{"id":3217,"date":"2004-12-01T00:00:00","date_gmt":"2004-11-30T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/bruno-dumont-mes-personnages-sont3217\/"},"modified":"2004-12-01T00:00:00","modified_gmt":"2004-11-30T23:00:00","slug":"bruno-dumont-mes-personnages-sont3217","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=3217","title":{"rendered":"Bruno Dumont : \u00ab Mes personnages sont ali\u00e9n\u00e9s \u00bb"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Depuis les ann\u00e9es 90, un grand nombre de cin\u00e9astes fran\u00e7ais choisissent de camper leurs films dans le Nord. Bruno Dumont pr\u00e9pare un film,<em> Flandres <\/em>, pour fin 2005. Il raconte ici le Nord et ses habitants, h\u00e9ros fragiles et personnages \u00e0 la d\u00e9rive. <\/p>\n<p><strong> Pourquoi avez-vous choisi la ville de Bailleul comme cadre de La vie de J\u00e9sus et de L&#8217;humanit\u00e9? <\/strong><\/p>\n<p><strong> Bruno Dumont. <\/strong> Parce que j&#8217;y suis n\u00e9. C&#8217;\u00e9tait tout naturel pour moi. J&#8217;y ai pass\u00e9 mon enfance et mon adolescence d&#8217;une fa\u00e7on abrupte, sans me rendre compte de la force du lieu o\u00f9 je vivais. Je me suis un jour aper\u00e7u que la pellicule captait autre chose, invisible \u00e0 l&#8217;\u0153il nu. Bailleul est un lieu assez banal quand on s&#8217;y prom\u00e8ne et tr\u00e8s fort quand on le filme. Il rec\u00e8le une forme esth\u00e9tique de transcendance, apporte une dimension tr\u00e8s puissante, de l&#8217;ordre de la repr\u00e9sentation, au-del\u00e0 de ce qu&#8217;il est. Les habitants sont en harmonie avec le lieu. C&#8217;est une des raisons pour lesquelles je filme des autochtones, non professionnels. Je ne crois pas pertinent de poser l\u00e0 un acteur venu d&#8217;ailleurs. L&#8217;image terne et grise qu&#8217;on se fait de cette r\u00e9gion, c&#8217;est celle de l&#8217;autoroute Paris-Lille, du bassin minier. Je tourne ailleurs, dans le bocage entre Lille et Dunkerque, dans les Flandres. C&#8217;est un endroit vallonn\u00e9, compos\u00e9 d&#8217;\u00e9tangs et de saules, qui n&#8217;a rien \u00e0 voir avec la mine. La C\u00f4te d&#8217;Opale, entre Calais et Boulogne-sur-Mer, comporte des paysages gigantesques. Le Nord d\u00e9gage des contrastes \u00e9vidents pour un cin\u00e9aste.<\/p>\n<p><strong> Le Nord est donc plus qu&#8217;un d\u00e9cor? <\/strong><\/p>\n<p><strong> Bruno Dumont . <\/strong> Ce n&#8217;est pas un d\u00e9cor du tout. Je ne me soucie pas de repr\u00e9senter le Nord tel qu&#8217;il est. L&#8217;exactitude ne m&#8217;int\u00e9resse pas. C&#8217;est un d\u00e9cor mental, un reflet de l&#8217;\u00e9tat psychologique des personnages. On m&#8217;a souvent reproch\u00e9 de tout supprimer, les gens et les voitures. Dans<em> La vie de J\u00e9sus <\/em>, \u00e0 travers ces maisons et ces rues, je d\u00e9peins le mental de Freddy dans une veine naturaliste mais fausse. C&#8217;est ambigu car je ne tourne qu&#8217;avec de vrais gens dans de vrais d\u00e9cors, mais tout est faux, les lieux sont modifi\u00e9s et personne ne raconte sa propre vie. Cette repr\u00e9sentation est expressionniste.<\/p>\n<p><strong> Pourquoi filmez-vous des milieux populaires? En \u00eates-vous issu? <\/strong><\/p>\n<p><strong> Bruno Dumont. <\/strong> Absolument pas. Mon milieu naturel est plus hypocrite. L&#8217;\u00e9l\u00e9vation sociale rec\u00e8le une forme d&#8217;hypocrisie li\u00e9e au langage, au dialogue et au mensonge. Mes films ne sont pas bavards. Filmer des gens \u00absimples\u00bb, au sens premier du mot qui n&#8217;a rien de p\u00e9joratif, permet d&#8217;acc\u00e9der \u00e0 quelque chose de plus \u00abvrai\u00bb. Le cin\u00e9ma fran\u00e7ais, principalement parisien, est aux trois quarts bourgeois. Il montre des bourgeois dans des appartements bourgeois. Je ne pouvais donner \u00e0 Daniel Auteuil le r\u00f4le de Pharaon dans<em> L&#8217;humanit\u00e9 <\/em>. Quand Yves Montand joue du Pagnol, il peut faire ce qu&#8217;il veut, je n&#8217;y crois pas. Comment des acteurs aussi riches peuvent-ils jouer des personnages aussi pauvres ? La repr\u00e9sentation des milieux populaires se situe plut\u00f4t \u00e0 la marge. C&#8217;est Robert Gu\u00e9diguian dans le Sud, moi dans le Nord, les fr\u00e8res Dardenne en Belgique. Avant, j&#8217;\u00e9tais professeur de philosophie. Ma condition sociale n&#8217;a pas chang\u00e9 depuis que je fais du cin\u00e9ma. Sans tomber dans le populisme ni porter de jugement, je filme les gens de fa\u00e7on crue. Si je choisis un h\u00e9ros raciste, je le filme jusqu&#8217;au bout. Je prends des personnages ambigus et j&#8217;explique leur ambigu\u00eft\u00e9. Le travail de digestion est du ressort du spectateur. J&#8217;ai une grande admiration pour<em> Lacombe Lucien <\/em> de Louis Malle : le personnage est \u00e0 la fois un collabo et un h\u00e9ros. Ce film oblige \u00e0 un travail d&#8217;introspection et de jugement. Le cin\u00e9ma am\u00e9ricain d&#8217;aujourd&#8217;hui, purement distractif, est inutile. On sort dans le m\u00eame \u00e9tat qu&#8217;en entrant. Ce n&#8217;est pas le cas avec<em> Taxi driver <\/em>, tourn\u00e9 dans les ann\u00e9es 70, dont le h\u00e9ros est un tordu.<\/p>\n<p><strong> Ce sont les marges qui vous int\u00e9ressent? <\/strong><\/p>\n<p><strong> Bruno Dumont. <\/strong> Je pense que le cin\u00e9ma, dans ses repr\u00e9sentations sociales, doit nourrir un travail de m\u00e9ditation sur notre condition. Mon r\u00f4le n&#8217;est pas de livrer des v\u00e9rit\u00e9s : je doute toujours, je ne donne pas de le\u00e7ons. C&#8217;est dans les milieux sociaux fragiles que notre condition est la plus expressive. Le bourgeois est dans un confort social, moral, intellectuel et culturel qui masque son int\u00e9riorit\u00e9. C&#8217;est un milieu tr\u00e8s int\u00e9ressant \u00e0 filmer \u00e0 condition de le p\u00e9n\u00e9trer. Mes personnages sont en g\u00e9n\u00e9ral ali\u00e9n\u00e9s. Derri\u00e8re ces \u00eatres aux comportements curieux, derri\u00e8re le ch\u00f4mage, la fragilit\u00e9, l&#8217;ali\u00e9nation, s&#8217;exprime quelque chose d&#8217;universel. Pourquoi est-on attir\u00e9 par les pauvres et les fous? Parce qu&#8217;ils sont expressifs. Dans un h\u00f4pital psychiatrique, je suis aimant\u00e9 parce que les fous expriment d&#8217;une fa\u00e7on limite un horizon commun \u00e0 chacun de nous. L&#8217;art doit montrer les bords. Les artistes, \u00e0 qui l&#8217;on demande de distraire, restent au centre pour rassurer les spectateurs.<\/p>\n<p><strong> Cherchez-vous \u00e0 montrer des individus ou une situation sociale? <\/strong><\/p>\n<p><strong> Bruno Dumont. <\/strong> Je ne comprends rien au groupe, au collectif. La repr\u00e9sentation sociale de Freddy est compl\u00e8tement inexacte, par exemple. Il ne fume pas, ne boit pas, ses parents sont absents. Plus philosophiquement, c&#8217;est l&#8217;\u00e9nigme de l&#8217;individu qui me passionne. Je pr\u00e9f\u00e8re filmer un individu pour essayer de comprendre ce qu&#8217;il a dans le cr\u00e2ne que de chercher \u00e0 comprendre des relations sociales. <\/p>\n<p><strong> Votre prochain film, en pr\u00e9paration, sera \u00e0 nouveau tourn\u00e9 dans le Nord&#8230; <\/strong><\/p>\n<p><strong> Bruno Dumont. <\/strong> Oui. Il s&#8217;appellera<em> Flandres <\/em>. Tout artiste aspire \u00e0 l&#8217;universel. Pour l&#8217;atteindre, il faut passer par une forme particuli\u00e8re. Un village breton ou un village japonais, peu importe. Pourquoi pas les Flandres ? Je connais le climat et les habitants que je passe beaucoup de temps  \u00e0 chercher, \u00e0 comprendre. J&#8217;\u00e9cume les rues, les ANPE, les tribunaux, les stades de foot, Auchan&#8230; Je trouve mes personnages n&#8217;importe o\u00f9, l\u00e0 o\u00f9 est la vie.<\/p>\n<p><strong> Propos recueillis par Juliette Cerf et Marion Rousset <\/strong><\/p>\n<p>Paru dans<em> Regards <\/em> d\u00e9cembre 2004<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Depuis les ann\u00e9es 90, un grand nombre de cin\u00e9astes fran\u00e7ais choisissent de camper leurs films dans le Nord. Bruno Dumont pr\u00e9pare un film,<em> Flandres <\/em>, pour fin 2005. 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