{"id":3163,"date":"2008-01-01T00:00:00","date_gmt":"2007-12-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/marie-jose-mondzain-qu-est-ce-qu3163\/"},"modified":"2008-01-01T00:00:00","modified_gmt":"2007-12-31T23:00:00","slug":"marie-jose-mondzain-qu-est-ce-qu3163","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=3163","title":{"rendered":"Marie-Jos\u00e9 Mondzain : qu&#8217;est-ce qu&#8217;une image ?"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Dans son livre Homo spectator, la philosophe Marie-Jos\u00e9 Mondzain continue sa r\u00e9flexion sur le statut et la fonction de l&#8217;image dans son rapport avec l&#8217;homme-spectateur. Voir, c&#8217;est simplement regarder ? <\/p>\n<p>Si le propre de l&#8217;humain, c&#8217;est la technique, quelle est celle qui marque son av\u00e8nement ? L&#8217;humanit\u00e9 commence-t-elle avec l&#8217;invention de l&#8217;\u00e9criture, du feu, de l&#8217;outil ? Marie-Jos\u00e9 Mondzain apporte sa r\u00e9ponse : l&#8217;homme na\u00eet avec l&#8217;image. L&#8217;homme ne devient homme que lorsqu&#8217;il devient spectateur, et c&#8217;est comme tel qu&#8217;il devient sujet et citoyen, parce qu&#8217;il y a quelque chose dans le rapport \u00e0 l&#8217;image qui le fonde comme sujet. Il y aurait une relation d&#8217;engendrement r\u00e9ciproque entre image et sujet. Ou, pour le dire autrement, voir, c&#8217;est \u00eatre et c&#8217;est penser. A ce distinguo pr\u00e8s que voir n&#8217;est pas regarder, et c&#8217;est l\u00e0 que se d\u00e9ploie toute la question du rapport entre le visible et l&#8217;image, toute les questions li\u00e9es \u00e0 l&#8217;\u00e9thique de la repr\u00e9sentation, que la philosophe Marie-Jos\u00e9 Mondzain travaille depuis plus de trente ans. Quel est ce quelque chose qui dans l&#8217;ordre du visible nous fait voir, c&#8217;est-\u00e0-dire nous construit ? Qui se r\u00e9sume \u00e0 cette grande question : qu&#8217;est-ce qu&#8217;une image ? Apr\u00e8s avoir beaucoup travaill\u00e9 sur la p\u00e9riode byzantine et sp\u00e9cialement sur la pens\u00e9e de l&#8217;image au temps de l&#8217;iconoclasme, Marie-Jos\u00e9 Mondzain vient d&#8217;\u00e9crire Homo spectator. Elle y poursuit sa r\u00e9flexion sur le statut des images et leur fonction au regard du sujet. Dans une inqui\u00e9tude certaine. <\/p>\n<p><strong> Votre travail sur l&#8217;\u00e9poque byzantine vous situe singuli\u00e8rement dans le paysage, aujourd&#8217;hui assez vaste, des intellectuels de l&#8217;image. Et il vous porte \u00e0 contester la chronologie implicite qui pose qu&#8217;il y aurait une sp\u00e9cificit\u00e9 contemporaine dans la production des images, plus exactement des \u00ab visibilit\u00e9s \u00bb. Industrie de masse et totalitarisme ne sont pas pour vous rupture de continuit\u00e9 dans le rapport que nous avons aux images. Quelle chronologie d&#8217;une histoire du spectateur donneriez-vous a contrario et si vous n&#8217;en posez pas, comment le justifieriez-vous ? Votre fiction de l&#8217;homo spectator induit une atemporalit\u00e9 de la question de l&#8217;image et de la mani\u00e8re dont ses modalit\u00e9s se posent. Voir, est-ce la m\u00eame op\u00e9ration depuis Lascaux ? ** **Marie-Jos\u00e9 Mondzain. <\/strong> La place que je fais \u00e0 l&#8217;histoire : ce n&#8217;est pas que la chronologie : est plus complexe, car je donne un statut anthropologique \u00e0 l&#8217;image : j&#8217;appelle image le mode sur lequel les op\u00e9rations constituantes li\u00e9es au geste, au regard et \u00e0 la voix, construisent un humain, un sujet dou\u00e9 de parole. Il y a l\u00e0 un angle ontologique par rapport aux op\u00e9rations imageantes : qu&#8217;est-ce qui sera historique \u00e0 ce moment-l\u00e0 ? Je ne d\u00e9veloppe aucun essentialisme de l&#8217;image. L&#8217;homme se signale comme spectateur d\u00e8s le pal\u00e9olithique, mais ce statut de spectateur n&#8217;est jamais acquis dans l&#8217;histoire, o\u00f9 est relanc\u00e9e ind\u00e9finiment la question du destin de l&#8217;humanit\u00e9 elle-m\u00eame dans ses dispositifs, formes et rapports. Il n&#8217;y a pas de nature de l&#8217;image car il n&#8217;y a pas de nature humaine. <\/p>\n<p>L&#8217;histoire du visible se d\u00e9place en fonction de l&#8217;histoire de l&#8217;invisible. Les conditions qui sont faites \u00e0 la production des visibilit\u00e9s touchent sans arr\u00eat \u00e0 la place qui est faite au sujet lui-m\u00eame. C&#8217;est pourquoi un \u00ab auteur \u00bb ne saurait seulement \u00eatre l&#8217;homme qui a le pouvoir de montrer ; il est celui qui \u00ab fait autorit\u00e9 \u00bb dans la mesure o\u00f9 il est partie prenante de la constitution de l&#8217;autorit\u00e9 du spectateur. On aurait pu faire une histoire du spectateur, accompagnant l&#8217;histoire des formes. Je n&#8217;ai pas fait cela car je souhaitais : 1) voir en quoi l&#8217;image fonde des op\u00e9rations de subjectivation : et le sujet de la vision est toujours en demande du regard ; 2) prendre acte de la situation actuelle : une production consid\u00e9rable de visibilit\u00e9s qui n&#8217;est que la prolif\u00e9ration des objets dans un march\u00e9. On a une double alarme : plus les op\u00e9rations imageantes sont d\u00e9faillantes, plus le rapport \u00e0 l&#8217;invisible est d\u00e9faillant, plus le visible se r\u00e9ifie, et moins le sujet est un spectateur respect\u00e9. R\u00e9sister \u00e0 cela, c&#8217;est produire des \u00ab non-objets \u00bb, qui sont des objets certes, mais qui ne s&#8217;offrent pas qu&#8217;\u00e0 la consommation, qui se livrent aussi \u00e0 des op\u00e9rations subjectivantes. L&#8217;image comme exercice de libert\u00e9, en somme.<\/p>\n<p><strong> Votre fiction de l&#8217;homo spectator d\u00e9veloppe une th\u00e9orie de l&#8217;image fond\u00e9e sur le retrait, une bonne image est une image qui manque, qui cr\u00e9e un manque, tout comme la psychanalyse pose de son c\u00f4t\u00e9 que pour qu&#8217;il y ait sujet, il faut qu&#8217;il y ait perte de l&#8217;objet (la m\u00e8re). Image et sujet ne na\u00eetraient que sous le r\u00e9gime de la s\u00e9paration. Pourriez-vous nous dire plus pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui distingue pour vous les bonnes des mauvaises images ?** **M.-J.M. <\/strong> Il n&#8217;y a pas des bonnes et des mauvaises images, il y a des productions dans le visible qui convoquent mon jugement critique : o\u00f9 me met celui qui me montre ? Quelle est la place qui se construit pour moi dans ce qu&#8217;on me donne \u00e0 voir et quel est le type de mobilit\u00e9 qui est autoris\u00e9e par ce qui m&#8217;est donn\u00e9 \u00e0 voir : c&#8217;est donc \u00e0 la fois une place et une non-place. Comme dit Godard, \u00ab pour voir il ne faut pas avoir peur de perdre sa place \u00bb. Quelle est cette place \u00e0 perdre ? Je r\u00e9serve dans mon livre une place importante au cin\u00e9ma pour analyser cette question de l&#8217;immobilit\u00e9 physique et de la mobilit\u00e9 de la pens\u00e9e. A quelle condition un spectateur suspend-il son action pour s&#8217;asseoir dans une salle ? C&#8217;est un abus de pouvoir si le pouvoir de l&#8217;auteur n&#8217;est pas partag\u00e9. L&#8217;\u0153uvre d&#8217;art se reconna\u00eet alors \u00e0 ce qu&#8217;elle suspend temporairement ma puissance d&#8217;action pour me la restituer de fa\u00e7on d\u00e9cupl\u00e9e \u00e0 la fin du contrat temporel de r\u00e9ception. Les visibilit\u00e9s qui maltraitent le regard, ce que vous appelez les \u00ab mauvaises images \u00bb, sont celles qui vous assignent \u00e0 r\u00e9sidence, qui vous paralysent, qui vous stup\u00e9fient, qui font violence \u00e0 la mobilit\u00e9 : j&#8217;avais fait cette critique du spectacle t\u00e9l\u00e9visuel organis\u00e9 autour du 11 Septembre en d\u00e9non\u00e7ant la fixit\u00e9 r\u00e9p\u00e9titive et paralysante des images qui voulaient confisquer la parole et la pens\u00e9e. Il faut donner des ressources de mobilit\u00e9 et de mobilisation aux spectateurs, c&#8217;est pourquoi il est si scandaleux de faire de la \u00ab t\u00e9l\u00e9-b\u00e9b\u00e9 \u00bb : asservir la vision pour en faire l&#8217;organe fascin\u00e9 du silence et du sommeil. C&#8217;est d&#8217;une violence inou\u00efe : utiliser les images pour dompter l&#8217;angoisse, faire taire le d\u00e9sir et donner \u00e0 jouir. Les bo\u00eetes de production qui font cela sont \u00e0 proprement parler des dealers.<\/p>\n<p><strong> Parler de bonnes et de mauvaises images alors, non pas en termes de contenu mais en termes de modalit\u00e9 d&#8217;adresse. Qu&#8217;est-ce qu&#8217;il y a en propre dans une image qui la rend subjectivement constituante ? Et qu&#8217;il n&#8217;y a pas dans une image ali\u00e9nante.** **M.-J.M. <\/strong> N&#8217;employons pas ce mot d&#8217;ali\u00e9nation car nous allons retomber dans l&#8217;essentialisme.<\/p>\n<p><strong> Mais, pour autant, il y a des choses en propre dans l&#8217;image ?** **M.-J.M. <\/strong> Eh bien, c&#8217;est qu&#8217;il y a pr\u00e9cis\u00e9ment quelque chose qu&#8217;il n&#8217;y a pas. C&#8217;est-\u00e0-dire quelque chose qui vide l&#8217;image de toute pr\u00e9sence. Une publicit\u00e9 satur\u00e9e d&#8217;informations se donne pour totalit\u00e9 du sens \u00e0 transmettre et comme objet de communication. Moi, je remets en cause l&#8217;image comme objet de communication. J&#8217;appelle image ce qui dans tout champ du visible \u00e9chappe \u00e0 la communication. Tout ce qui se creuse dans l&#8217;image. C&#8217;est dans le visible que quelque chose se creuse et \u00e9chappe \u00e0 la r\u00e9duction de sa pr\u00e9sence \u00e0 ce qu&#8217;elle montre. Jean-Louis Comolli dit que, quand il commence un film, il d\u00e9termine d&#8217;abord ce qu&#8217;il ne va pas montrer. Pourquoi pouvons-nous regarder sans fin des peintures qui ont des si\u00e8cles ? Parce qu&#8217;elles continuent de se creuser de fa\u00e7on in\u00e9puisable. Une Annonciation de Fra Angelico apprend des choses et communique un savoir mais elle n&#8217;est pas simplement l&#8217;illustration d&#8217;un texte qui fait message. Les op\u00e9rations sociales auxquelles elle \u00e9tait d\u00e9volue \u00e0 son \u00e9poque n&#8217;\u00e9puisent pas sa vision aujourd&#8217;hui. On n&#8217;en finit pas d&#8217;entrer en rapport avec cet objet, qui ne comblera jamais mon d\u00e9sir de voir. Ces objets sont donc quelque part des non-objets. L&#8217;image n&#8217;est pas l\u00e0 pour ce qu&#8217;elle montre mais pour ce qu&#8217;elle ouvre comme champ infini au regard. <\/p>\n<p><strong> Propos recueillis par D.S. <\/strong><\/p>\n<p>Paru dans<em> Regards <\/em> n\u00b047, Janvier 2008<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Dans son livre Homo spectator, la philosophe Marie-Jos\u00e9 Mondzain continue sa r\u00e9flexion sur le statut et la fonction de l&#8217;image dans son rapport avec l&#8217;homme-spectateur. Voir, c&#8217;est simplement regarder ? <\/p>\n","protected":false},"author":532,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[],"class_list":["post-3163","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3163","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/532"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=3163"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3163\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=3163"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=3163"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=3163"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}