{"id":3225,"date":"2004-12-01T14:07:00","date_gmt":"2004-12-01T13:07:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/istanbul-l-europe-dans-l-air3225\/"},"modified":"2004-12-01T14:07:00","modified_gmt":"2004-12-01T13:07:00","slug":"istanbul-l-europe-dans-l-air3225","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=3225","title":{"rendered":"Istanbul, l&#8217;Europe dans l&#8217;air"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Le 17 d\u00e9cembre, le Conseil europ\u00e9en se prononce sur l&#8217;engagement ou non de n\u00e9gociations en vue de l&#8217;\u00e9largissement de l&#8217;Union \u00e0 la Turquie. O\u00f9 en est la soci\u00e9t\u00e9 turque ? En plein regain d&#8217;effervescence d\u00e9mocratique&#8230; Reportage. <\/p>\n<p>Le 14 septembre, un millier de femmes, venues protester contre la proposition de loi sur la criminalisation de l&#8217;adult\u00e8re, marchent sur l&#8217;art\u00e8re principale d&#8217;Ankara. L&#8217;atmosph\u00e8re est tendue. Talonn\u00e9es par des centaines de policiers, elles sont attendues au bout par plusieurs rang\u00e9es de matraques. \u00ab Finalement, ils ne nous ont ni dispers\u00e9es, ni bloqu\u00e9es \u00bb, se souvient Mujde Bilgutay, membre de l&#8217;influente ONG Femmes pour le droit des femmes (WWHR). \u00ab Il y a quelques ann\u00e9es, poursuit-elle, les coups auraient vol\u00e9, mais une telle gestion ne sied plus au climat de r\u00e9formes et de d\u00e9mocratisation actuel. \u00bb Une \u00e9volution dont t\u00e9moigne l&#8217;\u00e9closion depuis quelques ann\u00e9es d&#8217;une multitude d&#8217;organismes dans la soci\u00e9t\u00e9 civile et l&#8217;\u00e9mergence dans l&#8217;espace public de d\u00e9bats plus ou moins tabous jusque-l\u00e0. Qu&#8217;il s&#8217;agisse d&#8217;\u00e9cologistes, de consommateurs, de Kurdes revendiquant leurs droits culturels, du renouveau de succ\u00e8s des mouvements islamiques (b\u00eate noire traditionnelle de l&#8217;arm\u00e9e) ou de l&#8217;expression syndicale qui retrouve confiance, tous participent \u00e0 une transformation in\u00e9dite : la reconstruction d&#8217;une identit\u00e9 nationale par la soci\u00e9t\u00e9 civile. Au c\u0153ur de la vie urbaine, on per\u00e7oit ce bouillonnement.<\/p>\n<p>\u00ab Notre message passe mieux aupr\u00e8s des autorit\u00e9s \u00bb, confirme Mujde en contemplant la place Taksim par la fen\u00eatre de son bureau, haut lieu de la nuit istanbuliote, baptis\u00e9e place de la La\u00efcit\u00e9 depuis qu&#8217;en 1997, des dirigeants islamistes avaient tent\u00e9 d&#8217;y \u00e9difier une mosqu\u00e9e. \u00ab Les codes civil et p\u00e9nal, reprend la militante, dont la philosophie et le langage ont chang\u00e9, consacrent d\u00e9sormais l&#8217;\u00e9galit\u00e9 entre hommes et femmes. \u00bb Qui sait qu&#8217;en Turquie, le droit \u00e0 l&#8217;avortement date de 1983 ? \u00ab Reste \u00e0 faire \u00e9voluer les comportements et \u00e0 remanier cinq articles probl\u00e9matiques en particulier celui sur le crime d&#8217;honneur \u00bb, continue-t-elle. Le meurtre d&#8217;une femme n&#8217;est en effet consid\u00e9r\u00e9 comme un homicide aggrav\u00e9 que s&#8217;il est reconnu comme crime \u00ab traditionnel \u00bb. Or, cette appellation ne vaut que si la famille se d\u00e9clare commanditaire de l&#8217;ex\u00e9cution. Une d\u00e9marche qui n&#8217;a cours que dans les r\u00e9gions du sud-est, au Kurdistan. \u00ab Or, sans \u00eatre \u00abtraditionnels\u00bb, rel\u00e8ve Mujde, des crimes d&#8217;honneur sont commis partout ailleurs sans qu&#8217;ils soient consid\u00e9r\u00e9s comme des homicides aggrav\u00e9s&#8230; \u00bb Et de critiquer subitement \u00ab ce gouvernement (1) [qui] n&#8217;a rien de progressiste, l&#8217;adh\u00e9sion de la Turquie est sa seule pr\u00e9occupation \u00bb. Sans y \u00eatre favorable, Mujde entend toutefois profiter de cette perspective pour obtenir le maximum de droits possible. \u00ab Dans nos campagnes, nous ne mentionnons pas l&#8217;Europe, tient-elle \u00e0 pr\u00e9ciser. Nous voulons montrer que nous luttons seulement pour nous-m\u00eames. \u00bb<\/p>\n<p>En ce 15 novembre, on f\u00eate l&#8217;a\u00efd, c&#8217;est donc jour f\u00e9ri\u00e9. La place Taksim est inond\u00e9e par une foule indolente, encline \u00e0 la consommation, aux bavardages et \u00e0 la s\u00e9duction. Quelques-unes des adolescentes portant le foulard s&#8217;adonnent, t\u00eates renvers\u00e9es sur l&#8217;\u00e9paule de leurs amoureux, \u00e0 une douce r\u00eaverie. Chiche-kebabs, barbe \u00e0 papa et pommes d&#8217;amour se vendent bien. Il ne manquait plus que le va-et-vient des autobus affubl\u00e9s de deux fanions, comme c&#8217;est l&#8217;usage, pour donner \u00e0 ce lieu un rien de f\u00eate foraine&#8230; Une tache subsiste \u00e0 ce tableau, que peu s&#8217;attardent \u00e0 observer : l&#8217;allure martiale d&#8217;une trentaine de policiers, post\u00e9s en lisi\u00e8re de la vaste place, d\u00e9p\u00each\u00e9s pour surveiller le rassemblement de quelques sympathisants du parti social-d\u00e9mocrate.<\/p>\n<p><strong> Un journaliste arm\u00e9nien <\/strong><\/p>\n<p>A quelques encablures de l\u00e0 se trouve Agos, lanc\u00e9 en 1996, seul journal arm\u00e9nien turcophone jamais cr\u00e9\u00e9. Avant de rencontrer son fondateur, Hrant Dink, le visiteur concitoyen sera rassur\u00e9 en apercevant dans le vestibule un portrait original d&#8217;Atat\u00fcrk (2)&#8230; \u00ab Il fallait nous d\u00e9fendre, se justifie d&#8217;embl\u00e9e le journaliste, homme grand et de temp\u00e9rament nerveux. Il fallait tordre le cou aux a priori n\u00e9gatifs sur les Arm\u00e9niens, longtemps pr\u00e9sent\u00e9s comme fomentateurs des r\u00e9bellions kurdes par la propagande officielle. Raison pour laquelle, d&#8217;ailleurs, la fonction publique nous est interdite. \u00bb Pour autant, \u00ab les choses \u00e9voluent, le climat aussi, l&#8217;existence d&#8217;Agos en t\u00e9moigne, reconna\u00eet-il. Les r\u00e9centes r\u00e9formes nous autorisent \u00e0 poss\u00e9der des biens immobiliers et le d\u00e9bat sur le g\u00e9nocide commence \u00e0 \u00e9merger, des publications apparaissent&#8230; \u00bb Cette plus grande latitude n&#8217;en provoque pas moins des conflits. Agos est all\u00e9 deux fois en proc\u00e8s et les rassemblements hostiles devant la r\u00e9daction sont fr\u00e9quents. R\u00e9cemment, Hrant Dink exprimait dans un quotidien de gauche sa joie \u00e0 propos de l&#8217;\u00e9volution en cours : \u00ab J&#8217;avais utilis\u00e9 une chanson populaire d\u00e9di\u00e9e \u00e0 Mustafa Kemal en rempla\u00e7ant \u00abbienvenue, bienvenue\u00bb par \u00abbon voyage, bon voyage vers l&#8217;Europe !\u00bb Un quotidien nationaliste m&#8217;a interpell\u00e9 ainsi : \u00able tra\u00eetre Arm\u00e9nien, il se moque d&#8217;Atat\u00fcrk en travestissant le sens des vers de cette chanson !\u00bb \u00bb Le journaliste en sourit encore&#8230; \u00ab Le regard changera avec la d\u00e9mocratisation, veut-il esp\u00e9rer, avant de conclure : Au fond, l&#8217;adh\u00e9sion ou non de la Turquie \u00e0 l&#8217;Union europ\u00e9enne importe moins que l&#8217;actuel int\u00e9r\u00eat qu&#8217;elles se portent. Qu&#8217;il dure le plus longtemps possible, car il procure des \u00e9motions et permet des changements. \u00bb<\/p>\n<p>L&#8217;activisme de la minorit\u00e9 kurde (plus du tiers de la population totale) n&#8217;est pas lui non plus en reste. Interdit \u00e0 plusieurs reprises, le DEHAP, parti qui se revendique de l&#8217;identit\u00e9 kurde, semble de plus en plus tol\u00e9r\u00e9 par le reste de la classe politique. Absent du Parlement, car n&#8217;ayant pas atteint le seuil des 10 % des suffrages, il d\u00e9tient n\u00e9anmoins de nombreuses mairies. \u00ab Depuis quelques mois, s&#8217;enthousiasme l&#8217;\u00e9crivain Yigit Bener, des \u00e9missions en langue kurde font leur apparition \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision publique. C&#8217;est un pr\u00e9c\u00e9dent ! Symboliquement, c&#8217;est \u00e9norme, car jusqu&#8217;\u00e0 maintenant, l&#8217;existence m\u00eame de cette langue \u00e9tait ni\u00e9e. \u00c7a ne satisfait pas tous leurs besoins pour autant, mais la porte est ouverte ! \u00bb<\/p>\n<p><strong> Une soci\u00e9t\u00e9 civile dynamique <\/strong><\/p>\n<p>Une telle remise en question de l&#8217;Etat turc moderne, de son omnipotence, du principe d&#8217;Etat-nation voulant homog\u00e9n\u00e9iser la soci\u00e9t\u00e9, est in\u00e9dite. La surveillance \u00e9troite par l&#8217;Union europ\u00e9enne du processus des r\u00e9formes et de l&#8217;attitude du pouvoir vis-\u00e0-vis de la soci\u00e9t\u00e9 civile explique-t-elle, \u00e0 elle seule, le dynamisme cr\u00e9atif de cette derni\u00e8re et sa volont\u00e9 de reconstruire l&#8217;identit\u00e9 nationale ? A l&#8217;\u00e9vidence, le mouvement de fond vient de plus loin.  \u00ab Dans les ann\u00e9es 80, explique l&#8217;\u00e9crivain Yigit Bener, la pression des march\u00e9s mondiaux fait que la Turquie cesse de vivre en autarcie, la t\u00e9l\u00e9vision arrive dans les campagnes, la soci\u00e9t\u00e9 change son regard sur le monde&#8230; Une soci\u00e9t\u00e9 aussi complexe, plurielle ne pouvait supporter davantage le carcan autoritaire, paternaliste, bureaucratique du k\u00e9malisme des origines pr\u00f4n\u00e9 par les militaires ou une branche de la d\u00e9mocratie civile. \u00bb<\/p>\n<p>Selon le sociologue Ferhat Kentel, les mouvements islamiques ont \u00e9t\u00e9 le catalyseur du d\u00e9sir de transformation actuel, les plus grands partenaires de n\u00e9gociation de cet Etat modernisateur. Bon nombre d&#8217;analystes fran\u00e7ais comme turcs partagent aujourd&#8217;hui cette opinion. \u00ab Longtemps, \u00e9taie le scientifique, ils se sont heurt\u00e9s au syst\u00e8me avant de revenir, dans les ann\u00e9es 80, mais en s&#8217;adaptant peu \u00e0 peu \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 moderne turque : ils se sont d\u00e9mocratis\u00e9s, ont appris \u00e0 d\u00e9battre, osant l&#8217;introspection, tout en remettant en question la tradition \u00e9tatique. En t\u00e9moigne la multiplication, ces derni\u00e8res ann\u00e9es, des journaux, publications, cha\u00eenes de t\u00e9l\u00e9vision et de radios religieuses, \u00e0 tendances et sensibilit\u00e9s diverses ! Cette dynamique de dialogue, de n\u00e9gociation a inspir\u00e9 d&#8217;autres groupes qui en ont fait autant. Aujourd&#8217;hui, avec [le Premier ministre] Recep Tayyip Erdogan, ils transforment la perception par l&#8217;Etat des questions chypriote, europ\u00e9enne&#8230; Ils ont apport\u00e9 une richesse \u00e9norme ; repenser le k\u00e9malisme, c&#8217;est leur contribution. \u00bb<\/p>\n<p>La fibre d\u00e9mocratique d&#8217;Erdogan n&#8217;en reste pas moins controvers\u00e9e. Que cache son europ\u00e9anisme ? Dans quelle mesure est-il sinc\u00e8re ? Les soup\u00e7ons s&#8217;exacerbent alors m\u00eame que l&#8217;AKP est de plus en plus critiqu\u00e9 par sa base et par les formations islamiques qui ne voient en lui qu&#8217;un parti institutionnalis\u00e9, inf\u00e9od\u00e9 au FMI, \u00e0 la Banque mondiale et \u00e0 l&#8217;Europe.<\/p>\n<p>Emprisonn\u00e9 quatre ans, car d\u00e9nonc\u00e9 comme \u00ab k\u00e9maliste putschiste \u00bb, Ali Sirmen, journaliste au R\u00e9publicain, n&#8217;en estime pas moins \u00ab justifi\u00e9s \u00bb tous les coups d&#8217;Etat de l&#8217;arm\u00e9e. Pour ce sexag\u00e9naire bedonnant d&#8217;allure bourgeoise mais sans suffisance, eurosceptique et ultrala\u00efc notoire, \u00ab les mouvements islamiques n&#8217;ont fait aucune autocritique \u00bb. Et d&#8217;\u00e9voquer en guise d&#8217;illustration \u00ab l&#8217;immolation par le feu de 38 Al\u00e9vis et ath\u00e9es par des musulmans en juillet 1993 \u00bb&#8230; Il regrette d&#8217;ailleurs que \u00ab l&#8217;arm\u00e9e ne puisse intervenir contre l&#8217;AKP \u00bb, lequel serait \u00ab soutenu \u00bb, selon lui, \u00ab par les Am\u00e9ricains \u00bb. Il poursuit : \u00ab Le seul but d&#8217;Erdogan, c&#8217;est d&#8217;amoindrir le pouvoir de l&#8217;arm\u00e9e pour avoir les coud\u00e9es franches et islamiser l&#8217;Etat. Moi aussi, je souhaite la diminution du r\u00f4le de l&#8217;arm\u00e9e mais pour d&#8217;autres raisons : le militarisme n&#8217;a pas sa place dans une d\u00e9mocratie. \u00bb<\/p>\n<p><strong> P\u00e9riode charni\u00e8re <\/strong><\/p>\n<p>A l&#8217;\u00e9vidence, le pays vit une p\u00e9riode charni\u00e8re. Mais l&#8217;\u00e9lan d\u00e9mocratique actuel n&#8217;en demeure pas moins fragile. Que se passerait-il si les dirigeants europ\u00e9ens refusaient le 17 d\u00e9cembre d&#8217;entamer les n\u00e9gociations ? Si certains craignent le retour des valeurs autoritaires, d&#8217;autres estiment la soci\u00e9t\u00e9 assez m\u00fbre pour les conjurer. \u00ab Beaucoup redoutent la diminution du r\u00f4le de l&#8217;arm\u00e9e, affirme Yigit Bener, car ils ont peur de ce que repr\u00e9sente l&#8217;obscurantisme religieux, l&#8217;extr\u00eame gauche ou l&#8217;extr\u00eame droite nationaliste. Mais est-ce que la meilleure fa\u00e7on de s&#8217;en pr\u00e9munir est de d\u00e9truire la d\u00e9mocratie et de se r\u00e9fugier derri\u00e8re l&#8217;arm\u00e9e ? \u00bb interroge-t-il. \u00ab Seules les valeurs de la soci\u00e9t\u00e9 peuvent garantir la d\u00e9mocratie, l&#8217;Etat de droit. Aussi faut-il profiter de l&#8217;ouverture actuelle pour \u00e9largir au maximum l&#8217;espace des libert\u00e9s. \u00bb <\/p>\n<p>Chakri Bela\u00efd<\/p>\n<p>1. Le gouvernement actuel est issu de la victoire aux l\u00e9gislatives de l&#8217;AKP, h\u00e9ritier du Refah, un parti islamiste, mais qui refuse le qualificatif d&#8217;islamiste.<\/p>\n<p>2. Surnom de Mustafa Kemal, [voir encadr\u00e9] sous les ordres duquel des Arm\u00e9niens ont \u00e9t\u00e9 massacr\u00e9s en 1921.<\/p>\n<p><strong> Le k\u00e9malisme <\/strong><\/p>\n<p>A partir de 1923, Mustafa Kemal se consacre \u00e0 l&#8217;\u00e9dification de la Turquie nouvelle, \u00e9liminant les formes p\u00e9rim\u00e9es d&#8217;un gouvernement et d&#8217;un islam jug\u00e9 r\u00e9trograde. Il veut r\u00e9aliser l&#8217;unit\u00e9 de la nation autour de sa personnalit\u00e9 et d&#8217;id\u00e9es marqu\u00e9es par la modernisation et l&#8217;orientation occidentaliste du pays : la Turquie est alors d\u00e9cr\u00e9t\u00e9e r\u00e9publique nationaliste et la\u00efque. L&#8217;Etat, dont l&#8217;arm\u00e9e constitue le pilier principal, est fort et contr\u00f4le l&#8217;\u00e9conomie. Il se veut progressiste par la g\u00e9n\u00e9ralisation de l&#8217;\u00e9ducation et la promotion des femmes mais aussi populiste par le rejet des hi\u00e9rarchies sociales h\u00e9rit\u00e9es du pass\u00e9 et l&#8217;exacerbation du mythe d&#8217;un peuple turc unifi\u00e9 homog\u00e8ne. Avec le temps, le \u00ab k\u00e9malisme \u00bb n&#8217;a plus repr\u00e9sent\u00e9 qu&#8217;un vague symbole, couvrant souvent des r\u00e9alit\u00e9s bien diff\u00e9rentes. Un recours pour l&#8217;arm\u00e9e lorsque ses chefs ont estim\u00e9, en 1971 et 1980, que la voie suivie par les dirigeants politiques mena\u00e7ait l&#8217;\u0153uvre du \u00ab Chef \u00e9ternel \u00bb&#8230;   <\/p>\n<p>Chakri Bela\u00efd<\/p>\n<p>Mini chrono<\/p>\n<p>29 octobre 1923 : Av\u00e8nement de la R\u00e9publique turque. Mustafa Kemal est aussit\u00f4t \u00e9lu pr\u00e9sident.<\/p>\n<p>30 avril 1924 : Adoption de la Constitution instituant un r\u00e9gime parlementaire \u00e0 chambre unique, \u00e9lue pour quatre ans au suffrage direct.<\/p>\n<p>1934 : Les femmes obtiennent le droit de vote.<\/p>\n<p>1946-1950 : Instauration du multipartisme.<\/p>\n<p>18 f\u00e9vrier 1952 : La Turquie entre dans l&#8217;OTAN.<\/p>\n<p>18 mai 1954 : La Turquie ratifie la Convention europ\u00e9enne des droits de l&#8217;Homme et des libert\u00e9s fondamentales.<\/p>\n<p>27 mai 1960 : Coup d&#8217;Etat militaire contre le pouvoir civil accus\u00e9 de trahir le k\u00e9malisme et de vouloir diminuer la place centrale de l&#8217;arm\u00e9e.<\/p>\n<p>12 mars 1971 : Pronunciamiento militaire qui instaure un gouvernement fort.<\/p>\n<p>12 septembre 1980 : Coup d&#8217;Etat militaire.<\/p>\n<p>14 avril 1987 : La Turquie devient officiellement candidate \u00e0 l&#8217;entr\u00e9e dans la Communaut\u00e9 europ\u00e9enne.<\/p>\n<p>24 d\u00e9cembre 1995 : Victoire des islamistes RP (Refah) aux \u00e9lections l\u00e9gislatives, parti dissous le 16 janvier 1998 pour non-respect du principe de la\u00efcit\u00e9.<\/p>\n<p>9 f\u00e9vrier 2000 : Le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) annonce officiellement l&#8217;abandon de la lutte arm\u00e9e. Un dialogue s&#8217;esquisse afin de trouver une \u00ab solution pacifique \u00bb au probl\u00e8me kurde.<\/p>\n<p>3 novembre 2002 : L&#8217;AKP,h\u00e9ritier du parti RP et dirig\u00e9 par Recep Tayyip Erdogan, remporte les \u00e9lections l\u00e9gislatives.<\/p>\n<p>12 d\u00e9cembre 2002 : L&#8217;UE repousse sa d\u00e9cision sur l&#8217;ouverture des n\u00e9gociations d&#8217;adh\u00e9sion avec la Turquie \u00e0 d\u00e9cembre 2004.<\/p>\n<p>15 et 20 novembre 2003 : De sanglants attentats frappent la communaut\u00e9 juive et les int\u00e9r\u00eats britanniques en Turquie.<\/p>\n<p><strong> Eren Keskin  est avocate \u00e0 Istanbul. Elle a \u00e9t\u00e9 mise en prison pendant six mois, en 1995, pour sa lutte en faveur des droits humains, notamment de la cause kurde. <\/strong> <\/p>\n<p>Eren Keskin, la pasionaria kurde<\/p>\n<p>\u00ab Parce que \u00e7a me pla\u00eet&#8230; \u00bb, glisse-t-elle laconique et souriante, \u00e9tonn\u00e9e par la question. On n&#8217;en saura pas davantage. C&#8217;est qu&#8217;on est d\u00e9concert\u00e9 par ce souci de coquetterie et d&#8217;\u00e9l\u00e9gance. O\u00f9 sont l&#8217;agitation nerveuse de la femme pers\u00e9cut\u00e9e, les blessures de la femme d\u00e9tenue&#8230; ? Rien ne transpara\u00eet d&#8217;autre qu&#8217;une gravit\u00e9 sereine, un regard fuyant de pudeur et l&#8217;intelligence naturellement&#8230;<\/p>\n<p>Avocate pugnace, d\u00e9fenseur des droits de l&#8217;Homme et militante passionn\u00e9e de la cause kurde depuis pr\u00e8s de vingt ans, Eren Keskin ne compte plus les proc\u00e8s pour \u00ab propagande s\u00e9paratiste \u00bb intent\u00e9s contre elle, les menaces de mort et de viol par t\u00e9l\u00e9phone, les agressions ou tentatives de meurtre commandit\u00e9es, selon elle, par l&#8217;Etat et des associations k\u00e9malistes, telle la fusillade dont sa voiture est la cible en 1994.<\/p>\n<p>A la suite d&#8217;une intervention d&#8217;Amnesty International aupr\u00e8s des autorit\u00e9s, les harc\u00e8lements ont sensiblement diminu\u00e9, bien qu&#8217;ils aient pris la forme de vexations r\u00e9guli\u00e8res comme la suspension de sa licence d&#8217;avocat l&#8217;an dernier. A-t-elle song\u00e9 un jour \u00e0 d\u00e9crocher ? Pas le moins du monde : \u00ab On s&#8217;habitue \u00e0 la peur et puis, c&#8217;est dans ce domaine que je m&#8217;exprime le mieux, que je suis la plus efficace. \u00bb Elle persiste aujourd&#8217;hui \u00e0 la t\u00eate de l&#8217;antenne istanbuliote de l&#8217;Association des droits humains (IHD).<\/p>\n<p>N\u00e9e \u00e0 Sivas en Anatolie, bastion notoire de la r\u00e9volte kurde, Eren grandit \u00e0 Istanbul dans l&#8217;ignorance de ses origines jusqu&#8217;\u00e0 14 ans : \u00ab Tous les Kurdes avaient peur de d\u00e9clarer leur identit\u00e9 ! \u00bb Alors lyc\u00e9enne, elle est arr\u00eat\u00e9e avec des sympathisants de gauche militant contre le fascisme. Anecdote qui a valeur de premier fait d&#8217;armes. La suite est une mont\u00e9e en puissance de son activisme.<\/p>\n<p>Emp\u00each\u00e9e, en 1995, d&#8217;aller t\u00e9moigner du \u00ab d\u00e9sespoir kurde \u00bb devant le Parlement europ\u00e9en, elle publie alors un article o\u00f9 appara\u00eet \u00ab Kurdistan \u00bb, le mot de trop qui lui vaudra sa premi\u00e8re incarc\u00e9ration. Elle a 32 ans. En prison, elle retrouve quelques-unes de ses clientes kurdes qui lui confient les tortures, les viols subis. Une fois lib\u00e9r\u00e9e, au bout de six mois gr\u00e2ce aux pressions internationales, elle ne cessera de les d\u00e9noncer, \u00e9copant d&#8217;une tripot\u00e9e de proc\u00e8s pour \u00ab incitation \u00e0 la haine \u00bb. Ce qui mobilise le plus sa verve reste toutefois la cause de son peuple. \u00ab Je suis pour l&#8217;existence de deux Etats, la Turquie et le Kurdistan \u00bb, d\u00e9clare-t-elle. \u00ab Ce v\u0153u n&#8217;est peut-\u00eatre plus exprim\u00e9 par la majorit\u00e9 des Kurdes de Turquie, qui se contenteraient bien de la reconnaissance de leur identit\u00e9 culturelle, mais au fond de leur coeur tous aimeraient voir na\u00eetre leur pays. \u00bb Comme attendu, elle comptera parmi la quinzaine d&#8217;avocats qui, en 1999, d\u00e9fend en justice Abdullah \u00d6calan, dirigeant du PKK. Un proc\u00e8s \u00e0 haut risque : travaill\u00e9s par une presse hyst\u00e9rique, des Turcs se livrent alors \u00e0 toutes sortes d&#8217;exactions \u00ab On nous  [les avocats] attaquait m\u00eame dans la rue \u00bb sur les murs desquels, se souvient Eren, \u00ab on voyait des affiches clamer ironiquement : \u00abComme je suis heureuse d&#8217;\u00eatre kurde\u00bb ! \u00bb   <\/p>\n<p>Construite sur la n\u00e9gation de l&#8217;existence des Kurdes, la R\u00e9publique turque n&#8217;\u00e9voluera pas notablement sur ce point, estime la militante : \u00ab Les am\u00e9liorations r\u00e9centes sont d\u00e9risoires : d&#8217;un c\u00f4t\u00e9 on lance un programme t\u00e9l\u00e9vis\u00e9 en langue kurde pour s\u00e9duire l&#8217;Union europ\u00e9enne, de l&#8217;autre on arr\u00eate les \u00e9tudiants qui militent pour des cours facultatifs de kurde. Si le geste est symboliquement fort, il p\u00e8se bien peu face \u00e0 la souffrance endur\u00e9e par les Kurdes \u00e0 ce jour&#8230; ! \u00bb Le portable fait depuis peu l&#8217;objet d&#8217;une attention particuli\u00e8re&#8230; Il sonne, elle s&#8217;excuse&#8230; On l&#8217;attend pour une manifestation contre l&#8217;occupation am\u00e9ricaine en Irak. Avant de se lever, l&#8217;avocate tient \u00e0 conclure : \u00ab Il faut changer le statu quo dans ce pays. Le probl\u00e8me, c&#8217;est que l&#8217;arm\u00e9e gouverne. Son pouvoir politique et \u00e9conomique reste trop important. Je crois qu&#8217;elle ne veut pas que la Turquie rentre dans l&#8217;Europe. <\/p>\n<p>Chakri Bela\u00efd<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Le 17 d\u00e9cembre, le Conseil europ\u00e9en se prononce sur l&#8217;engagement ou non de n\u00e9gociations en vue de l&#8217;\u00e9largissement de l&#8217;Union \u00e0 la Turquie. O\u00f9 en est la soci\u00e9t\u00e9 turque ? 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