{"id":3196,"date":"2008-03-01T00:00:00","date_gmt":"2008-02-29T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/theatre-dire-le-present-combatif3196\/"},"modified":"2008-03-01T00:00:00","modified_gmt":"2008-02-29T23:00:00","slug":"theatre-dire-le-present-combatif3196","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=3196","title":{"rendered":"Th\u00e9\u00e2tre : dire le pr\u00e9sent combatif"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Plusieurs publications autour des arts militants des ann\u00e9es 1960-1970 paraissent. Leur m\u00e9rite est de donner envie de continuer \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir sur le rapport du th\u00e9\u00e2tre \u00e0 son temps. Entretien avec Olivier Neveux, ma\u00eetre de conf\u00e9rences en arts du spectacle \u00e0 l&#8217;universit\u00e9  Marc-Bloch de Strasbourg. <\/p>\n<p> Le d\u00e9litement du politique comme espace commun aujourd&#8217;hui soumet le th\u00e9\u00e2tre \u00e0 une double et paradoxale injonction : 1) endosser plus que jamais le devoir de rassembler toute la nation en son sein, d&#8217;o\u00f9 le fait que nous ayons un th\u00e9\u00e2tre aujourd&#8217;hui obs\u00e9d\u00e9 par sa composante politique ; 2) un discr\u00e9dit g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 du militantisme, voire, au niveau de l&#8217;Etat, une criminalisation de l&#8217;engagement politique. Double force qui a contribu\u00e9 \u00e0 la modification du paradigme de l&#8217;engagement politique au th\u00e9\u00e2tre. C&#8217;est ce que d\u00e9taille le travail d&#8217;Olivier Neveux sur le th\u00e9\u00e2tre militant. Deux livres aujourd&#8217;hui, Th\u00e9\u00e2tres en lutte et les actes d&#8217;un colloque sur le spectacle militant tenu en 2003. On y est face, entre autres, \u00e0 des t\u00e9moignages d&#8217;amateurs des ann\u00e9es 1960-1970 qui \u00e9tonnent par leur rapport au politique, et c&#8217;est la premi\u00e8re vertu de ces livres, faire jouer l&#8217;\u00e9cart d&#8217;une g\u00e9n\u00e9ration, et pointer la chute qualitative en termes de pens\u00e9e du bien commun. La seconde vertu de ces textes rel\u00e8ve du d\u00e9bat. Au-del\u00e0 de la question, essentielle, d&#8217;\u00e9lucider le rapport de l&#8217;art et du savoir, politique en l&#8217;occurrence, il y a celle, structurelle, des conditions de possibilit\u00e9 d&#8217;\u00e9nonciation d&#8217;une parole de d\u00e9nonciation, en d\u00e9mocratie capitaliste, c&#8217;est-\u00e0-dire en terre qui phagocyte l&#8217;ennemi. C&#8217;est une des questions \u00e0 l&#8217;origine de l&#8217;entretien qui suit, avec Olivier Neveux.<\/p>\n<p><strong> Pourriez-vous d\u00e9finir les notions que vous distinguez de th\u00e9\u00e2tre politique et de th\u00e9\u00e2tre militant ? <\/strong><\/p>\n<p>Olivier Neveux. La donne a chang\u00e9 apr\u00e8s 1995, apr\u00e8s des ann\u00e9es de d\u00e9nigrement syst\u00e9matique des engagements militants. Le mot d&#8217;ordre \u00e9tait, pour sch\u00e9matiser, de se remettre \u00e0 la politique : t\u00e9moigner de la mis\u00e8re du monde et valoriser les gestes citoyens. La notion, assez fourre-tout, de \u00ab th\u00e9\u00e2tre politique \u00bb ne semblait plus d\u00e9signer alors qu&#8217;un th\u00e9\u00e2tre du consensus, d\u00e9mocratique ou r\u00e9publicain. Il m&#8217;a sembl\u00e9 qu&#8217;il fallait construire une cat\u00e9gorie plus serr\u00e9e et plus explicite pour rendre compte de tout un pan de l&#8217;histoire th\u00e9\u00e2trale, en grande partie invisibilis\u00e9 : un th\u00e9\u00e2tre militant nou\u00e9 aux luttes sociales et politiques, \u00e9mancipatrices. Par th\u00e9\u00e2tre militant, je circonscris ainsi un th\u00e9\u00e2tre qui, pour paraphraser Brecht, \u00ab nomme les oppresseurs et l&#8217;oppression \u00bb, un th\u00e9\u00e2tre qui pense sa fonction en regard des luttes pr\u00e9sentes qu&#8217;il tente d&#8217;accompagner et de servir. D\u00e9finition qui laisse volontairement en suspens la question des orientations politiques d\u00e9fendues et des formes mises en jeu. <\/p>\n<p><strong> Ce th\u00e9\u00e2tre militant peut-il \u00eatre essentialis\u00e9 ou est-on oblig\u00e9 de le recontextualiser \u00e0 chaque fois ? <\/strong><\/p>\n<p>O.N. Je me m\u00e9fie des discours construits autour d&#8217;une tr\u00e8s contestable ontologie politique du th\u00e9\u00e2tre et qui prennent pour appui le th\u00e9\u00e2tre ath\u00e9nien (\u00ab par son origine, le th\u00e9\u00e2tre occidental serait politique \u00bb). Cette essentialisation est pratique : elle permet de se draper dans les habits valorisants de la politique, d&#8217;\u00eatre en quelque sorte politique sans le vouloir, sans pratique ni intervention dans la conjoncture. La question militante, dans ses perspectives comme dans ses modalit\u00e9s, ne se pose pas de la m\u00eame mani\u00e8re suivant que l&#8217;on est, dans les ann\u00e9es 1970, persuad\u00e9 que \u00ab l&#8217;histoire nous mord la nuque \u00bb (Bensa\u00efd), dans les ann\u00e9es 1980 en pleine \u00e9poque \u00ab thermidorienne \u00bb (Badiou) ou, aujourd&#8217;hui, assez fortement d\u00e9sorient\u00e9. De fait, le th\u00e9\u00e2tre militant (ses projets, ses effets) doit sans cesse \u00eatre contextualis\u00e9, faire les preuves de sa pertinence en situation. Ce qui n&#8217;interdit pas que, comme texte, il puisse perdurer ou continuer d&#8217;\u00eatre intempestif. <\/p>\n<p><strong> Pourriez-vous alors donner les caract\u00e9ristiques du th\u00e9\u00e2tre militant d&#8217;avant et d&#8217;apr\u00e8s, s&#8217;il y a eu en effet changement de paradigme militant ? <\/strong><\/p>\n<p>O.N. Non, le danger serait de balayer les contradictions, d&#8217;unifier dans une cat\u00e9gorie ce qui fonctionne sur le mode dynamique du clivage et d&#8217;orientations politiques divergentes. Les ann\u00e9es 1970 t\u00e9moignent de la pluralit\u00e9 des formes et des propositions du th\u00e9\u00e2tre militant, \u00e0 l&#8217;\u00e9poque, en grande partie r\u00e9volutionnaire. On transforme les pratiques (hi\u00e9rarchiques, sp\u00e9cialis\u00e9es), on s&#8217;adresse \u00e0 de nouveaux publics, et on cherche les moyens (th\u00e9\u00e2traux) pour montrer combien et comment le monde est transformable. Armand Gatti r\u00e9volutionne le langage dramatique, Benedetto poursuit la qu\u00eate d&#8217;un th\u00e9\u00e2tre mat\u00e9rialiste, \u00e9pique, la Troupe Z, la Carmagnole, Al Assifa r\u00e9inventent l&#8217;agit-prop autour de Lip, du Larzac, des luttes f\u00e9ministes ou de sans-papiers. Tous partagent, aussi incomparables soient leurs d\u00e9marches, peu ou prou la conviction que le th\u00e9\u00e2tre, \u00e0 l&#8217;instar de la litt\u00e9rature d\u00e9finie par L\u00e9nine, peut \u00eatre \u00ab une petite vis dans le grand m\u00e9canisme de la r\u00e9volution \u00bb. Aujourd&#8217;hui ils sont peu \u00e0 penser leur travail en ces termes. La situation est brouill\u00e9e. Massivement, le th\u00e9\u00e2tre dit politique oscille entre un humanitaire encombr\u00e9 de religiosit\u00e9 (centr\u00e9 sur des corps anonymes, d\u00e9shistoricis\u00e9s, souffrants) et le \u00ab th\u00e9\u00e2tre social \u00bb (celui du constat, plus ou moins mortif\u00e8re, de \u00ab ce qui est \u00bb). Pour ce que je peux en voir, le th\u00e9\u00e2tre politique recule bien souvent devant l&#8217;id\u00e9e de conflits. Mais il se r\u00e9invente un th\u00e9\u00e2tre militant. Il y a (toujours) des raisons de se r\u00e9volter, et de s&#8217;organiser en vue de transformer les actuels rapports sociaux. Un th\u00e9\u00e2tre en t\u00e9moigne, au contact des mouvements de son \u00e9poque (les \u00ab sans \u00bb, les \u00e9tudiants, les luttes anti-imp\u00e9rialistes et \u00e0 l&#8217;\u00e9tranger, en Inde, au Br\u00e9sil, autour du th\u00e9\u00e2tre de l&#8217;opprim\u00e9 de Boal). Quelques noms t\u00e9moignent que ce th\u00e9\u00e2tre n&#8217;avait pas disparu malgr\u00e9 le d\u00e9ni m\u00e9diatique, institutionnel et universitaire (le Groupov, Rouabhi, le Levant, Benedetto&#8230;). De m\u00eame qu&#8217;il est vain de \u00ab pr\u00e9dire \u00bb quelles seront les luttes de demain, il est trop t\u00f4t pour dire \u00e0 quoi ressembleront les nouveaux th\u00e9\u00e2tres militants. <\/p>\n<p><strong> Quelles sont les conditions d&#8217;\u00e9nonciation d&#8217;une parole militante dans les d\u00e9mocraties contemporaines ? <\/strong><\/p>\n<p>O.N. Tout d\u00e9pend de l&#8217;orientation de ce militantisme. Il n&#8217;y a pas vraiment d&#8217;obstacle au  militantisme citoyen. En revanche, pour un militantisme r\u00e9volutionnaire, r\u00e9solu \u00e0 engager une transformation radicale de la soci\u00e9t\u00e9, la premi\u00e8re condition est certainement subjective : aborder tactiquement la possibilit\u00e9 d&#8217;\u00e9noncer sa position. Cela suppose de reconna\u00eetre que la \u00ab d\u00e9mocratie \u00bb n&#8217;est pas dispos\u00e9e \u00e0 accueillir tout discours et que c&#8217;est aussi contre elle qu&#8217;il s&#8217;agit de saisir ou de reconstruire des lieux d&#8217;expression (ce que peuvent \u00eatre la manifestation, la gr\u00e8ve, ou certaines salles). Un th\u00e9\u00e2tre r\u00e9volutionnaire ne peut trouver qu&#8217;accidentellement sa place dans les th\u00e9\u00e2tres institutionnalis\u00e9s. Et il faut en cons\u00e9quence de la ruse et une pens\u00e9e tactique pour construire ou trouver les lieux habitables pour un tel th\u00e9\u00e2tre. <\/p>\n<p><strong> J&#8217;aurais une r\u00e9serve contre cette charge que vous faites contre un th\u00e9\u00e2tre dit esth\u00e9tique. Parce qu&#8217;\u00e0 un moment o\u00f9 le n\u00e9olib\u00e9ralisme impose, dans le domaine politique et artistique, un chantage au r\u00e9el, au sens, au bon sens, \u00e0 la compr\u00e9hension, les gens qui travaillent \u00e0 produire des objets qui s&#8217;affirment comme des vrais objets d&#8217;art, c&#8217;est-\u00e0-dire dans une certaine irr\u00e9ductibilit\u00e9 \u00e0 un message, sont pr\u00e9cis\u00e9ment dans une forme de r\u00e9sistance \u00e0 cette id\u00e9ologie h\u00e9g\u00e9monique. Le Th\u00e9\u00e2tre du Radeau, par exemple, n&#8217;est pas militant mais il est dans une \u00e9thique politique.  <\/strong><\/p>\n<p>O.N. Il est vrai que l&#8217;une des grandes \u0153uvres subversives des ann\u00e9es 1960 est celle de Genet, et de toute \u00e9vidence, cette \u0153uvre n&#8217;est pas militante. Et le Radeau est effectivement producteur de formes inqui\u00e9tantes pour les id\u00e9ologies dominantes. N\u00e9anmoins, je n&#8217;attaque pas le \u00ab th\u00e9\u00e2tre esth\u00e9tique \u00bb (je ne vois pas ce qu&#8217;une telle cat\u00e9gorie pourrait recouvrir), mais \u00ab l&#8217;id\u00e9ologie esth\u00e9tique \u00bb. Car je refuse l&#8217;id\u00e9e qu&#8217;un seul th\u00e9\u00e2tre serait porteur d&#8217;interrogations et de propositions esth\u00e9tiques. Il est r\u00e9p\u00e9t\u00e9 avec paresse et int\u00e9r\u00eat que le th\u00e9\u00e2tre militant ne produit que des formes dogmatiques, scl\u00e9ros\u00e9es, sch\u00e9matiques, etc. Ne peut-on dire cela aussi de nombre de productions du th\u00e9\u00e2tre dit d&#8217;art (celui o\u00f9 le primat est \u00e0 l&#8217;esth\u00e9tique) ? De ces dizaines de copies de Claude R\u00e9gy que l&#8217;on voit ici et l\u00e0 ? Et simultan\u00e9ment, ne peut-on pas reconna\u00eetre que le th\u00e9\u00e2tre a \u00e9t\u00e9 transform\u00e9 par Meyerhold, l&#8217;initiateur de l&#8217;\u00ab Octobre th\u00e9\u00e2tral \u00bb, Eisenstein, Piscator, Brecht, Gatti, Dario Fo, Kateb Yacine, etc. ? Que ces seuls noms, illustres, t\u00e9moignent que lorsque le th\u00e9\u00e2tre d\u00e9termine sa fonction en regard des luttes, de l&#8217;histoire, il n&#8217;en abandonne \u00e9videmment pas les questions artistiques et po\u00e9tiques ? Qu&#8217;il lui faut bien r\u00e9fl\u00e9chir la question de la repr\u00e9sentation, de son adresse, des dispositifs narratifs, sc\u00e9niques en jeu pour se faire : pour dire le pr\u00e9sent combatif. Seulement les r\u00e9solutions, provisoires, qu&#8217;il esquisse ne planent pas dans le ciel \u00e9toil\u00e9 du Beau, mais sont d\u00e9duites des exigences et des orientations politiques que les praticiens se donnent. <strong> Recueilli par D.S. <\/strong>  <\/p>\n<p>Paru dans<em> Regards <\/em> n\u00b049, Mars 2008<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Plusieurs publications autour des arts militants des ann\u00e9es 1960-1970 paraissent. Leur m\u00e9rite est de donner envie de continuer \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir sur le rapport du th\u00e9\u00e2tre \u00e0 son temps. 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