{"id":3159,"date":"2008-01-01T00:00:00","date_gmt":"2007-12-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/quand-lafarge-laisse-beton-ses3159\/"},"modified":"2008-01-01T00:00:00","modified_gmt":"2007-12-31T23:00:00","slug":"quand-lafarge-laisse-beton-ses3159","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=3159","title":{"rendered":"Quand Lafarge laisse b\u00e9ton ses ouvriers cor\u00e9ens"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Et si les ouvriers des \u00ab zones de d\u00e9localisation \u00bb se r\u00e9voltaient contre les conditions de travail impos\u00e9es par les grandes multinationales ? Trois ouvriers sud-cor\u00e9ens battent le pav\u00e9 devant le si\u00e8ge de Lafarge, \u00e0 Paris. Ils demandent une solution \u00e9quitable dans le conflit qui les oppose au sous-traitant cor\u00e9en du g\u00e9ant du b\u00e9ton. <\/p>\n<p> Trois hommes dress\u00e9s devant un immeuble de verre. Ils ont la t\u00eate ceinte d&#8217;un bandeau de combat, le visage impassible et les muscles tendus par le froid. Nous sommes \u00e0 Paris, devant le si\u00e8ge du cimentier Lafarge et ces hommes-l\u00e0 sont venus de Cor\u00e9e du Sud d\u00e9but septembre.  Depuis, chaque matin, ils campent devant le b\u00e2timent de celui qu&#8217;ils estiment \u00eatre leur employeur, auquel ils demandent des comptes. C&#8217;est une histoire don quichottesque. D&#8217;un c\u00f4t\u00e9, Lafarge, leader mondial des mat\u00e9riaux de construction, 14,6 milliards d&#8217;euros de chiffre d&#8217;affaires et <\/p>\n<p>77 000 salari\u00e9s dans le monde. De l&#8217;autre, Kim Woongi, 35 ans, Chae Heejin, 42 ans et Jin JongGi, 32 ans, conducteurs d&#8217;engin. Ces trois ouvriers licenci\u00e9s de l&#8217;entreprise Woojin, sous-traitant d&#8217;une filiale de Lafarge, ont parcouru 10 000 kilom\u00e8tres pour faire entendre leurs droits. Au centre, un banal conflit sur fond de globalisation : conditions de travail d\u00e9plorables, libert\u00e9s syndicales amput\u00e9es, dialogue social en panne, sous-traitance diluant les responsabilit\u00e9s. Ce qui est moins banal, c&#8217;est leur incroyable d\u00e9termination \u00e0 porter leur exigence d&#8217;\u00e9quit\u00e9 jusque sous les fen\u00eatres du g\u00e9ant du b\u00e9ton. Syndicalistes acharn\u00e9s ? Aucun des trois n&#8217;a de pass\u00e9 syndical. Mais ils sont \u00e0 bout et refusent la logique de l&#8217;absence d&#8217;interlocuteur. <\/p>\n<p><strong> Dragon fatigu\u00e9 <\/strong><\/p>\n<p>L&#8217;histoire commence en Cor\u00e9e du Sud, l&#8217;un des quatre dragons asiatiques pass\u00e9 en quelques d\u00e9cennies du tiers-monde aux premiers rangs \u00e9conomiques mondiaux. Aujourd&#8217;hui, le dragon est fatigu\u00e9 par cette croissance sans pr\u00e9c\u00e9dent. L&#8217;\u00e9conomie va mal et, sous la pression de la mondialisation, la pr\u00e9carit\u00e9 est devenue la norme. Selon le syndicat des salari\u00e9s pr\u00e9caires, d\u00e9pendant de la Conf\u00e9d\u00e9ration cor\u00e9enne des syndicats (KCTU), sur 13 millions d&#8217;actifs en Cor\u00e9e du Sud, 8,5 millions subissent le temps partiel, le travail pr\u00e9caire ou occasionnel. En r\u00e9sulte une d\u00e9gradation des conditions de travail, avec \u00e0 la cl\u00e9 ins\u00e9curit\u00e9, flexibilit\u00e9, d\u00e9localisation chez le voisin chinois et violation des lois sociales. Dans ce d\u00e9sordre \u00e9conomique, la sous-traitance r\u00e8gne. Selon deux syndicalistes, \u00ab entre une entreprise donneuse d&#8217;ordre et le salari\u00e9 qui ex\u00e9cute la commande, il y a parfois sept paliers de sous-traitants. L&#8217;ouvrier ne sait pas exactement pour qui il travaille. La responsabilit\u00e9 du principal b\u00e9n\u00e9ficiaire de la production se dilue dans la jungle des sous-traitants. En cas de probl\u00e8me, le salari\u00e9 occasionnel est souvent sans recours. Car les syndicats des travailleurs pr\u00e9caires ne sont pas reconnus \u00bb (1). Sans recours. L&#8217;air un peu perdu face aux vitres de verre de Lafarge mais follement d\u00e9termin\u00e9s, ces travailleurs venus de loin s&#8217;\u00e9l\u00e8vent justement contre la logique de l&#8217;absence de responsabilit\u00e9, ne tol\u00e8rent plus d&#8217;\u00eatre sans recours. Envers et contre tous, ils exigent leur r\u00e9int\u00e9gration, l&#8217;am\u00e9lioration de leurs conditions de travail, la reconnaissance et le respect de leur activit\u00e9 syndicale et le versement des salaires depuis leur licenciement, il y a presque deux ans.<\/p>\n<p><strong> Irr\u00e9ductibles <\/strong> <\/p>\n<p>C&#8217;\u00e9tait en mars 2006. Quelques ouvriers de Woojin, 32 salari\u00e9s, sous-traitant de Lafarge-Halla Ciment, cr\u00e9ent un syndicat affili\u00e9 \u00e0 la f\u00e9d\u00e9ration syndicale cor\u00e9enne de la chimie et du textile. Trois semaines plus tard, Lafarge-Halla ferme Woojin et reclasse les salari\u00e9s chez d&#8217;autres sous-traitants, \u00ab \u00e0 condition \u00bb, racontent les ouvriers cor\u00e9ens, que ces derniers d\u00e9missionnent du syndicat. Kim Woongi, Chae Heejin et Jin JongGi ont refus\u00e9 et se sont battus pendant dix-huit mois contre Lafarge-Halla, qui a \u00ab ni\u00e9 sa responsabilit\u00e9 \u00bb. Estimant qu&#8217;il vaut mieux parler \u00e0 Dieu qu&#8217;\u00e0 ses saints, les trois Sud-Cor\u00e9ens ont pris l&#8217;avion, consid\u00e9rant que si tout le monde se d\u00e9faussait, Lafarge Monde, la maison m\u00e8re, prendrait peut-\u00eatre ses responsabilit\u00e9s. Et les voil\u00e0 \u00e0 Paris, pr\u00eats \u00e0 raconter leurs conditions de travail ex\u00e9crables et leurs revendications. Qui croire ? Ces ouvriers que Lafarge dit \u00ab jusqu&#8217;auboutistes \u00bb et qui estiment avoir \u00e9t\u00e9 victimes de leur engagement syndical ?  Ou Lafarge-Halla, qui assure avoir propos\u00e9 la r\u00e9int\u00e9gration des \u00ab irr\u00e9ductibles \u00bb \u00e0 plusieurs reprises ? Contact\u00e9 par Regards, le PDG de Lafarge Halla en Cor\u00e9e, Fr\u00e9d\u00e9ric de Rougemont, n&#8217;a pas r\u00e9agi. Nous avons appel\u00e9 le si\u00e8ge parisien qui, lui, nous a renvoy\u00e9 vers la Cor\u00e9e, avec une formule \u00e9dulcor\u00e9e signifiant que ce n&#8217;est gu\u00e8re leur probl\u00e8me. Ce qui est s\u00fbr, c&#8217;est qu&#8217;un ouvrier sud-cor\u00e9en ne p\u00e8se pas bien lourd. Petit retour en arri\u00e8re, instructif. <\/p>\n<p><strong> La petite histoire <\/strong><\/p>\n<p>L&#8217;histoire de Lafarge en Cor\u00e9e est plus que commune. En 1998, le g\u00e9ant fran\u00e7ais fusionne avec Halla Ciment, alors en faillite, et restructure la production. \u00ab De 1500 travailleurs stables de Halla, ils sont pass\u00e9s \u00e0 400, raconte Chang, leur porte- parole et ami, \u00e9tudiant \u00e0 Paris. Et plus de 800 travailleurs ont \u00e9t\u00e9 int\u00e9gr\u00e9s dans plusieurs soci\u00e9t\u00e9s sous-traitantes. \u00bb Ils auraient alors perdu 20 % de leur salaire. Pire, les salari\u00e9s de Woojin per\u00e7oivent \u00e0 peine 40 % du salaire moyen des travailleurs de Lafarge-Halla : 2,4 euros de l&#8217;heure. Pour toucher le salaire de base sud-cor\u00e9en, 600 euros, il leur faut travailler 8 heures par jour, 30 jours par mois. Car si le niveau de vie est le m\u00eame qu&#8217;en Europe, les bas salaires sont pr\u00e8s de deux fois inf\u00e9rieurs \u00e0 la France. \u00ab C&#8217;est impossible de vivre avec \u00e7a, explique Chae Heejin. J&#8217;habite \u00e0 trente kilom\u00e8tres du site de travail, comme beaucoup de salari\u00e9s. Il faut compter 250 euros par mois pour le transport et 200 pour le logement. Comment vivre avec les 150 euros restant par mois alors que le budget minimum pour la nourriture est de 300 euros ? \u00bb Seule solution, les heures suppl\u00e9mentaires, qui deviennent la norme. \u00ab Nous sommes oblig\u00e9s de faire entre 150 et 200 heures de plus par mois pour survivre et nourrir nos familles \u00bb, expliquent-ils. \u00ab Pour arriver \u00e0 1000 euros par mois, le minimum pour vivre, je dois travailler 8 heures de plus apr\u00e8s ma journ\u00e9e de travail. 16 heures par jour, c&#8217;est la norme, mais il  m&#8217;est arriv\u00e9 de faire 24 heures de suite et m\u00eame 32. \u00bb Leur boulot ? Conducteur d&#8217;engin, pour qui les conditions de s\u00e9curit\u00e9 doivent \u00eatre en principe drastiquement observ\u00e9es. <\/p>\n<p><strong> Faire un exemple <\/strong><\/p>\n<p>Devant le si\u00e8ge de Lafarge, on s&#8217;interroge. Sont-ils face aux bons interlocuteurs ? Quelle est la d\u00e9pendance entre leur ex- employeur Woojin et Lafarge-Halla, dont le lien avec Lafarge n&#8217;est quant \u00e0 lui pas \u00e0 \u00e9tablir. Selon le porte-parole des ouvriers, les faits sont accablants pour Lafarge : \u00ab C&#8217;\u00e9tait le personnel et les cadres de Lafarge-Halla qui donnaient les ordres aux salari\u00e9s de Woojin, explique Chang. C&#8217;est Lafarge qui d\u00e9cidait pour l&#8217;essentiel des heures suppl\u00e9mentaires. La r\u00e9partition de la charge de travail et la conciliation en cas de litige \u00e9taient aussi assur\u00e9es par Lafarge-Halla. \u00bb Le tribunal r\u00e9gional de Gangwon a d&#8217;ailleurs donn\u00e9 raison sur ce point aux salari\u00e9s. Mais l&#8217;entreprise a fait appel de ce jugement et a obtenu satisfaction devant un tribunal national. <\/p>\n<p>De son c\u00f4t\u00e9, Lafarge-Halla en Cor\u00e9e estime donner des gages de bonne volont\u00e9, en proposant la r\u00e9int\u00e9gration. Pour Woongi, Heejin et JongGi, ces propositions ne sont pas \u00e0 la hauteur, car en dessous du minimum horaire cor\u00e9en. Le salaire de 2 millions de wons, sur lequel Lafarge-Halla a communiqu\u00e9, impliquerait en effet de travailler 464 heures sur <\/p>\n<p>30 jours, c&#8217;est-\u00e0-dire 240 heures de travail et 264 heures suppl\u00e9mentaires, sans p\u00e9riode de repos. \u00ab La proposition de Fr\u00e9d\u00e9ric de Rougemont ressemble \u00e0 de l&#8217;esclavage \u00bb, commentent les ouvriers. Alors ils tiennent t\u00eate, provoquant l&#8217;\u00e9tonnement sur leur passage, conscients de s&#8217;\u00eatre engag\u00e9s sur une lutte d&#8217;envergure : \u00ab La signification de notre lutte n&#8217;est pas n\u00e9gligeable, expliquent-ils. C&#8217;est une occasion de montrer le visage cach\u00e9 de l&#8217;entreprise multinationale et le r\u00e9sultat de la mondialisation non contr\u00f4l\u00e9e. \u00bb Une mani\u00e8re aussi d&#8217;attirer l&#8217;attention sur la n\u00e9cessit\u00e9 d&#8217;une solidarit\u00e9 internationale : \u00ab Je veux que nous fassions un exemple, pr\u00e9cise Jin Jongkil, afin que d&#8217;autres travailleurs se lancent dans la lutte. \u00bb Tout petits, face au si\u00e8ge du g\u00e9ant c\u00f4t\u00e9 en Bourse,  Woongi, Heejin et JongGi ont d\u00e9j\u00e0 re\u00e7u le soutien de salari\u00e9s de la construction d&#8217;Australie, de Gr\u00e8ce et de Finlande. <strong> R\u00e9mi Douat <\/strong><\/p>\n<p>Paru dans<em> Regards <\/em> n\u00b047, Janvier 2008<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Et si les ouvriers des \u00ab zones de d\u00e9localisation \u00bb se r\u00e9voltaient contre les conditions de travail impos\u00e9es par les grandes multinationales ? 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