{"id":3179,"date":"2008-02-01T00:00:00","date_gmt":"2008-01-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/theatre-de-revenants3179\/"},"modified":"2008-02-01T00:00:00","modified_gmt":"2008-01-31T23:00:00","slug":"theatre-de-revenants3179","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=3179","title":{"rendered":"Th\u00e9\u00e2tre de revenants"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Deux spectacles \u00e0 venir : Mitterrand et Sankara aux Amandiers \u00e0 Nanterre et Bleu Horizon \u00e0 L&#8217;Atalante \u00e0 Paris. L&#8217;histoire : celle des relations entre la France et l&#8217;Afrique, celle des guerres : ses prolongations et ses ruptures, ses spectres qui hantent le pr\u00e9sent. <\/p>\n<p><strong> FRANCE + AFRIQUE = 1,5 <\/strong><\/p>\n<p>Ecrivant au sujet des relations de la France et de l&#8217;Alg\u00e9rie, Etienne Balibar disait qu&#8217;il ne fallait pas penser le rapport \u00e0 la nation en nombres entiers.<em> \u00ab (&#8230;) l&#8217;Alg\u00e9rie et la France, prises ensemble, ne font pas deux mais quelque chose comme un et demi, comme si chacune d&#8217;entre elles, dans leur addition, contribuait toujours d\u00e9j\u00e0 pour une part de l&#8217;autre (1) . \u00bb <\/em> On peut \u00e9tendre la comparaison \u00e0 l&#8217;Afrique enti\u00e8re, et la reprise \u00e0 Nanterre du spectacle de Jacques Jouet et de Jean-Louis Martinelli, Mitterrand et Sankara, peut \u00eatre l&#8217;occasion de r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 cette n\u00e9cessaire imbrication des nations. <\/p>\n<p>L&#8217;\u00e9crivain et le metteur en sc\u00e8ne ont compos\u00e9 un spectacle \u00e0 partir de deux discours, l&#8217;un de Thomas Sankara, pr\u00e9sident du Burkina Faso de 1983 \u00e0 1987, et l&#8217;autre de Fran\u00e7ois Mitterrand. A quoi s&#8217;ajoute un texte \u00e9crit par Jouet, une fiction sur la rencontre des deux hommes, qui se connurent effectivement : en 1986, Sankara avait prononc\u00e9 devant Mitterrand \u00e0 Ouagadougou un discours qui interrogeait la France sur ses relations avec le r\u00e9gime d&#8217;apartheid de l&#8217;Afrique du Sud. Le spectacle, cr\u00e9\u00e9 en 2002, revient aujourd&#8217;hui d&#8217;une tourn\u00e9e en Afrique. <\/p>\n<p>Le dispositif th\u00e9\u00e2tral emprunte \u00e0 l&#8217;Oulipo (2) et ses jeux al\u00e9atoires, et le ton est d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment \u00e0 la farce. Nul doute qu&#8217;une certaine qualit\u00e9 de rire manque aujourd&#8217;hui, celui de la satire pr\u00e9cis\u00e9ment, noy\u00e9s que nous sommes sous la parodie et le rire pipi-caca \u00e0 la Bigard. C&#8217;est-\u00e0-dire que nous manque un rire auquel s&#8217;annexerait une certaine violence et exigence de la pens\u00e9e. Le metteur en sc\u00e8ne insiste sur la volont\u00e9 de<em> \u00ab parler de fa\u00e7on ludique des rapports Nord-Sud \u00bb, \u00ab sans \u00eatre dans le t\u00e9moignage pleurnichard ni la culpabilisation altermondialiste \u00bb. <\/em> Esp\u00e9rons que l&#8217;envie de se divertir aille de pair avec une certaine virulence joyeuse de l&#8217;esprit, telle qu&#8217;elle est contenue dans le texte de Jouet. C&#8217;est ce que nous pouvons souhaiter \u00e0 ce Mitterrand et Sankara, sur un sujet qui, si l&#8217;on se rappelle le discours du pr\u00e9sident Sarkozy \u00e0 Dakar en juillet dernier, n&#8217;est toujours pas sorti de son obsc\u00e9nit\u00e9 coloniale :<em> \u00ab Le drame de l&#8217;Afrique, c&#8217;est que l&#8217;homme africain n&#8217;est pas assez entr\u00e9 dans l&#8217;histoire. Le paysan africain qui, depuis des mill\u00e9naires, vit avec les saisons, dont l&#8217;id\u00e9al de vie est d&#8217;\u00eatre en harmonie avec la nature, ne conna\u00eet que l&#8217;\u00e9ternel recommencement du temps rythm\u00e9 par la r\u00e9p\u00e9tition sans fin des m\u00eames gestes et des m\u00eames paroles. \u00bb <\/em> (3)<\/p>\n<p><strong> ADVIENNE LE SPECTRE <\/strong> <\/p>\n<p>Ce sont les \u00e9poques politiquement troubl\u00e9es qui sont des \u00e9poques \u00e0 fant\u00f4mes, ou plut\u00f4t le fant\u00f4me : parce qu&#8217;il est un mort qui n&#8217;est pas en paix : contient-il une tr\u00e8s belle charge politique, toujours actualisable. Un certain rapport \u00e0 la mort nous ferait-il d\u00e9faut, que le motif du mort-vivant ne cesse de hanter nos \u00e9crans ? C&#8217;est un clich\u00e9 en effet que de parler de d\u00e9ni de la mort dans nos soci\u00e9t\u00e9s pr\u00e9tendument entr\u00e9es dans l&#8217;histoire, du moins le prochain spectacle de Pierre Longuenesse a-t-il cette obligeance de nous restituer quelque chose d&#8217;une pr\u00e9sence des morts.<\/p>\n<p>Bleu Horizon est d&#8217;abord l&#8217;histoire de cr\u00e9ations ench\u00e2ss\u00e9es. Une Anthologie des \u00e9crivains morts \u00e0 la guerre a paru \u00e0 partir de 1922 sur la Premi\u00e8re Guerre mondiale, ouvrage dont l&#8217;\u00e9crivain Danielle Auby s&#8217;est servi pour \u00e9crire un roman, Bleu Horizon, paru en 1993, qui aujourd&#8217;hui est \u00e0 l&#8217;origine d&#8217;un spectacle de Pierre Longuenesse. Une for\u00eat a m\u00eame \u00e9t\u00e9 plant\u00e9e en 1931, d\u00e9di\u00e9e \u00e0 ces 560 \u00e9crivains morts pendant la Premi\u00e8re Guerre. Danielle Auby s&#8217;est attach\u00e9e \u00e0 la \u00ab classe 11 \u00bb, les hommes n\u00e9s en 1891, et parmi eux, \u00e0 partir des noms, des romans, des histoires, elle a \u00e9crit une composition assez originale, qui non seulement prend \u00e0 rebrousse-poil les anthologies n\u00e9crologiques classiques, mais fait en quelque sorte \u0153uvre de piet\u00e0, selon la belle image du metteur en sc\u00e8ne : elle, \u00e9crivain, se penchant sur ces jeunes \u00e9crivains morts.<\/p>\n<p>C&#8217;est-\u00e0-dire qu&#8217;\u00e0 l&#8217;origine de Bleu Horizon, livre et spectacle, il y a un vide. Celui, g\u00e9n\u00e9rationnel, laiss\u00e9 par la mort massive d&#8217;une classe de jeunes gens. Ces hommes \u00e9taient engag\u00e9s dans des utopies, chr\u00e9tiennes, socialistes, litt\u00e9raires, impliqu\u00e9s dans une modernit\u00e9 qui finalement n&#8217;a jamais \u00e9clos. C&#8217;est un passage de t\u00e9moin coup\u00e9 qui, pr\u00e9cis\u00e9ment, \u00e0 manquer de suite, ne cesse d&#8217;en susciter : for\u00eat, textes, th\u00e9\u00e2tre. Interruption historique qui, dans son suspens, produit un bouleversement anthropologique, une modification de la fa\u00e7on m\u00eame dont on peut penser l&#8217;histoire. On se la repr\u00e9sente toujours comme un ruban qui coulerait, l&#8217;image sempiternelle du fleuve, du d\u00e9roul\u00e9, bref de la continuit\u00e9, et si la v\u00e9rit\u00e9 de son image se rapprochait plus d&#8217;un rameau, dont les bourgeons successifs ne cesseraient d&#8217;\u00eatre abandonn\u00e9s, sectionn\u00e9s, sans direction pr\u00e9visible d&#8217;avance, ni moyeu principal ? Les \u0153uvres naissantes de ces auteurs furent interrompues et la g\u00e9n\u00e9ration surr\u00e9aliste, non pas leur succ\u00e9dera, mais prendra son essor \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la veine arr\u00eat\u00e9e, puisque donc on ne succ\u00e8de pas aux morts de guerre, mais on tente une nouvelle s\u00e9rie \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d&#8217;eux. C&#8217;est cette rupture, ce non-relais entre eux et nous, qu&#8217;interrogent Danielle Auby et Pierre Longuenesse, cette adresse mort-n\u00e9e. L&#8217;histoire comme rupture.<\/p>\n<p>Au passage, le spectacle, via le livre, nous donne des \u00e9l\u00e9ments sur la Grande Guerre. Longuenesse explique : elle fut pens\u00e9e comme une guerre napol\u00e9onienne, alors qu&#8217;il s&#8217;agissait d\u00e9sormais d&#8217;une guerre industrielle et l&#8217;on n&#8217;avait pas encore les mots pour la penser. C&#8217;est dans cette b\u00e9ance entre les outils manquants de l&#8217;esprit et l&#8217;efficacit\u00e9 de la technique que se joue le tragique du r\u00e9el de cette guerre. <\/p>\n<p>Le texte reste la matrice du spectacle. Longuenesse et Auby ont en commun d&#8217;\u00eatre agr\u00e9g\u00e9s de lettres et d&#8217;\u00eatre dans ce rapport \u00e0 la litt\u00e9rature qui la pose en discipline ma\u00eetresse. Comme metteur en sc\u00e8ne, Longuenesse a d\u00e9j\u00e0 travaill\u00e9 sur Fran\u00e7ois Villon, l&#8217;Encyclop\u00e9die, Virginia Woolf, avec ce qui pourrait \u00eatre un fil dans son travail, l&#8217;importance au plateau de cette pr\u00e9sence des mots, quelque chose comme un f\u00e9tichisme \u00e9l\u00e9gant de l&#8217;\u00e9criture.<\/p>\n<p>Bien s\u00fbr, s&#8217;il ne restait qu&#8217;un personnage au th\u00e9\u00e2tre, peut-\u00eatre que ce serait le spectre. Pas seulement, voire pas du tout, pour Hamlet, comme symbole ou m\u00e9tonymie du th\u00e9\u00e2tre tout entier dans sa pi\u00e8ce-totem, mais parce qu&#8217;il y a toute une famille de gens de th\u00e9\u00e2tre, allant de Tadeusz Kantor \u00e0 Claude R\u00e9gy, en passant par Samuel Beckett, Heiner M\u00fcller et Sarah Kane, qui pensent que ce qui noue le th\u00e9\u00e2tre \u00e0 la repr\u00e9sentation, c&#8217;est la mort. Avant d&#8217;avoir vu Bleu Horizon, \u00e0 entendre parler Pierre Longuenesse, on comprend donc que son projet a un enjeu th\u00e9\u00e2tral, qui est l&#8217;apparition du fant\u00f4me. Y en a-t-il de plus essentiels ? Apparition subordonn\u00e9e \u00e0 la r\u00e9union miraculeuse des conditions de sa pr\u00e9sence. <\/p>\n<p>\u00ab Who is the third who walks always beside you ?<\/p>\n<p>When I count, there are only you and I together<\/p>\n<p>But when I look ahead up the white road<\/p>\n<p>There is always another one walking beside you&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab : Quel est donc ce troisi\u00e8me qui marche \u00e0 ton c\u00f4t\u00e9 ?<\/p>\n<p>Lorsque je compte il n&#8217;y a que nous deux<\/p>\n<p>Mais lorsque je regarde au loin la route blanche<\/p>\n<p>Il y a toujours un autre qui glisse \u00e0 ton c\u00f4t\u00e9&#8230; \u00bb (4)<\/p>\n<p>O\u00f9 Thomas Eliot incidemment nous rappelle que le fant\u00f4me est comme l&#8217;\u00e9toile, nous ne le verrons qu&#8217;\u00e0 la condition de regarder un peu \u00e0 c\u00f4t\u00e9. <strong> Diane Scott <\/strong><\/p>\n<p>1. Etienne Balibar, Droit de cit\u00e9, PUF, 2002.<\/p>\n<p>2. Ouvroir de Litt\u00e9rature Potentielle, fond\u00e9 par Fran\u00e7ois Le Lionnais et Raymond Queneau en 1960.<\/p>\n<p>3. www.elysee.fr\/elysee\/elysee.fr\/francais\/interventions\/2007\/juillet\/allocution_a_l_universite_de_dakar.79184.html<\/p>\n<p>4. T.S. Eliot, La Terre vaine, in Po\u00e9sie, Seuil, 1947, p. 85.<\/p>\n<p><em> Regards <\/em> n\u00b048, F\u00e9vrier 2008<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Deux spectacles \u00e0 venir : Mitterrand et Sankara aux Amandiers \u00e0 Nanterre et Bleu Horizon \u00e0 L&#8217;Atalante \u00e0 Paris. 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