{"id":3161,"date":"2008-01-01T00:00:00","date_gmt":"2007-12-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/des-tueurs-et-un-vieil-homme-qui3161\/"},"modified":"2008-01-01T00:00:00","modified_gmt":"2007-12-31T23:00:00","slug":"des-tueurs-et-un-vieil-homme-qui3161","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=3161","title":{"rendered":"Des tueurs et un vieil homme qui marche"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Vieux  sh\u00e9rif et jeune tueur, drogues, crimes, mort, motels, grands espaces : l&#8217;alchimie des fr\u00e8res Coen remue avec ironie ces  mati\u00e8res fluides de plusieurs genres d&#8217;un cin\u00e9ma fondateur. Une brique dans l&#8217;\u00e9difice du mythe am\u00e9ricain. <\/p>\n<p>En portant aujourd&#8217;hui \u00e0 l&#8217;\u00e9cran Non, ce pays n&#8217;est pas pour le vieil homme, l&#8217;avant-dernier roman de l&#8217;\u00e9crivain am\u00e9ricain Cormac McCarthy, les fr\u00e8res Coen renouent avec la veine la plus fertile de leur filmographie : ouverte en 1984 avec Sang pour sang :, d\u00e9laissant les farces pataudes et d\u00e9sagr\u00e9ables que furent Ladykillers (2004) et Intol\u00e9rable cruaut\u00e9 (2003). En plein Texas d\u00e9sertique, non loin de la fronti\u00e8re mexicaine, un trafic de drogues s&#8217;est chang\u00e9 en une abominable sc\u00e8ne de crime : des cadavres gisent au sol ; un chien crev\u00e9 parfait le tableau ; une s\u00e9cheresse mortelle finit par assoiffer le dernier homme agonisant coinc\u00e9 dans sa camionnette et terroris\u00e9 par les loups. Conduit sur les lieux du carnage alors qu&#8217;il visait quelques gracieuses antilopes, Llewelyn Moss (Josh Brolin) prend la fuite avec une mallette trouv\u00e9e sur place contenant deux millions de dollars. La mort r\u00f4de. Il lance \u00e0 sa fianc\u00e9e : \u00ab Si je ne reviens pas, dis \u00e0 ma m\u00e8re que je l&#8217;aime \u00bb, \u00ab Mais ta m\u00e8re est morte \u00bb, <\/p>\n<p>\u00ab Alors, je lui dirai moi-m\u00eame  \u00bb&#8230; Tandis que Bell (Tommy Lee Jones), sh\u00e9rif vieillissant est charg\u00e9 de l&#8217;enqu\u00eate, Moss est poursuivi par un certain Anton Chigurh (Javier Bardem) qui n&#8217;a rien d&#8217;un \u00ab sugar \u00bb ; tueur psychopathe, ce colosse au regard de mort p\u00e9trifie ses victimes apr\u00e8s avoir jou\u00e9 leur vie \u00e0 pile ou face. Chigurh, pour reprendre le titre d&#8217;un magnifique livre de Jean-Pierre Vernant, c&#8217;est la mort dans les yeux. Et dans ce film, tout est affaire de jeu entre l&#8217;acte, le regard et la parole. Qui commet le crime ? Quel regard peut en t\u00e9moigner ? Quel discours peut le relayer ? Ces trois directions sont travaill\u00e9es de fa\u00e7on jouissive par les fr\u00e8res Coen. Non, ce pays n&#8217;est pas pour le vieil homme joue d&#8217;un c\u00f4t\u00e9 la synchronisation, l&#8217;ad\u00e9quation entre les deux tueurs dans la fleur de l&#8217;\u00e2ge et la pleine possession de leurs moyens physiques, et de l&#8217;autre, la pure d\u00e9synchronisation de leur monde \u00e0 eux avec celui du sh\u00e9rif Bell, figure anachronique par excellence, qui arrive toujours apr\u00e8s, qui ne voit jamais rien. Rus\u00e9s, forts de leur capacit\u00e9 d&#8217;adaptation (\u00e0 leurs corps bless\u00e9s qu&#8217;ils parviennent \u00e0 soigner eux-m\u00eames) et d&#8217;improvisation (ils inventent leurs propres outils, leurs armes), les hommes ont toujours un temps d&#8217;avance ; le vieil homme, lui, a sans cesse un temps de retard.<\/p>\n<p><strong> Deux mondes <\/strong><\/p>\n<p>Devenu dans le film une voix off inaugurale qui s&#8217;imprime sur fond de grands espaces am\u00e9ricains, le monologue du sh\u00e9rif Bell, retranscrit en italiques, ouvrait et ponctuait le roman. Bell se souvient de l&#8217;homme, meurtrier d&#8217;une gamine de quatorze ans, qu&#8217;il a fait condamner \u00e0 mort : \u00ab Et il m&#8217;a dit qu&#8217;il avait pr\u00e9vu de tuer quelqu&#8217;un depuis plus longtemps qu&#8217;il pouvait s&#8217;en souvenir. Il disait que si on le rel\u00e2chait il recommencerait. [&#8230;] J&#8217;ai pens\u00e9 que je n&#8217;avais jamais vu quelqu&#8217;un de pareil et je me suis dit que c&#8217;\u00e9tait peut-\u00eatre une nouvelle esp\u00e8ce. [&#8230;] Mais lui, c&#8217;\u00e9tait rien compar\u00e9 \u00e0 ce qui allait nous tomber dessus. On dit que les yeux, c&#8217;est les fen\u00eatres de l&#8217;\u00e2me. Je me demande de quoi ces yeux-l\u00e0 \u00e9taient les fen\u00eatres et je crois que j&#8217;aime mieux ne pas le savoir. Mais il y a un peu partout une autre vision du monde et d&#8217;autres yeux pour le voir et on y va tout droit. \u00bb On l&#8217;a compris, deux mondes s&#8217;affrontent, un monde finissant qui agonise de sa belle mort et un monde bien vivant mais qui meurt d&#8217;infliger la mort \u00e0 bout portant. La grande force du film est d&#8217;entrem\u00ealer ces deux mondes, notamment \u00e0 travers la richesse de l&#8217;histoire cin\u00e9matographique am\u00e9ricaine, la disponibilit\u00e9 fluide d&#8217;une multiplicit\u00e9 de genres : western et polar, soit diff\u00e9rentes figures arch\u00e9typales, soit diff\u00e9rents lieux (grands espaces, motels, etc.), que les fr\u00e8res Coen r\u00e9inventent avec une majest\u00e9 p\u00e9trie d&#8217;ironie. La pr\u00e9sence dans le film d&#8217;un bestiaire signifiant (antilopes, chiens, chats, pigeons, etc.) figure secr\u00e8tement toute l&#8217;\u00e9tendue de cette histoire. L&#8217;interaction entre ces diff\u00e9rents univers se polarise dans le film autour de la relation qui se noue \u00e0 distance entre le sh\u00e9rif et Chigurh. Ainsi, cette sc\u00e8ne nodale, r\u00e9p\u00e9titive qui voit tour \u00e0 tour Chigurh puis le sh\u00e9rif s&#8217;introduire chez Moss, boire un verre de lait, et s&#8217;asseoir sur son canap\u00e9 tout en mirant leur reflet dans le poste de t\u00e9l\u00e9vision. Ainsi, ce plan o\u00f9 Chigurh, dissimul\u00e9 derri\u00e8re la porte, le visage \u00e0 moiti\u00e9 cach\u00e9 par la p\u00e9nombre, effleure celui du sh\u00e9rif entr\u00e9 par effraction dans la chambre du motel o\u00f9 Moss a \u00e9t\u00e9 abattu. C&#8217;est la perception du monde parall\u00e8le de ces deux h\u00e9ros qui ne voient pas la m\u00eame chose qui aimante le film : l&#8217;un a les yeux ouverts, l&#8217;autre les yeux ferm\u00e9s. \u00ab Et alors je me suis r\u00e9veill\u00e9 \u00bb, prof\u00e8re pour finir le sh\u00e9rif. Juliette Cerf<\/p>\n<p>Paru dans<em> Regards <\/em> n\u00b047, Janvier 2008<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Vieux  sh\u00e9rif et jeune tueur, drogues, crimes, mort, motels, grands espaces : l&#8217;alchimie des fr\u00e8res Coen remue avec ironie ces  mati\u00e8res fluides de plusieurs genres d&#8217;un cin\u00e9ma fondateur. 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