{"id":3205,"date":"2008-04-01T00:00:00","date_gmt":"2008-03-31T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/theatre-fantomes-de-kleist3205\/"},"modified":"2008-04-01T00:00:00","modified_gmt":"2008-03-31T22:00:00","slug":"theatre-fantomes-de-kleist3205","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=3205","title":{"rendered":"Th\u00e9\u00e2tre : fant\u00f4mes de Kleist"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Quatre spectacles \u00e0 partir de textes de Heinrich von Kleist, artiste autrichien n\u00e9 en 1777, c&#8217;est \u00e9trange. Surtout quand personne ne le remarque vraiment. Est-ce parce qu&#8217;il est un auteur du ratage qu&#8217;on le manque n\u00e9cessairement ? <\/p>\n<p><em> La Cruche cass\u00e9e <\/em>,<em> La Marquise d&#8217;O. <\/em>,<em> La Petite Catherine de Heilbronn <\/em>,<em> Penth\u00e9sil\u00e9e <\/em>, quatre textes de Kleist mis en sc\u00e8ne r\u00e9cemment : on aurait pu dire que 2007-2008 \u00e9tait une saison Kleist, mais on ne l&#8217;a pas dit, ni beaucoup vu, et il est bien \u00e9trange que cette pr\u00e9sence de Kleist ait \u00e9t\u00e9 \u00e0 la fois si \u00e9vidente et si discr\u00e8te. Sauf \u00e0 penser que c&#8217;est dans cet effet de fant\u00f4me qu&#8217;il aura finalement \u00e9t\u00e9 le plus pr\u00e9sent.<\/p>\n<p>Ce ne sont pas les 230 ans d&#8217;anniversaire de sa naissance, en 2007, ni les 197 ans depuis sa mort, en 2008, qui justifieraient que l&#8217;on se soit mis \u00e0 lire Kleist, \u00e0 la faveur d&#8217;un de ces faux \u00e9v\u00e9nements m\u00e9diatico-institutionnels. Et quand on demande aux metteurs en sc\u00e8ne comment un engouement de ce genre pourrait s&#8217;expliquer, la plupart restent cois. Certes, le ph\u00e9nom\u00e8ne de mode semble se suffire \u00e0 lui seul : circulation des noms et des textes par r\u00e9seaux, paliers, sauts de paliers, de mani\u00e8re hasardeuse, pourrait expliquer que l&#8217;on s&#8217;empare de \u00ab Kleist \u00bb cette ann\u00e9e. La pr\u00e9sence de l&#8217;auteur n&#8217;est certes pas non plus une raret\u00e9 absolue : Le Prince de Hombourg par Daniel Mesguich en 2005, Penth\u00e9sil\u00e9e par Julie Brochen en 1998, pour ne parler que des gens visibles. N\u00e9anmoins le ph\u00e9nom\u00e8ne de cette saison est d&#8217;importance, au moins logistique : quatre \u00ab grosses productions \u00bb (deux centres dramatiques nationaux et deux th\u00e9\u00e2tres nationaux). Mais alors, pourquoi Kleist ? Il faut bien avouer qu&#8217;invoquer la mode ne dit pas grand-chose des objets sur lesquels elle jette son d\u00e9volu. <\/p>\n<p><strong> ROMANTISME ALLEMAND <\/strong><\/p>\n<p>Sans parler de La Cruche cass\u00e9e, mis en sc\u00e8ne par Fr\u00e9d\u00e9ric B\u00e9lier-Garcia, que nous n&#8217;avons pas vu, et si c&#8217;est l&#8217;usage de Kleist qui peut nous \u00e9clairer sur les raisons de son choix, alors c&#8217;est une triste et mauvaise raison, tant les trois spectacles en question,<em> La Marquise d&#8217;O. <\/em>,<em> La Petite Catherine <\/em> et<em> Penth\u00e9sil\u00e9e <\/em>, mis en sc\u00e8ne respectivement par Lucas Hemleb, Jean Liermier et Andr\u00e9 Engel, sont d\u00e9cevants. La d\u00e9ception n&#8217;est pas de la m\u00eame teneur \u00e0 chaque fois, mais il semble que quelque chose de propre \u00e0 Kleist et \u00e0 ses personnages soit irr\u00e9ductible \u00e0 une certaine mani\u00e8re actuelle de travailler th\u00e9\u00e2tralement. Deux raisons \u00e0 cela. Tout d&#8217;abord, quelque chose du romantisme allemand, a fortiori de ses marges encombrantes, qui ne se laisse pas attraper par le cart\u00e9sianisme \u00e0 la fran\u00e7aise, pour le dire avec des cat\u00e9gories lourdes. A quoi s&#8217;ajoute, dans un second temps, la propension actuelle \u00e0 la boulevardisation du th\u00e9\u00e2tre public, dont le spectacle<em> La Marquise d&#8217;O. <\/em> t\u00e9moigne notamment et qui jette une vulgarit\u00e9 dommageable sur le texte.<\/p>\n<p><strong> IMPOSSIBLE CONNAISSANCE <\/strong><\/p>\n<p>Quelque chose de Kleist que l&#8217;\u00e9poque, au-del\u00e0 de la France, ne comprendrait pas, voil\u00e0 mon hypoth\u00e8se. J&#8217;en prendrai pour preuve trois exemples. Mais avant je dirai deux mots au sujet de Heinrich von Kleist, auteur prussien n\u00e9 en 1777 et mort \u00e0 34 ans, appartenant \u00e0 cette g\u00e9n\u00e9ration des jeunes h\u00e9g\u00e9liens qui, comme Friedrich H\u00f6lderlin, avaient vingt ans au moment de la R\u00e9volution fran\u00e7aise, et dont la pens\u00e9e politique s&#8217;est construite arc-bout\u00e9e contre la France de la R\u00e9volution et de Napol\u00e9on. Suicid\u00e9 avec sa compagne en 1811, il a \u00e0 la fois le statut d&#8217;un des plus grands po\u00e8tes allemands, tout en ayant eu une \u0153uvre trop singuli\u00e8re pour en obtenir de son vivant une reconnaissance assur\u00e9e.<em> \u00ab L&#8217;\u0153uvre de Heinrich von Kleist est le domaine privil\u00e9gi\u00e9 du malentendu \u00bb <\/em>, dit Marthe Robert (1). Kleist a tir\u00e9 de sa lecture de Kant et de sa th\u00e9orie de la relativit\u00e9 de la connaissance, l&#8217;id\u00e9e que la connaissance est impossible et cette pens\u00e9e pose une ombre port\u00e9e d\u00e9cisive sur toute l&#8217;\u0153uvre. Aussi, le moins que l&#8217;on puisse dire est que les textes des trois spectacles se laissent difficilement r\u00e9duire \u00e0 des lectures simplistes. C&#8217;est la force que reconna\u00eet Fr\u00e9d\u00e9ric Belier-Garcia, directeur du Centre national dramatique d&#8217;Angers, metteur en sc\u00e8ne de La cruche cass\u00e9e, \u00e0 cet auteur : d&#8217;\u00eatre en phase avec ce qu&#8217;il y a d&#8217;incertitudes \u00e0 notre \u00e9poque. A p\u00e9riode politique et sociale troubl\u00e9e, go\u00fbt pour des personnages ind\u00e9cidables et flous ? Kleist serait en somme un auteur que la postmodernit\u00e9 serait mieux \u00e0 m\u00eame de lire que la modernit\u00e9. <\/p>\n<p>Sauf qu&#8217;il ressort du traitement de Kleist sur sc\u00e8ne, du moins dans la somme constitu\u00e9e des spectacles de Hemleb, Engel et Liermier, quelque chose de bourgeois et de solidifi\u00e9 qui \u00e9choue \u00e0 rendre \u00e0 la fois le somnambulisme et la violence des histoires de Kleist. Illustration en trois temps.<\/p>\n<p><strong> LA MARQUISE D&#8217;O. <\/strong><\/p>\n<p>Prenons tout d&#8217;abord l&#8217;histoire de la marquise d&#8217;O. : pendant l&#8217;attaque du fort o\u00f9 elle habite, une jeune veuve, fille de gouverneur, est sauv\u00e9e d&#8217;un viol collectif par un jeune comte qui, profitant de son \u00e9vanouissement passager, abuse d&#8217;elle. La marquise se retrouve enceinte sans conna\u00eetre l&#8217;identit\u00e9 du p\u00e8re et finit, pour sauver son honneur, par passer une petite annonce pour retrouver le p\u00e8re et l&#8217;\u00e9pouser. Il s&#8217;av\u00e8rera que le violeur se pr\u00e9sentera comme p\u00e8re et futur \u00e9poux et que la marquise est amoureuse de lui.<em> Happy end <\/em> ? A condition de faire avec l&#8217;\u00e9quation que le viol est le lieu de la v\u00e9rit\u00e9 du d\u00e9sir. <\/p>\n<p>La construction de la nouvelle : c&#8217;est en effet une nouvelle, non une pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre : est en flash-back : elle commence par l&#8217;annonce dans la presse, de sorte que pour le lecteur est d&#8217;embl\u00e9e pos\u00e9 le drame : la marquise attend un enfant et en cherche le p\u00e8re. Or, tr\u00e8s significativement, le spectacle de Hemleb a remis la narration dans le sens chronologique, pla\u00e7ant le spectateur non pas dans la position de celui qui reconstruit l&#8217;histoire a posteriori, mais dans celle de quelqu&#8217;un qui d\u00e9couvre au fur et \u00e0 mesure les \u00e9v\u00e9nements dans un jeu de suspense : qu&#8217;arrive-t-il \u00e0 la marquise ? Comment se fait-il qu&#8217;elle soit enceinte ? Mais qui donc va bien r\u00e9pondre \u00e0 l&#8217;annonce ? Le jeu des com\u00e9diens, accentu\u00e9 et illustratif, jouant sur des effets de complicit\u00e9 avec le public, ne fait que renforcer cette option \u00ab boulevard \u00bb au point qu&#8217;il semble que la seule question \u00e0 laquelle la pi\u00e8ce se r\u00e9duise soit la tr\u00e8s triviale<em> \u00ab mais qui est donc le p\u00e8re ? \u00bb <\/em>. Bien s\u00fbr, personne n&#8217;emp\u00eache personne de faire du vaudeville avec Kleist, sauf que \u00e7a n&#8217;a pas grand int\u00e9r\u00eat.<\/p>\n<p><strong> LA PETITE CATHERINE <\/strong><\/p>\n<p>Cette propension irritante \u00e0 traiter des histoires de Kleist comme des drames bourgeois se retrouve au niveau de la direction d&#8217;acteurs. Certes l&#8217;h\u00e9g\u00e9monie d&#8217;une esp\u00e8ce de r\u00e9alisme psychologique regonfl\u00e9 aux pseudo-exigences de la sc\u00e8ne est un fait g\u00e9n\u00e9ral, qui emporte la grande majorit\u00e9 du th\u00e9\u00e2tre actuellement. Mais appliqu\u00e9e aux personnages de Kleist, il en r\u00e9sulte une tension difficile, pour peu que l&#8217;on soit attach\u00e9 \u00e0 ce qu&#8217;il invente en propre. Voici les grandes lignes de La Petite Catherine de Heilbronn : c&#8217;est l&#8217;histoire de l&#8217;union de deux \u00eatres destin\u00e9s l&#8217;un \u00e0 l&#8217;autre, une jeune fille de bourgeois et un aristocrate, l&#8217;une sachant d&#8217;embl\u00e9e qu&#8217;elle est vou\u00e9e \u00e0 cet homme, l&#8217;autre accomplissant le trajet de la reconnaissance de cette femme comme sienne pendant le temps de la pi\u00e8ce. Leur commune destin\u00e9e leur fut r\u00e9v\u00e9l\u00e9e en un m\u00eame r\u00eave fait la m\u00eame nuit. Et il s&#8217;av\u00e9rera que Catherine est (l\u00e0 encore) fille d&#8217;un viol (de l&#8217;empereur de Prusse sur une jeune villageoise), et donc de sang imp\u00e9rial. Rien de plus \u00e9nigmatique que ces \u00eatres dont le secret de la destin\u00e9e ne leur est donn\u00e9 que dans leur sommeil. Comme si, chez Kleist, la v\u00e9rit\u00e9 n&#8217;avait d&#8217;expression que dans l&#8217;inconscience ou la violence sexuelle. Or l\u00e0 aussi le jeu des acteurs est bien costaud, bien clair, sans zone d&#8217;ombre, sans trouble, dans une bonne lisibilit\u00e9 rustaude.<\/p>\n<p><strong> PENTH\u00c9SIL\u00c9E <\/strong><\/p>\n<p>Catherine est de ces personnages kleistiens, comme Penth\u00e9sil\u00e9e, qui ne sont que d&#8217;un bloc, celui de leur d\u00e9sir. On conna\u00eet l&#8217;histoire de la reine des Amazones (2) : Penth\u00e9sil\u00e9e, amoureuse d&#8217;Achille, le d\u00e9vore au combat, car<em> \u00ab D\u00e9sirer&#8230; d\u00e9chirer&#8230; cela rime \u00bb <\/em>, dit-elle. L\u00e0 aussi, on aura pu regretter que le th\u00e9\u00e2tre ne prenne pas la mesure de ses possibles. Pour ne parler que des d\u00e9cors, ceux de Penth\u00e9sil\u00e9e (une part seulement des sc\u00e8nes), ainsi que ceux de La Petite Catherine, sont massifs, sans espaces de respiration, dans une \u00e9paisseur qui ne fait jamais place \u00e0 l&#8217;air. Except\u00e9 la jolie s\u00e9quence du pont et la sc\u00e8ne finale o\u00f9 soudain le plateau s&#8217;ouvre \u00e0 la circulation et au vide. Peut-\u00eatre qu&#8217;on ne peut pas monter Kleist si l&#8217;on a peur de sa peur du vide, car les histoires de Kleist sont tout sauf des jardins \u00e0 la fran\u00e7aise.<\/p>\n<p>Il y a un rapport au vertige, au sommeil, \u00e0 l&#8217;obsession folle, dont aucune de ces mises en sc\u00e8ne ne donne l&#8217;ombre de la premi\u00e8re image et id\u00e9e, probablement parce qu&#8217;il semble que l&#8217;on croie toujours que regarder, c&#8217;est voir. Donc que tout ce qui sera vu se doit d&#8217;avoir \u00e9t\u00e9 montr\u00e9. Et si le th\u00e9\u00e2tre n&#8217;avait rien \u00e0 voir avec \u00e7a ? On pense \u00e0 Kantor qui disait que, pour exprimer la vie, le th\u00e9\u00e2tre devait \u00eatre du c\u00f4t\u00e9 de la mort. Force est de constater qu&#8217;\u00e0 voir ces trois spectacles, Kleist attend encore d&#8217;\u00eatre mis en sc\u00e8ne. <\/p>\n<p><strong> Diane Scott <\/strong><\/p>\n<p>[[1. Dans Un homme inexprimable, L&#8217;Arche, 1955, p. 29.<br \/>\n]][[2. Peuple de guerri\u00e8res constitu\u00e9 des femmes d&#8217;un village scythe, viol\u00e9es et rapt\u00e9es par des envahisseurs voisins qu&#8217;elles ont ensuite extermin\u00e9s.]]<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Quatre spectacles \u00e0 partir de textes de Heinrich von Kleist, artiste autrichien n\u00e9 en 1777, c&#8217;est \u00e9trange. Surtout quand personne ne le remarque vraiment. 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