors du saccage, ses confr\u00e8res ont vu leur marchandise d\u00e9truite mais n&#8217;ont pas port\u00e9 plainte. Ils n&#8217;ont pas voulu affronter \u00ab la police et le minist\u00e8re de l&#8217;Int\u00e9rieur qui ont commis l&#8217;action \u00bb. Certains ont peur que les autorit\u00e9s ne les tuent. Un plaignant qui brandit un papier de la mairie l&#8217;autorisant \u00e0 avoir une boutique \u00e0 cet endroit explique tr\u00e8s remont\u00e9 : \u00ab J&#8217;avais commenc\u00e9 \u00e0 entreposer du sable pour l&#8217;agrandissement de mon \u00e9picerie et j&#8217;embauchais quatre personnes. C&#8217;est un effort \u00e9norme de cr\u00e9ation d&#8217;emploi maintenant an\u00e9anti ! \u00bb<\/p>\n<p>On dit que la demande d&#8217;une Ha\u00eftienne vivant en R\u00e9publique dominicaine bien introduite dans la sph\u00e8re du pouvoir ha\u00eftien serait \u00e0 l&#8217;origine de la destruction de ces maisons. \u00ab Elle aurait des vues sur cette partie de la fronti\u00e8re \u00bb, rapportent des observateurs, et souhaiterait y ouvrir des commerces. Quelques jours avant la destruction, elle a m\u00eame assur\u00e9 avoir le feu vert d&#8217;Aristide, alors pr\u00e9sident de la R\u00e9publique ha\u00eftienne. Un bruit dissonant de plus, car le quotidien le Nouvelliste (1) rapportait que les Etats-Unis allaient annuler 12 visas de personnalit\u00e9s ha\u00eftiennes proches du pouvoir mouill\u00e9es dans des trafics de drogue.<\/p>\n<p><strong> Une zone de non-droit <\/strong><\/p>\n<p>Les Ha\u00eftiens sans propri\u00e9t\u00e9 qui se sont install\u00e9s \u00e0 Malpasso g\u00eanent. Pourtant la zone fronti\u00e8re, plus active depuis l&#8217;embargo de 1992-1994 qui a suivi le coup d&#8217;Etat au retour de la d\u00e9mocratie, n&#8217;a pas toujours \u00e9t\u00e9 un lieu \u00e9conomiquement convoit\u00e9. Un \u00e0 deux kilom\u00e8tres de territoire le long de la fronti\u00e8re \u00e9taient encore gel\u00e9s sous la dictature duvali\u00e9riste, r\u00e9sultat d&#8217;une politique de s\u00e9curit\u00e9 en vogue, elle-m\u00eame issue de plusieurs guerres aux XIXe et XXe si\u00e8cles, de l&#8217;occupation par Ha\u00efti, du massacre de 10 000 Ha\u00eftiens ordonn\u00e9 par le dictateur dominicain Trujillo en 1937.<\/p>\n<p>A Malpasso, les habitants et les commer\u00e7ants ont laiss\u00e9 le Groupe d&#8217;appui aux rapatri\u00e9s et aux r\u00e9fugi\u00e9s (Garr) poser plainte \u00e0 leur place. \u00ab Huit cent dix personnes se retrouvent aujourd&#8217;hui \u00e0 la rue \u00bb, d\u00e9nonce Colette Lespinasse, coordonnatrice du Garr. La plate-forme d&#8217;associations et d&#8217;ONG sur le probl\u00e8me migratoire alimente depuis plusieurs ann\u00e9es un plaidoyer pour am\u00e9liorer la l\u00e9gislation concernant les Ha\u00eftiens et leurs conditions de vie. \u00ab Si l&#8217;Etat a des projets sur cette partie du territoire gel\u00e9e depuis des ann\u00e9es, il suffit de le faire savoir, estime la cooordonnatrice. Mais, on ne peut expulser des gens avec une telle violence et les laisser ainsi. \u00bb<\/p>\n<p><strong> Vivre dans les grottes <\/strong><\/p>\n<p>En tous cas, le hameau n&#8217;est plus qu&#8217;un souvenir. Au pied du morne aride, des murs de parpaing et de fr\u00eales poutres s&#8217;inclinent sans plus rien soutenir. Des feux r\u00e9duisent en charbon le bois r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 de cette destruction. Il pourra \u00eatre vendu. Un homme \u00e2g\u00e9 montre sa maison o\u00f9 il continue de dormir. Des murs d&#8217;agglom\u00e9r\u00e9 bringuebalants et un frigo en guise d&#8217;\u00e9tai.<\/p>\n<p>Autour, la colline d&#8217;o\u00f9 les arbres ont \u00e9t\u00e9 arrach\u00e9s n&#8217;offre plus qu&#8217;un paysage min\u00e9ral. La d\u00e9forestation, pratiqu\u00e9e par tous pour fabriquer du bois de chauffage, est un fl\u00e9au qui gangr\u00e8ne Ha\u00efti.  Au beau milieu du morne, on distingue nettement un sillon plus clair encore. C&#8217;est la ligne de la fronti\u00e8re. R\u00e9guli\u00e8rement des braconniers la franchissent pour arracher les arbres. Et risquent les coups de fusil.<\/p>\n<p>Un homme descend du morne. Ses bottes flottent sur ses mollets. \u00ab Il \u00e9tait gros et bien portant comme marchand de pois, de charbon et d&#8217;huile, disent de lui ses compagnons. A pr\u00e9sent, il a tout perdu. Pour faire du charbon, il grappille le bois sur le territoire dominicain, dort dans les grottes, sur la feuille de l&#8217;arbre et ne mange pas tous les jours. \u00bb<\/p>\n<p><strong> Des lieux d&#8217;esclavage <\/strong><\/p>\n<p>Une vingtaine de d\u00e9log\u00e9s a trouv\u00e9 refuge dans lakay Kongo, la maison des Congos. \u00ab Ce grand entrep\u00f4t construit en parpaing, servait, il y a quinze ans encore, rappelle Colette Lespinasse, \u00e0 r\u00e9unir les Ha\u00eftiens pour leur recrutement. Des contrats d&#8217;embauche y \u00e9taient r\u00e9alis\u00e9s pour le compte des propri\u00e9taires dominicains de champs de canne \u00e0 sucre ou d&#8217;usines sucri\u00e8res. Ces emplois saisonniers de braceros, coupeurs de canne, ont pu atteindre le nombre de 23 000 la plus \u00abfaste\u00bb des ann\u00e9es entre 1952 et 1986, sous la dictature de Duvalier p\u00e8re et fils. Cela a \u00e9t\u00e9 d\u00e9nonc\u00e9 par l&#8217;Organisation internationale du travail comme trafic de personnes assimil\u00e9 \u00e0 l&#8217;esclavage. \u00bb<\/p>\n<p>Hier lieu de s\u00e9lection, aujourd&#8217;hui refuge, l&#8217;entrep\u00f4t a \u00e9t\u00e9 aussi, le 12 janvier 2003, le th\u00e9\u00e2tre d&#8217;intimidation et de violence. \u00ab Les femmes ont \u00e9t\u00e9 s\u00e9par\u00e9es des hommes, parmi eux, dix-sept personnes ont \u00e9t\u00e9 choisies, couch\u00e9es par terre et battues par la police \u00bb, rapportent les habitants. \u00ab Ils ont ensuite \u00e9t\u00e9 emmen\u00e9s au commissariat de Ganthier, poursuit Colette Lespinasse qui a recueilli les t\u00e9moignages, pr\u00e8s de Fond Parisien, commune qui \u00e9tait alors \u00e9galement le lieu de graves violences. Quatre d&#8217;entre eux ont poursuivi leur route vers Port-au-Prince. Les policiers ont simul\u00e9 des ex\u00e9cutions et les ont menac\u00e9s de mort avant de les ramener \u00e0 Malpasso. \u00bb<\/p>\n<p>Les plus fragiles des d\u00e9log\u00e9s ont \u00e9t\u00e9 h\u00e9berg\u00e9s dans un modeste centre d&#8217;accueil pour rapatri\u00e9s \u00e0 une dizaine de kilom\u00e8tres. Pr\u00e8s du grand lac saum\u00e2tre, \u00e0 l&#8217;ombre des bananiers et des cocotiers, on dirait une oasis. Une poign\u00e9e de m\u00f4mes joue avec l&#8217;eau d&#8217;une bassine. Dans la maison, les enfants sont silencieux et le p\u00e8re en larmes. A m\u00eame le sol, d\u00e9licatement emmaillot\u00e9 dans un grand foulard, le corps du petit dernier, n\u00e9 il y a trois jours, g\u00eet sans vie. \u00ab C&#8217;est peut-\u00eatre une maladie de Dieu. Je lui ai donn\u00e9 \u00e0 boire le jus du riz et il s&#8217;agrippait le corps. Je n&#8217;avais pas assez d&#8217;argent pour aller chez le m\u00e9decin \u00bb, explique la m\u00e8re debout sur le perron, apparemment calme. R\u00e9cente rapatri\u00e9e, elle travaillait dans les champs dominicains pr\u00e8s de Batey Limon. C&#8217;est le quatri\u00e8me nourrisson qu&#8217;elle met au monde sans parvenir \u00e0 le garder en vie.  G. L. M.<\/p>\n<p>Epilogue<\/p>\n<p>A ce jour, le Garr ainsi que l&#8217;association Food for the poors sont venus en aide aux personnes d\u00e9log\u00e9es. Depuis le 15 janvier 2004, des maisons ont \u00e9t\u00e9 construites \u00e0 Fonbaya, village proche de Fond Parisien, pour loger 115 familles. On a observ\u00e9 un ralentissement des rapatriments depuis la chute d&#8217;Aristide gr\u00e2ce \u00e0 la pression des ONG. Cependant, rien n&#8217;a fondamentalement chang\u00e9. (Source : Bruno Deceukelier, responsable des assistances l\u00e9gales du Garr.)<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Maisons \u00e9cras\u00e9es, habitants \u00e0 la rue&#8230; Le saccage \u00e0 Malpasso montre dans quelle situation de non-droit vivent les migrants ha\u00eftiens dans leur propre pays. Attir\u00e9e par une vie meilleure chez le voisin imm\u00e9diat, la R\u00e9publique dominicaine, le flux de main-d&#8217;\u0153uvre bon march\u00e9 ne d\u00e9gonfle pas. 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