{"id":3212,"date":"2004-12-01T00:00:00","date_gmt":"2004-11-30T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/fabrique-d-une-deviance3212\/"},"modified":"2004-12-01T00:00:00","modified_gmt":"2004-11-30T23:00:00","slug":"fabrique-d-une-deviance3212","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=3212","title":{"rendered":"Fabrique d&#8217;une d\u00e9viance"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> La clope n&#8217;a plus la cote. Pourquoi cette mise au ban d&#8217;un produit nocif parmi d&#8217;autres? la l\u00e9gitimit\u00e9 d&#8217;une substance \u00e9volue en fonction du regard que porte sur elle une soci\u00e9t\u00e9. <\/p>\n<p>Fumer tue. Chaque ann\u00e9e, 60 000 personnes meurent pr\u00e9matur\u00e9ment. Un tiers de cancers du poumon, 8 000 cancers de la langue et du larynx et 14 000 maladies cardio-vasculaires. Aucun d\u00e9bat ne peut porter sur la dangerosit\u00e9 des centaines de poisons qui composent une cigarette en combustion. Toutefois, devant les assauts de ses d\u00e9tracteurs, la tendance dominante semble aujourd&#8217;hui s&#8217;inverser. La clope n&#8217;a plus la cote et les fumeurs inv\u00e9t\u00e9r\u00e9s se disent victimes d&#8217;une chasse aux sorci\u00e8res. Loi Evin en 1991, apparition des zones non-fumeurs, messages de pr\u00e9vention sur 40% du paquet, plan quinquennal du gouvernement Raffarin ou encore campagnes culpabilisatrices ont dispers\u00e9 les suaves volutes. R\u00e9cemment encore, la mairie de Paris invitait \u00e0 renforcer l&#8217;application de la loi Evin et \u00e0 encourager, pour l&#8217;heure dans le cadre d&#8217;une d\u00e9marche volontaire, les bars et restaurants \u00e0 bannir la cigarette. Ce mois-ci, on verra les derniers TGV dot\u00e9s de wagons fumeurs. Cette inversion du rapport de forces met en \u00e9vidence un processus de d\u00e9l\u00e9gitimation d&#8217;un produit nocif parmi d&#8217;autres. Alcool, sucre, graisse et m\u00e9dicaments demeurent des drogues l\u00e9gitimes et ignor\u00e9s par l&#8217;action r\u00e9pressive.<\/p>\n<p><strong> CACHEZ CES CIGARETTES&#8230; <\/strong><\/p>\n<p>L&#8217;un des leviers de la d\u00e9l\u00e9gitimation du tabac est sa disparition physique de l&#8217;espace commun. Interdire la fum\u00e9e dans les lieux publics fut une premi\u00e8re \u00e9tape. Bars et restaurants sont d\u00e9sormais invit\u00e9s \u00e0 suivre la m\u00eame voie. Il s&#8217;agit d&#8217;\u00e9liminer la manifestation la plus visible d&#8217;une conduite en cours de stigmatisation et d&#8217;en marginaliser la pratique. Autre sympt\u00f4me d&#8217;une rel\u00e9gation, face cette fois \u00e0 la hausse des taxes, les lieux de vente informels se d\u00e9veloppent. Les d\u00e9bits de tabac sont de moins en moins fr\u00e9quent\u00e9s et les paquets s&#8217;\u00e9changent contre trois euros sur les trottoirs de Barb\u00e8s, Arnaud-Bernard ou Belzunce. Le contournement du monopole d&#8217;Etat devient un sport national. Plus high tech et encore moins ch\u00e8re, mais tout aussi ill\u00e9gale, la vente en ligne. Ces tabacs sur Internet sont en pleine explosion et, de l&#8217;aveu m\u00eame des douanes, tr\u00e8s difficilement contr\u00f4lables. Leurs services t\u00e9moignent malgr\u00e9 tout, dans leur dernier rapport, d&#8217;une augmentation certaine des saisies. Au total, 219,2 tonnes de cigarettes, soit pr\u00e8s de 1 100 000 cartouches, d&#8217;une valeur estim\u00e9e \u00e0 quelque 24 millions d&#8217;euros, ont \u00e9t\u00e9 saisies contre 172,9 tonnes l&#8217;ann\u00e9e pr\u00e9c\u00e9dente (+ 26,8%). Concr\u00e8tement, il est difficile de mesurer l&#8217;impact de la hausse des taxes sur les consommations. Les Etats-Unis, qui ont largement pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 la France sur ce chemin, ont encore du mal \u00e0 tirer des conclusions. A New York, la multiplication par 20 en quelques ann\u00e9es du prix du paquet a provoqu\u00e9 une vertigineuse chute des ventes (- 47%). Les autorit\u00e9s restent pourtant tr\u00e8s circonspectes sur un changement effectif des comportements.<br \/>\n<em> \u00abUne soci\u00e9t\u00e9 sans drogue n&#8217;existe pas\u00bb <\/em>, d\u00e9clarait Nicole Maestracci, ex-pr\u00e9sidente de la Mission interminist\u00e9rielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie (MILDT). Phrase d\u00e9mobilisatrice pour les uns, r\u00e9alit\u00e9 scientifique pour les autres, l&#8217;assertion semble en tout cas b\u00e9n\u00e9ficier d&#8217;une r\u00e9alit\u00e9 empirique. Les enqu\u00eates sur la consommation de produits psychotropes fournissent un instantan\u00e9 de l&#8217;\u00e9volution des pratiques capable de mettre en \u00e9vidence la substitution d&#8217;un produit toxique \u00e0 un autre. La derni\u00e8re enqu\u00eate Escapad (1) r\u00e9v\u00e8le une baisse de la consommation de cannabis. M\u00eame constat sur le tabac. On passe de 40,2% de fumeurs quotidiens en 2000 \u00e0 37,2 en 2003. Bonne nouvelle? Peut-\u00eatre, mais le reste de l&#8217;enqu\u00eate d\u00e9voile aussi une nette hausse de la consommation de bi\u00e8re et d&#8217;alcools forts. On passe de 5,5% \u00e0 7,5% pour les filles et de 16% \u00e0 21,2% pour les gar\u00e7ons.<\/p>\n<p>Sur les m\u00e9dicaments psychotropes (2), le silence est presque total. La France caracole pourtant en t\u00eate de la consommation mondiale. L&#8217;Observatoire fran\u00e7ais des drogues et des toxicomanies estime que l&#8217;usage de m\u00e9dicaments psychotropes au cours des douze derniers mois concerne 14,1% des hommes et 25,3% des femmes. Dans un cas sur quatre, la prise s&#8217;effectue hors de toute prescription. Chez les 17-18 ans, sond\u00e9s lors de la journ\u00e9e de pr\u00e9paration \u00e0 la d\u00e9fense, 3,2% des filles et 1% des gar\u00e7ons disent consommer plus de 10fois par mois ce type de m\u00e9dicaments. Une toxicomanie licite qui ne provoque pas de remous.<\/p>\n<p><strong> DROGUES ENCOURAG\u00c9ES <\/strong><\/p>\n<p>Campagnes successives, arsenal l\u00e9gislatif r\u00e9pressif, encouragement \u00e0 bannir la clope ou encore publication de sondages pouvant pousser \u00e0 un d\u00e9sir de conformit\u00e9 sont autant de ph\u00e9nom\u00e8nes qui concourent \u00e0 fabriquer une opinion publique homog\u00e8ne sur le sujet. M\u00eame si certaines r\u00e9solutions passent mal, la suppression des espaces fumeurs dans les lyc\u00e9es pour les profs comme pour les \u00e9l\u00e8ves provoque des grincements de dents, le climat g\u00e9n\u00e9ral est \u00e0 l&#8217;appropriation d&#8217;une nouvelle norme sociale moins tol\u00e9rante \u00e0 l&#8217;\u00e9gard du tabac. Selon un sondage Sofres (3) publi\u00e9 fin octobre, la grande majorit\u00e9 des Fran\u00e7ais est favorable \u00e0 une interdiction totale de fumer dans les entreprises (74%), les restaurants (72%), les caf\u00e9s (64%).<\/p>\n<p>La l\u00e9gitimit\u00e9 d&#8217;une substance \u00e9volue en fonction de son classement (licite ou illicite) et par \u00e9cho, en fonction du regard que porte sur elle une soci\u00e9t\u00e9. Pendant longtemps, les deux drogues dures licites pr\u00e9f\u00e9r\u00e9es des Fran\u00e7ais, tabac et alcool, \u00e9taient admises et m\u00eame encourag\u00e9es. Les cigarettes distribu\u00e9es dans les casernes ont symboliquement incarn\u00e9 l&#8217;acc\u00e8s \u00e0 la virilit\u00e9. Plus tard, elles ont repr\u00e9sent\u00e9 pour les femmes un facteur d&#8217;\u00e9mancipation. Il fallait fumer. Aujourd&#8217;hui, ce m\u00eame produit semble, comme le cannabis, devoir rejoindre le camp des substances \u00e0 proscrire. L&#8217;histoire de la prohibition du haschisch donne \u00e0 voir cette soudaine cr\u00e9ation d&#8217;une d\u00e9viance, amorce d&#8217;une p\u00e9nalisation des manquements \u00e0 la norme instaur\u00e9e. Les militaires de l&#8217;arm\u00e9e napol\u00e9onienne en rapportent des campagnes d&#8217;Egypte et Paris s&#8217;entiche tr\u00e8s vite de l&#8217;herbe folle. Dumas, Flaubert, Balzac, Delacroix, Gautier et Baudelaire lui donnent ses lettres de noblesse. Mais d\u00e8s 1916, cette drogu<em> \u00ab\u00e9trang\u00e8re\u00bb <\/em>subit les foudres du l\u00e9gislateur. Aux Etats-Unis, la prohibition s&#8217;intensifie dans les ann\u00e9es 30 devenant \u00e9ventuellement un moyen de p\u00e9nalisation des classes dangereuses, Noirs et Mexicains, principaux consommateurs de chanvre indien.<\/p>\n<p>On voit ainsi comment l&#8217;action publique peut ou non l\u00e9gitimer un produit. L&#8217;\u00e9tonnante protection dont b\u00e9n\u00e9ficie encore le vin, notamment lors de la r\u00e9cente reculade du l\u00e9gislateur sur la question de la pub vinicole, montre que les substances ne sont pas toutes log\u00e9es \u00e0 la m\u00eame enseigne.  Le privil\u00e8ge fiscal des bouilleurs de crus, qui a \u00e9t\u00e9 \u00e0 nouveau p\u00e9rennis\u00e9 en 2002 alors que le chef de l&#8217;Etat annon\u00e7ait les grands chantier<em> \u00abSant\u00e9\u00bb <\/em>de son deuxi\u00e8me mandat, montre encore le paradoxe entretenu par la port\u00e9e culturelle d&#8217;une substance pourtant unanimement jug\u00e9e dangereuse. L&#8217;alcool, le vin en particulier, b\u00e9n\u00e9ficie d&#8217;un alib<em> \u00abterroir et tradition\u00bb <\/em>et demeure une toxicomanie culturellement admise. Selon une estimation r\u00e9currente, l&#8217;ob\u00e9sit\u00e9 tue en France 100 000 personnes de mani\u00e8re directe ou indirecte, soit presque deux fois plus que le tabac. Pourtant la Semaine du go\u00fbt, vitrine du lobby du sucre, continue de se tenir sous le haut patronage du minist\u00e8re de l&#8217;Agriculture et avec la b\u00e9n\u00e9diction des collectivit\u00e9s locales qui relaient l&#8217;\u00e9v\u00e9nement. On imagine mal une signal\u00e9tique sur les barres chocolat\u00e9es, les sodas ou les bo\u00eetesde nuggets:<em> \u00abLes consommateurs de sucres et de gras satur\u00e9s meurent pr\u00e9matur\u00e9ment \u00bb <\/em>. <strong> R\u00e9mi Douat <\/strong><\/p>\n<p>-1. Enqu\u00eate sur la sant\u00e9 et les consommations effectu\u00e9e lors de l&#8217;Appel de pr\u00e9paration \u00e0 la d\u00e9fense.<\/p>\n<p>-2. Il existe quatre grandes familles de psychotropes: les tranquillisants ou anxiolytiques; les somnif\u00e8res ou hypnotiques; les neuroleptiques ou antipsychotiques; les antid\u00e9presseurs.<\/p>\n<p>-3. Mille huit personnes interrog\u00e9es au t\u00e9l\u00e9phone les 5 et 6 octobre 2004.<\/p>\n<p>Paru dans<em> Regards <\/em> n\u00b012, d\u00e9cembre 2004<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> La clope n&#8217;a plus la cote. Pourquoi cette mise au ban d&#8217;un produit nocif parmi d&#8217;autres? la l\u00e9gitimit\u00e9 d&#8217;une substance \u00e9volue en fonction du regard que porte sur elle une soci\u00e9t\u00e9. <\/p>\n","protected":false},"author":569,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[],"class_list":["post-3212","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3212","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/569"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=3212"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3212\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=3212"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=3212"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=3212"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}