{"id":3164,"date":"2008-01-01T00:00:00","date_gmt":"2007-12-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/inde-paysanne-les-oublies-de-la3164\/"},"modified":"2008-01-01T00:00:00","modified_gmt":"2007-12-31T23:00:00","slug":"inde-paysanne-les-oublies-de-la3164","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=3164","title":{"rendered":"Inde paysanne : les oubli\u00e9s de la croissance"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Une marche paysanne d&#8217;inspiration gandhienne traversait l&#8217;Inde cet automne. Va-t-elle changer la situation des paysans ? En tout cas, elle a rendu visible cette cat\u00e9gorie sociale spoli\u00e9e, pour laquelle la modernisation forc\u00e9e et le pillage des ressources sont une agression pouvant mener jusqu&#8217;au suicide. <\/p>\n<p> Jungle, jol, zamind \u00bb, la for\u00eat, l&#8217;eau, la terre. Trois mots scand\u00e9s, poings lev\u00e9s, avec toute la force du d\u00e9sespoir par des femmes aborig\u00e8nes d&#8217;Orissa (c\u00f4te du nord-est de l&#8217;Inde) contre le d\u00e9placement de leurs villages. Trois mots qui r\u00e9sonnent aussi au Bengale, embourb\u00e9 depuis plusieurs mois dans un climat de tensions paysannes sanglantes. Trois mots encore qui ponctuent les discours v\u00e9h\u00e9ments des paysans du Maharashtra, contre la spoliation de leurs terres, dans l&#8217;indiff\u00e9rence g\u00e9n\u00e9rale. Trois mots enfin, que l&#8217;Inde a entendus, en octobre dernier, lorsque plus de vingt-cinq mille personnes (selon l&#8217;organisateur Ekta Parishad), villageois,  fermiers de toutes castes et origines, de langues et dialectes diff\u00e9rents, se sont rendus \u00e0 New Delhi, \u00e0 pied, depuis Gwalior, apr\u00e8s une marche \u00e9puisante de 300 kilom\u00e8tres. \u00ab Pour certains, il s&#8217;agissait de l&#8217;ultime bataille. Ils nous ont rejoints pieds nus avec un sac en jute et quelques dhabbas [gamelles en inox, ndlr] \u00bb raconte Ramesh Sharma, l&#8217;un des responsables de l&#8217;association gandhienne Ekta Parishad. <\/p>\n<p>Selon lui, cette marche pr\u00e9par\u00e9e depuis d\u00e9j\u00e0 plus de deux ans devrait marquer le mouvement paysan indien. \u00ab Devant le silence du gouvernement, il faut montrer quelle est la situation des campagnes indiennes. Les rallyes, manifestations, sit-in ne fonctionnent pas aussi bien qu&#8217;une vaste marche \u00e0 pied, un moyen simple et efficace de toucher l&#8217;ensemble de la soci\u00e9t\u00e9, dans la non-violence. Les invisibles deviennent soudainement visibles \u00bb, affirme Sharma.<\/p>\n<p><strong> Villageois en lutte <\/strong><\/p>\n<p>Une r\u00e9alit\u00e9 dure \u00e0 admettre pour un pays qui fait la promotion d&#8217;une \u00ab Inde qui brille \u00bb (slogan du parti de droite, BJP), de \u00ab capitalisme \u00e0 visage humain \u00bb (formule utilis\u00e9e par la coalition des partis de gauche, au pouvoir) ou encore de \u00ab India everywhere \u00bb (l&#8217;Inde partout), mot-clef de la Conf\u00e9d\u00e9ration de l&#8217;industrie indienne (CII) \u00e0 Davos en 2006. En Orissa ou au Jharkand, r\u00e9gions riches en minerais de fer, les villageois s&#8217;organisent en mouvements pour repousser parfois de plusieurs mois les projets de diverses multinationales investissant dans la r\u00e9gion, notamment \u00e0 cause de la cr\u00e9ation de nombreuses zones \u00e9conomiques sp\u00e9ciales (ZES), d\u00e9fiscalis\u00e9es, pr\u00e9sent\u00e9es comme la modernisation de l&#8217;Inde. \u00ab Ils nous disent qu&#8217;en \u00e9change de nos terres nous travaillerons dans leurs usines. Moi j&#8217;ai v\u00e9cu toute ma vie dans les champs. Pourquoi je me tuerais dans le minerai de fer ? \u00bb s&#8217;insurge Manorama Das, une villageoise de Dhinkia, en Orissa, qui s&#8217;indigne \u00e9galement du manque de reconnaissance de la situation des paysans indiens. \u00ab 600 journalistes se pr\u00e9cipiteront pour couvrir le India Fashion Week \u00e0 Mumbai, tandis que peut-\u00eatre trois correspondants se rendront \u00e0 une heure de l\u00e0 dans un village o\u00f9 le taux de suicides de paysans a atteint des proportions alarmantes \u00bb, \u00e9crit en effet le journaliste Palagummi  Sainath, chef de service des affaires rurales pour The Hindu.<\/p>\n<p>Entre 1997 et 2005, plus de 150 000 paysans se sont donn\u00e9 la mort. Deux tiers de ces morts seraient concentr\u00e9s dans cinq grands Etats de l&#8217;Inde (Maharashtra, Andhra Pradesh, Karnataka, Madhya Pradesh, Chhattisgarh) pourtant riches en ressources naturelles. Selon l&#8217;\u00e9conomiste Utsa Patnaik, cit\u00e9e par le magazine Tehelka, \u00ab une large proportion de la masse rurale en Inde a rejoint les rangs de l&#8217;Afrique subsaharienne en mati\u00e8re de nutrition \u00bb. <\/p>\n<p>L&#8217;Inde rurale repr\u00e9sente globalement pr\u00e8s des deux tiers d&#8217;une population de plus d&#8217;un milliard. En 2005-2006, le secteur agricole a augment\u00e9 seulement \u00e0 hauteur de 2,3 % du PIB (8,1 %). Selon Sainath, la politique agricole indienne souffre d&#8217;une grave crise : \u00ab Entre 1991 et aujourd&#8217;hui [2006] nous avons ferm\u00e9 des milliers de banques rurales \u00bb, \u00e9crit-il. Les paysans sont pouss\u00e9s \u00e0 l&#8217;endettement aupr\u00e8s de banques pour particuliers (\u00e0 taux d&#8217;int\u00e9r\u00eats extravagants), d&#8217;interm\u00e9diaires ou d&#8217;usuriers, et d\u00e9pendent exclusivement des r\u00e9coltes.<\/p>\n<p>Selon le National Sample Survey (\u00e9tudes statistiques), le nombre de foyers endett\u00e9s aurait doubl\u00e9 entre 1991 et 2003. Un chiffre surprenant lorsque l&#8217;on sait que l&#8217;autosuffisance alimentaire \u00e9tait atteinte au milieu des ann\u00e9es 1970, peu apr\u00e8s la mise en place de la \u00ab r\u00e9volution verte \u00bb, o\u00f9 notamment la m\u00e9canisation, les pesticides et la monoculture furent introduits, bouleversant les sch\u00e9mas sociaux et aggravant les in\u00e9galit\u00e9s.<\/p>\n<p><strong> Semi-f\u00e9odalit\u00e9 <\/strong><\/p>\n<p>Si plusieurs initiatives se mettent en place (agriculture biologique, techniques innovantes), avec le concours des communaut\u00e9s paysannes, la grande majorit\u00e9 d&#8217;entre elles restent encore soumises \u00e0 un syst\u00e8me de semi-f\u00e9odalit\u00e9. \u00ab 95 % des journaliers appartiennent au secteur informel. Cette population flottante, qui n&#8217;a ni terres ni propri\u00e9t\u00e9s, est constamment soumise aux pressions de divers interm\u00e9diaires, \u00e0 la peur et \u00e0 l&#8217;intimidation. Plus qu&#8217;une division rurale et urbaine, notre soci\u00e9t\u00e9 a cr\u00e9\u00e9 une situation d&#8217;apartheid de classes, o\u00f9 l&#8217;acc\u00e8s aux ressources est en jeu, et o\u00f9 des millions de personnes se retrouvent exclues de la sc\u00e8ne politique \u00bb, explique Dilip Simeon, historien. <\/p>\n<p>Cela expliquerait-il la popularit\u00e9 d&#8217;un leader tel que PV Rajagopal, l&#8217;un des fondateurs d&#8217;Ekta Parishad ? \u00ab Les paysans les plus pauvres ont \u00e9t\u00e9 partie prenante dans tous les grands mouvements paysans de l&#8217;histoire de l&#8217;Inde ind\u00e9pendante mais ils ont suivi dans ces \u00e9v\u00e9nements des initiatives et des leaders qui n&#8217;\u00e9taient pas issus de leurs rangs \u00bb, rappelle Jacques Pouchepadass dans L&#8217;Inde contemporaine (1). Rajagopal, issu lui-m\u00eame d&#8217;une classe modeste, a d&#8217;abord milit\u00e9 en se rendant de village en village, une m\u00e9thode adopt\u00e9e par le mahatma Gandhi il y a plus de soixante ans. \u00ab Les paysans consid\u00e8rent toujours Gandhi comme un chef spirituel, contrairement aux villes o\u00f9 son action est minimis\u00e9e \u00bb, remarque Sharma. \u00ab Avant de parler de grande d\u00e9mocratie, il faut que le gouvernement reconnaisse l&#8217;importance de cette population rurale. Il s&#8217;agissait pour Gandhi d&#8217;une condition sine qua non du d\u00e9veloppement de l&#8217;Inde dans le jeu mondial \u00bb, souligne-t-il. <\/p>\n<p>Re\u00e7ue par le gouvernement \u00e0 la fin de la marche, l&#8217;organisation a exig\u00e9 la cr\u00e9ation d&#8217;appareils administratifs et l\u00e9gaux d\u00e9di\u00e9s uniquement aux paysans, tel un guichet administratif et une cour judiciaire unique pour r\u00e9gler les contentieux sur les terres.  \u00ab Nous travaillons aujourd&#8217;hui avec le ministre du D\u00e9veloppement rural pour \u00e9tablir une politique nationale de r\u00e9formes des terres (National Land Reform Policy) et la cr\u00e9ation d&#8217;un comit\u00e9 ind\u00e9pendant, dont la moiti\u00e9 des si\u00e8ges serait r\u00e9serv\u00e9e \u00e0 des repr\u00e9sentants du secteur non gouvernemental, repr\u00e9sentant des tribus et des villageois \u00bb, annonce Sharma. <\/p>\n<p>L&#8217;objectif : renverser le processus d&#8217;industrialisation en commen\u00e7ant par une juste et \u00e9gale r\u00e9partition des terres. \u00ab Nous allons droit vers un nihilisme moderne. Nous devons nous demander si une approche gandhienne peut rencontrer la pens\u00e9e socialiste et remettre en question cette tendance \u00bb, ass\u00e8ne Dilip Simeon. Et faire admettre \u00e0 l&#8217;Inde du XXIe si\u00e8cle que \u00ab jungle, jol, zamind \u00bb signifie \u00ab vivre \u00bb pour une grande majorit\u00e9 de sa population.<em> Cl\u00e9a Chakraverty <\/em><\/p>\n<p>1. L&#8217;Inde contemporaine, ouvrage dirig\u00e9 par Christophe Jaffrelot,  Fayard, 2006<\/p>\n<p><em> Regards <\/em> n\u00b047, Janvier 2008<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Une marche paysanne d&#8217;inspiration gandhienne traversait l&#8217;Inde cet automne. Va-t-elle changer la situation des paysans ? 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