{"id":3176,"date":"2008-02-01T00:00:00","date_gmt":"2008-01-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/alain-resnais-des-films-qui-nous3176\/"},"modified":"2008-02-01T00:00:00","modified_gmt":"2008-01-31T23:00:00","slug":"alain-resnais-des-films-qui-nous3176","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=3176","title":{"rendered":"Alain Resnais, des films qui nous regardent"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Plusieurs r\u00e9trospectives reviennent sur l&#8217;\u0153uvre d&#8217;Alain Resnais, sismographe de la modernit\u00e9. Cin\u00e9aste engag\u00e9 et magicien de l&#8217;imaginaire en m\u00eame temps. Retour sur quelques lignes de force de son cin\u00e9ma, lieu d&#8217;une articulation exp\u00e9rimentale et radicale entre le pass\u00e9, le pr\u00e9sent et le futur. <\/p>\n<p>A l&#8217;\u00e9vocation de son rapport \u00e0 l&#8217;histoire et de son engagement dans son temps, Alain Resnais, n\u00e9 en 1922, r\u00e9pondait : \u00ab J&#8217;ai surtout \u00e9t\u00e9 un homme comme les autres, un vivant du si\u00e8cle. [&#8230;] Je me sens \u00e0 l&#8217;aise dans chaque pr\u00e9sent, successivement. Mais pas du tout comme acteur, ni comme t\u00e9moin d&#8217;ailleurs. S&#8217;il fallait une comparaison, je choisirais plut\u00f4t l&#8217;image du bouchon de li\u00e8ge, qui flotte au gr\u00e9 de la rivi\u00e8re quelle que soit la force des courants, les remous, les reflux. Je me sens comme ce bouchon de li\u00e8ge, donc je consid\u00e9rerais que le si\u00e8cle, l&#8217;histoire, est une sorte de courant, de fleuve. C&#8217;est un peu cela ma conception du temps historique \u00bb (Cahiers du cin\u00e9ma, novembre 2000). Figure majeure de la modernit\u00e9 cin\u00e9matographique, exp\u00e9rimentateur de formes radicalement nouvelles et de genres tr\u00e8s diff\u00e9rents : documentaires, films politiques, films fantastiques, com\u00e9dies, etc. :, Alain Resnais est aujourd&#8217;hui int\u00e9gralement mis \u00e0 l&#8217;honneur par plusieurs r\u00e9trospectives (1). <\/p>\n<p>Les camps d&#8217;extermination nazis dans Nuit et Brouillard (1955) ; la bombe atomique dans Hiroshima mon amour (1959) ; la torture en Alg\u00e9rie dans Muriel ou Le Temps d&#8217;un retour (1963) ; le colonialisme dans Les Statues meurent aussi (1953) ; le franquisme dans La guerre est finie (1966) : plus que quiconque, le cin\u00e9aste a saisi les grands soubresauts du si\u00e8cle, dont il n&#8217;a cess\u00e9 de faire battre le pouls. De ce rythme int\u00e9rieur, de cette impr\u00e9gnation, d\u00e9coule l&#8217;image de l&#8217;\u00e9ponge ou du buvard fr\u00e9quemment utilis\u00e9e par le cin\u00e9aste lorsqu&#8217;il \u00e9voque le processus de la contemporan\u00e9it\u00e9, de la mise en r\u00e9sonance entre les \u00e9v\u00e9nements. <\/p>\n<p><strong> M\u00e9moire et oubli <\/strong><\/p>\n<p>Ainsi, au sujet de Muriel, sorti en 1963 et hant\u00e9 par le spectre de la torture en Alg\u00e9rie, Resnais a pu dire qu&#8217;il avait voulu enregistrer le malaise d&#8217;une civilisation dite du bonheur, la formation d&#8217;un nouveau monde auquel les personnages ne savaient faire face. Le film est ce buvard, et Muriel, la femme tortur\u00e9e, est apparue au travers des taches d&#8217;encre. L&#8217;\u0153uvre, \u00e0 sa fa\u00e7on, annonce Mai 1968. Une absorption doubl\u00e9e d&#8217;une irradiation&#8230; A l&#8217;image d&#8217;Hiroshima mon amour qui entrechoque le spectre de la bombe atomique et le pass\u00e9 d&#8217;une Fran\u00e7aise amoureuse d&#8217;un soldat allemand durant la guerre. De telles plong\u00e9es dans le pass\u00e9 se conjuguent au pr\u00e9sent ; la relation entre la m\u00e9moire et l&#8217;oubli atteint dans les films de Resnais sa pleine port\u00e9e, dialectique, dynamique, cr\u00e9atrice. Resnais ne cherche pas \u00e0 traquer les ruines de l&#8217;histoire mais \u00e0 donner \u00e0 voir leurs effets contemporains, leur rayonnement dans les interstices du pr\u00e9sent.<\/p>\n<p><strong> Pass\u00e9 et pr\u00e9sent <\/strong><\/p>\n<p>Ses films nous regardent ainsi plus que nous ne les voyons, pour reprendre une image ch\u00e8re \u00e0 Serge Daney. Les pulsations de l&#8217;histoire ont sid\u00e9r\u00e9 le critique dont l&#8217;entr\u00e9e en cin\u00e9ma est intimement li\u00e9e \u00e0 la figure d&#8217;Alain Resnais : \u00ab Les corps de Nuit et Brouillard et, quatre ans plus tard, ceux des premiers plans d&#8217;Hiroshima mon amour sont de ces \u00abchoses\u00bb qui m&#8217;ont regard\u00e9 plus que je ne les ai vues. J&#8217;\u00e9tais sid\u00e9r\u00e9 : je n&#8217;\u00e9tais pas le seul : parce que je n&#8217;avais jamais pens\u00e9 que le cin\u00e9ma \u00e9tait capable de \u00abcela\u00bb \u00bb, \u00e9crit Daney, qui pr\u00e9cise ailleurs : \u00ab Cet homme a sign\u00e9 trois films g\u00e9niaux, trois t\u00e9moins irr\u00e9cusables de notre modernit\u00e9, trois manuscrits r\u00e9dig\u00e9s en VO dans ce que Blanchot appelle \u00abL&#8217;Ecriture du d\u00e9sastre\u00bb : Nuit et Brouillard (1956), Hiroshima mon amour (1958) et Muriel (1963). Au tournant des ann\u00e9es 60, Resnais a \u00e9t\u00e9 mieux qu&#8217;un bon cin\u00e9aste : un sismographe. Il lui est arriv\u00e9 cette chose terrible de capter l&#8217;\u00e9v\u00e9nement fondateur de la modernit\u00e9 : qu&#8217;au cin\u00e9ma comme ailleurs, il faudrait compter avec un personnage de plus : l&#8217;esp\u00e8ce humaine. Or ce personnage venait d&#8217;\u00eatre ni\u00e9 (les camps de concentration), atomis\u00e9 (la bombe), diminu\u00e9 (la torture), et le cin\u00e9ma traditionnel \u00e9tait bien incapable de \u00abrendre\u00bb cela. Il fallait trouver une forme. Ce fut Resnais. \u00bb<\/p>\n<p>Cette forme est hant\u00e9e par des ph\u00e9nom\u00e8nes de revenance. Une telle obsession le rapproche de l&#8217;\u00e9crivain espagnol Jorge Semprun, sc\u00e9nariste de ces deux films politiques que sont La guerre est finie (1965) et Stavisky&#8230; (1974), histoire de l&#8217;un des plus grands scandales financiers et politiques des ann\u00e9es 1930. R\u00e9sistant intern\u00e9 \u00e0 Buchenwald, communiste clandestin sous Franco, Semprun a expliqu\u00e9 pourquoi il utilisait le terme de \u00ab revenant \u00bb plut\u00f4t que celui de \u00ab rescap\u00e9 \u00bb : \u00ab Peut-\u00eatre n&#8217;avais-je pas tout b\u00eatement surv\u00e9cu \u00e0 la mort mais en \u00e9tais-je ressuscit\u00e9 : peut-\u00eatre \u00e9tais-je immortel, d\u00e9sormais. En sursis illimit\u00e9, du moins, comme si j&#8217;avais nag\u00e9 dans le fleuve Styx jusqu&#8217;\u00e0 l&#8217;autre rivage \u00bb, \u00e9crit-il dans L&#8217;Ecriture ou la vie. La mort et la r\u00e9surrection hantent les films de Resnais, que l&#8217;on pense \u00e0 Je t&#8217;aime je t&#8217;aime (1968) ou \u00e0 L&#8217;Amour \u00e0 mort (1984). C\u0153urs (2006), son dernier film, est une grande \u0153uvre fun\u00e8bre, peupl\u00e9e d&#8217;un cort\u00e8ge d&#8217;ombres fragiles, instables. L&#8217;instabilit\u00e9 est l&#8217;une des structures les plus puissantes de son cin\u00e9ma, hant\u00e9 par les ruines, les herbes folles et les verres cass\u00e9s, gouvern\u00e9 par un principe d&#8217;incertitude qui nimbe les choses et les \u00eatres, dont l&#8217;identit\u00e9 n&#8217;est jamais arr\u00eat\u00e9e. Ainsi au sein de l&#8217;appartement d&#8217;H\u00e9l\u00e8ne transform\u00e9 en brocante dans Muriel, les meubles changeant de visage et de place au gr\u00e9 des chass\u00e9s-crois\u00e9s entre les personnages fant\u00f4mes. Des personnages d\u00e9class\u00e9s, qui multiplient les vies parall\u00e8les et les identit\u00e9s secr\u00e8tes, dont Resnais affirme : \u00ab ce sont des gens qui flottent : ils ont une insatisfaction, une fa\u00e7on d&#8217;\u00eatre en marge \u00bb. La pr\u00e9carit\u00e9 grignote le monde et les images, d\u00e9sormais atomis\u00e9s, reli\u00e9s entre eux par des faux-raccords, des contre-temps.<\/p>\n<p><strong> Histoire et imaginaire <\/strong><\/p>\n<p>Au terme \u00ab m\u00e9moire \u00bb, Resnais n&#8217;a jamais cach\u00e9 qu&#8217;il pr\u00e9f\u00e9rait le mot \u00ab imaginaire \u00bb, plus riche \u00e0 ses yeux. S&#8217;il a r\u00e9alis\u00e9 des documentaires, Resnais n&#8217;a pas l&#8217;\u00e2me d&#8217;un documentariste traditionnel. Il se situe \u00e0 mille lieues de la pens\u00e9e ontologique d&#8217;Andr\u00e9 Bazin, du culte de l&#8217;enregistrement du r\u00e9el qui frappe le montage d&#8217;interdiction. Resnais, on le sait, fut monteur avant de devenir r\u00e9alisateur ; c&#8217;est lui qui a mont\u00e9 La Pointe courte (1955), le premier film d&#8217;Agn\u00e8s Varda annonciateur de la Nouvelle Vague. Il croit en l&#8217;illusion, il a foi dans les puissances du th\u00e9\u00e2tre, dans la force de l&#8217;artifice et de la manipulation. De m\u00eame que le pass\u00e9 et le futur communiquent dans ses films, de m\u00eame l&#8217;histoire et l&#8217;imaginaire se soutiennent. Quel lien entre le choc Nuit et Brouillard et le film vaudeville On conna\u00eet la chanson ? Justement, chez Resnais, les genres communiquent, la pens\u00e9e circule de l&#8217;un \u00e0 l&#8217;autre. La culture populaire (chanson, BD : Resnais a affirm\u00e9 avoir appris autant en lisant des comics qu&#8217;en allant voir des films) est aussi importante que la peinture (voir son film sur Guernica de Picasso et ses premiers documentaires consacr\u00e9s \u00e0 des peintres) ou la litt\u00e9rature (ses collaborations avec Jean Cayrol, Marguerite Duras, Alain Robbe-Grillet et Jorge Semprun). C&#8217;est cette puissance de l&#8217;imaginaire qui est productrice de futur et d&#8217;action. <\/p>\n<p>Du haut de ses 86 ans, Resnais est un artiste anti-nostalgique, inventeur du retour en avant. Ainsi dans Je t&#8217;aime je t&#8217;aime, le personnage \u00e0 qui l&#8217;on propose de revenir un an en arri\u00e8re affirme : \u00ab Pourquoi pas un an en avant, \u00e7a serait quand m\u00eame plus int\u00e9ressant. \u00bb Ainsi dans Muriel ou Le Temps d&#8217;un retour, une voix \u00e9mane du haut-parleur d&#8217;une voiture et crie : \u00ab Participez \u00e0 notre grand concours, \u00abL&#8217;avenir est \u00e0 nous\u00bb \u00bb&#8230; <strong> Juliette Cerf <\/strong><\/p>\n<p>1. A la Cin\u00e9math\u00e8que de Toulouse et au festival Premiers plans d&#8217;Angers, durant le mois de janvier, et du 16 janvier au 3 mars au Centre Pompidou \u00e0 Paris.<\/p>\n<p><em> Regards <\/em> n\u00b048, F\u00e9vrier 2008<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Plusieurs r\u00e9trospectives reviennent sur l&#8217;\u0153uvre d&#8217;Alain Resnais, sismographe de la modernit\u00e9. Cin\u00e9aste engag\u00e9 et magicien de l&#8217;imaginaire en m\u00eame temps. 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