{"id":3140,"date":"2008-05-26T00:00:00","date_gmt":"2008-05-25T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/comment-va-le-cinema-francais3140\/"},"modified":"2008-05-26T00:00:00","modified_gmt":"2008-05-25T22:00:00","slug":"comment-va-le-cinema-francais3140","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=3140","title":{"rendered":"Comment va le cin\u00e9ma fran\u00e7ais ?"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Le festival de Cannes a sacr\u00e9 Laurent Cantet et son film \u00ab Entre les murs \u00bb. Un retour en gr\u00e2ce du cin\u00e9ma hexagonal, priv\u00e9 de palme d&#8217;or depuis 21 ans ? Pas si s\u00fbr. Des univers un peu \u00e9triqu\u00e9s, un manque de souffle et de folie, une absence de regard sur le monde et la soci\u00e9t\u00e9, des narrations classiques, avec des angles tr\u00e8s psychologiques ? Panne d?inspiration ? Autocensure ? Pression \u00e9conomique trop forte ? Enqu\u00eate. par Marion Rousset <\/p>\n<p>Cr\u00e9pitement d&#8217;\u00e9tincelles. \u00ab Le h\u00e9ros vient \u00e0 l&#8217;instant de truffer l&#8217;appartement de dynamite. Non, fausse alerte, Laurent, ce sont des bougies \u00bb, ironisent les Guignols de l&#8217;info, en direct de la projection du film Tu ne devrais pas t&#8217;en faire, je crois que tu vas bien. Gros plan sur un g\u00e2teau d&#8217;anniversaire. Le cin\u00e9ma hexagonal est devenu la ris\u00e9e de l&#8217;\u00e9mission satirique de Canal +. A l&#8217;appui, des titres \u00e9gren\u00e9s sur l&#8217;air de Et moi et moi, \u00e9mois : Ce soir je dors chez toi, Souviens-toi quand on s&#8217;aimait, Que fais-tu dans le garage, maman est dans le jardin, ou encore N&#8217;aie pas peur de m&#8217;aimer, il reste du pain dans la cuisine. Un peu facile ? Certes. D&#8217;autant que la caricature laisse dans l&#8217;ombre des cin\u00e9astes aux univers singuliers qui portent un regard po\u00e9tique, dr\u00f4le et parfois d\u00e9rangeant sur le monde. On pense \u00e0 La Graine et le mulet d&#8217;Abdellatif Kechiche, \u00e0 Lady Chatterley de Pascale Ferran, au Premier venu de Jacques Doillon ou encore au joli film de Gilles Porte et Yolande Moreau, Quand la mer monte. On pourrait aussi citer Laurent Cantet, Lucas Belvaux, Bruno Dumont et d&#8217;autres bien s\u00fbr. Reste que la production cin\u00e9matographique fran\u00e7aise, dans ses grandes lignes, semble bien sage. Elle fait la part belle \u00e0 des sc\u00e9narios sans souffle ni folie. Des narrations sans surprise et des dialogues souvent maladroits. Mais aussi des histoires r\u00e9currentes de couple, de famille et d&#8217;h\u00e9ritage, m\u00e2tin\u00e9es ces temps-ci de vieilles b\u00e2tisses campagnardes. \u00ab Sur deux cents films, combien parlent de la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise ? Combien parlent d&#8217;autre chose que de la vie personnelle et intime de jeunes gens parisiens d&#8217;une vingtaine ou d&#8217;une trentaine d&#8217;ann\u00e9es qui ont des probl\u00e8mes de couple et de cul et s&#8217;int\u00e9ressent \u00e0 ce qui se passe chez eux entre le genou et le nombril ? \u00bb, temp\u00eate Pascal M\u00e9rigeau, critique de cin\u00e9ma et auteur d&#8217;un essai cinglant, Cin\u00e9ma, Autopsie d&#8217;un meurtre, paru chez Flammarion.<\/p>\n<p><strong> Baisse de qualit\u00e9 <\/strong>   <\/p>\n<p>\u00ab Baisse de la qualit\u00e9 des films. Dichotomie au regard des talents en pr\u00e9sence. \u00bb C&#8217;est sur ce constat inaugural que s&#8217;ouvre un rapport \u00e9labor\u00e9, sous l&#8217;impulsion de Pascale Ferran, par treize professionnels du cin\u00e9ma : sc\u00e9naristes, r\u00e9alisateurs, producteurs, distributeurs, exploitants (1). Question taboue, difficile parce que subjective, que soul\u00e8ve sans bruit ce Club des 13. Question \u00e0 peine esquiss\u00e9e, sinon justifi\u00e9e, faute peut-\u00eatre d&#8217;avoir fait consensus. Elle porte en germe une interrogation insistante : \u00ab Alors que la France est sans doute l&#8217;un des quelques pays au monde o\u00f9 il y a le plus grand nombre de talents r\u00e9unis : de tr\u00e8s grands cin\u00e9astes, sc\u00e9naristes, com\u00e9diens, techniciens, de tous \u00e2ges et toutes cat\u00e9gories de film confondues, pourquoi les films fran\u00e7ais ne sont-ils pas meilleurs ? Pourquoi a-t-on \u00e0 ce point l&#8217;impression, depuis quelques ann\u00e9es, que la qualit\u00e9 des films baisse, qu&#8217;il s&#8217;agisse de films \u00e0 tr\u00e8s petit budget, \u00e0 budget moyen ou tr\u00e8s chers ? Il y a bien s\u00fbr des exceptions qu&#8217;il peut \u00eatre int\u00e9ressant de regarder en tant que telles, comme contre-exemples, pr\u00e9cise le rapport. Mais l&#8217;on ne peut que constater une baisse g\u00e9n\u00e9rale de qualit\u00e9, d&#8217;un bout \u00e0 l&#8217;autre du spectre. Existe-t-il des raisons structurelles \u00e0 cela ? \u00bb Ce texte de plus de trois cents pages tente un exercice d&#8217;\u00e9quilibriste qui consiste \u00e0 croiser enjeux esth\u00e9tiques et \u00e9conomiques. Mais ce qu&#8217;il s&#8217;attache \u00e0 d\u00e9cortiquer, ce sont les contraintes li\u00e9es au march\u00e9. Celles-ci p\u00e8sent d\u00e8s l&#8217;\u00e9tape d\u00e9cisive de la conception. \u00ab Il est devenu tr\u00e8s difficile de r\u00e9unir les conditions cr\u00e9ant une dynamique favorable pour \u00e9crire un bon sc\u00e9nario en France aujourd&#8217;hui \u00bb, affirme le rapport. Les sc\u00e9naristes sont pay\u00e9s au pourcentage du budget global du film. Du coup, le temps d&#8217;\u00e9criture : tout ce travail invisible qui n&#8217;est pas pris en compte : r\u00e9duit comme peau de chagrin. \u00ab La Vie des autres, premier long m\u00e9trage de l&#8217;Allemand Florian Henckel von Donnersmarck, a mis quatre ans \u00e0 s&#8217;\u00e9crire. Cela ne serait pas possible en France \u00bb, assure Pascal M\u00e9rigeau. \u00ab Cette cote \u00e0 la \u00abpi\u00e8ce\u00bb, quelle que soit la pi\u00e8ce en question, est un fort encouragement \u00e0 concevoir des projets qui peuvent s&#8217;\u00e9crire vite. Et il faut un talent immense, sur des temps d&#8217;\u00e9criture courts, pour raconter quelque chose qui n&#8217;a pas \u00e9t\u00e9 d\u00e9j\u00e0 vu ou racont\u00e9 ailleurs. Il faut du temps pour \u00eatre inventif, pour d\u00e9passer les clich\u00e9s \u00bb, explique le rapport. <\/p>\n<p><strong> Cin\u00e9ma-t\u00e9l\u00e9, mariage forc\u00e9 <\/strong> <\/p>\n<p>Du c\u00f4t\u00e9 des cha\u00eenes de t\u00e9l\u00e9vision, qui soutiennent financi\u00e8rement le cin\u00e9ma, le diagnostic va dans le m\u00eame sens. Franck Weber, directeur des acquisitions de Canal +, a vu arriver sur son bureau l&#8217;an dernier environ 600 projets, parmi lesquels il en a retenu une petite centaine. \u00ab Certains sont condamn\u00e9s d&#8217;avance. Le travail d&#8217;\u00e9criture et de production n&#8217;est pas suffisant. Les auteurs n&#8217;arrivent plus \u00e0 cr\u00e9er sereinement. Ils luttent les uns contre les autres, y compris entre ind\u00e9pendants. Nous recevons beaucoup de projets totalement \u00e0 r\u00e9\u00e9crire, pas parce que c&#8217;est chiant, parce qu&#8217;il y a un probl\u00e8me de structure, tout est alambiqu\u00e9, on perd des personnages de vue, il y a des dialogues trop appuy\u00e9s ou ridicules \u00bb, observe-t-il. Michel Reilhac, producteur chez Arte, est plus s\u00e9v\u00e8re encore : \u00ab Il y a aussi ce culte du premier jet inspir\u00e9 de l&#8217;auteur h\u00e9rit\u00e9 de la Nouvelle Vague. Nous recevons de vrais torchons ! Et la r\u00e9\u00e9criture n&#8217;est pas dans la culture fran\u00e7aise. J&#8217;ai beaucoup moins ce probl\u00e8me avec les sc\u00e9narios \u00e9trangers. \u00bb Nonchalance ? Culte du g\u00e9nie ? Pression \u00e9conomique grandissante ? Pour Bertrand Bonello, le r\u00e9alisateur du Pornographe et de Tir\u00e9sia, \u00ab on assiste \u00e0 une baisse de la qualit\u00e9 des conditions de travail r\u00e9elle, lente, inexorable \u00bb. Il est de ceux qui n&#8217;int\u00e9ressent pas la t\u00e9l\u00e9vision. Son prochain film : un homme se retrouvant enferm\u00e9 par hasard toute une nuit dans un cercueil, puis embarqu\u00e9 dans une secte tourn\u00e9e vers le plaisir et la libert\u00e9 : ne d\u00e9roge pas \u00e0 la r\u00e8gle. Kristina Larsen, sa productrice, pr\u00e9cise : \u00ab A part Canal +, les cha\u00eenes n&#8217;ont pas voulu financer ce projet. Elles ne se voient pas passer un tel film le dimanche soir. Sa vie en salles compte moins que sa programmation future sur le petit \u00e9cran. \u00bb Aux difficult\u00e9s des sc\u00e9naristes, s&#8217;ajoute donc celle de faire financer par les cha\u00eenes de t\u00e9l\u00e9vision des projets qui sortent des sentiers battus. Inutile d&#8217;aller frapper \u00e0 la porte de TF1 ou M6 si l&#8217;on ne vient pas d\u00e9fendre une com\u00e9die, voire un polar s&#8217;il y a des t\u00eates d&#8217;affiche. Arte r\u00e9pond \u00e0 une autre logique, mais elle ne coproduit que dix films fran\u00e7ais par an. Quant \u00e0 France 2 et France 3, elles se retrouvent noy\u00e9es sous les propositions. \u00ab Nous produisons toujours autant de projets singuliers, se d\u00e9fend pour sa part Franck Weber, directeur des acquisitions cin\u00e9ma \u00e0 Canal +. Rien de personnel, par exemple, est le dernier en date. Ce premier film de Mathias Gokalp est une r\u00e9flexion acide sur le monde du travail. C&#8217;est \u00e9videmment plus difficile pour lui que pour d&#8217;autres. Il y a tr\u00e8s peu d&#8217;\u00e9lus pour pas mal de candidats. Les r\u00e8gles du jeu sont assez dures. Il faut r\u00e9ussir \u00e0 sortir du lot. C&#8217;est un march\u00e9. \u00bb March\u00e9 qui r\u00e9pond moins \u00e0 des normes cin\u00e9matographiques que t\u00e9l\u00e9visuelles. Premier crit\u00e8re qui p\u00e8se dans la balance : un bon casting. Deuxi\u00e8mement : un sujet et une forme assez consensuels pour pouvoir faire le maximum d&#8217;audience sur le petit \u00e9cran. \u00ab Il y a des formes qui ont plus de chance de trouver leur place que d&#8217;autres \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision. Il est difficile de faire un film tr\u00e8s noir, tr\u00e8s pessimiste, sur l&#8217;\u00e9tat du monde \u00bb, note Patrick Sobelman, producteur chez Agat Films. M\u00eame un cin\u00e9aste aussi r\u00e9put\u00e9 que Jacques Doillon peine aujourd&#8217;hui \u00e0 faire produire ses longs m\u00e9trages. Dans un entretien accord\u00e9 au magazine en ligne critikat.com, il revient sur les obstacles rencontr\u00e9s avant d&#8217;arriver \u00e0 tourner son dernier film, Le premier venu : \u00ab \u00c7a devient de plus en plus difficile de faire des films qui ne soient pas du divertissement, que la t\u00e9l\u00e9vision souhaite \u00e0 21 heures. \u00bb Apr\u00e8s une attente de cinq ou six mois, il obtient un rendez-vous avec une cha\u00eene mais la fiche de lecture qui concerne son projet est mauvaise. Il raconte, amer : \u00ab La fille qui a fait votre fiche de lecture, elle vous dit que finalement, c&#8217;est quasi illisible, votre sc\u00e9nario. \u00bb Le th\u00e8me : la rencontre amoureuse entre une jeune fille et un gars paum\u00e9 : avait pourtant de quoi s\u00e9duire la t\u00e9l\u00e9vision. Mais la forme impressionniste n&#8217;entrait pas dans les cases. En tant que rendez-vous r\u00e9gulier, les cha\u00eenes ne cherchent pas l&#8217;originalit\u00e9 mais des narrations classiques, des histoires simples, susceptibles de rassurer et de fid\u00e9liser leurs auditeurs.  <\/p>\n<p>Plus troublant, \u00ab la t\u00e9l\u00e9 refuse souvent au cin\u00e9ma ce qu&#8217;elle s&#8217;accorde \u00e0 elle-m\u00eame, comme lorsqu&#8217;elle programme de grosses adaptations litt\u00e9raires \u00bb, affirme Pascal M\u00e9rigeau. Pourrait-on voir en France un premier film sur l&#8217;\u00e9crivain Truman Capote ou sur le peintre Jackson Pollock, comme aux Etats-Unis ? \u00ab Ce ne serait pas envisageable \u00bb, r\u00e9pond l&#8217;essayiste. Sauf \u00e0 se passer des cha\u00eenes&#8230; En effet, ce type de films existe mais ils sortent en g\u00e9n\u00e9ral dans si peu de salles, avec si peu de moyens, qu&#8217;ils ne rencontrent qu&#8217;un public restreint. Patrick Sobelman a produit Occupation, un film adapt\u00e9 d&#8217;Annie Ernaux sur la jalousie amoureuse, sans le soutien de la t\u00e9l\u00e9vision : \u00ab  Si la narration avait \u00e9t\u00e9 lin\u00e9aire, avec un angle psychologique, on aurait peut-\u00eatre trouv\u00e9 preneur. Mai les auteurs ont choisi une forme plus singuli\u00e8re o\u00f9 la folie de cette femme est vue du c\u00f4t\u00e9 fantastique, de l&#8217;int\u00e9rieur, avec des images et une d\u00e9structuration du temps. \u00bb <\/p>\n<p>Le mariage forc\u00e9 entre le cin\u00e9ma et la t\u00e9l\u00e9vision serait-il responsable de la p\u00e9nurie de films fran\u00e7ais ambitieux ? Les difficult\u00e9s \u00e0 trouver des financements pour des projets singuliers auraient-elles tari l&#8217;inspiration des cin\u00e9astes ? \u00ab Tout le monde a peur, analyse Bertrand Bonello. Il y a une forme d&#8217;autocensure consciente ou inconsciente chez les cin\u00e9astes. J&#8217;ai particip\u00e9 \u00e0 des commissions pour des premiers ou deuxi\u00e8mes films. Les jeunes connaissent tous les noms de ceux qui les pr\u00e9sident. Ils \u00e9crivent en fonction de \u00e7a. J&#8217;ai lu des sc\u00e9narios terrifiants car hyper bien r\u00e9dig\u00e9s. Mais ils \u00e9taient super chiants. Le film est moins bon, du coup il fait moins d&#8217;entr\u00e9es. \u00bb <\/p>\n<p><strong> Cin\u00e9ma, art populaire <\/strong><\/p>\n<p>Parfois, un ovni surgit dans le paysage cin\u00e9matographique, r\u00e9unissant la critique et le public. L&#8217;Esquive, d&#8217;Abdellatif Kechiche, fait partie de ces objets singuliers qui soudain provoquent un formidable appel d&#8217;air, donnent la sensation d&#8217;une fen\u00eatre qui s&#8217;ouvre, laissent p\u00e9n\u00e9trer dans les salles obscures un souffle revigorant. Sorti en 2004, il a r\u00e9alis\u00e9 300 000 entr\u00e9es. \u00ab L&#8217;Esquive n&#8217;\u00e9tait pas calibr\u00e9 pour un tel succ\u00e8s. Le bouche-\u00e0-oreille, une originalit\u00e9 alli\u00e9e au fait de s&#8217;adresser \u00e0 un public qui n&#8217;avait pas \u00e9t\u00e9 mobilis\u00e9 depuis longtemps, tout cela a jou\u00e9. Ce cin\u00e9ma parle aux gens, il les touche. Ce n&#8217;est pas du divertissement, mais il peut divertir \u00bb, tente d&#8217;expliquer Alexandra Henoschberg, distributrice ind\u00e9pendante. Ce n&#8217;est pas un hasard si ce film est l&#8217;un des meilleurs exemples en France, dans la p\u00e9riode r\u00e9cente, de cin\u00e9ma comme art populaire. Car il a su concilier deux choses : une forme inventive et une vision du monde. \u00ab D\u00e8s lors qu&#8217;une cat\u00e9gorie de films n&#8217;arrive plus \u00e0 acc\u00e9der au plus grand nombre et que l&#8217;autre se d\u00e9tourne de la conception du cin\u00e9ma comme art, la notion m\u00eame d&#8217;art populaire vole en \u00e9clats \u00bb, peut-on lire dans le rapport du Club des 13. C&#8217;est souvent de l&#8217;\u00e9tranger qu&#8217;arrivent aujourd&#8217;hui les \u0153uvres les plus en prise avec un contexte, les plus aiguis\u00e9es, les plus urgentes, celles qui d\u00e9coupent la soci\u00e9t\u00e9 au scalpel comme Quatre mois, trois semaines, deux jours, du Roumain Cristian Mungiu. \u00ab En Tha\u00eflande ou en Roumanie, on voit des miracles r\u00e9alis\u00e9s par des gens qui ont la n\u00e9cessit\u00e9 de le faire. De m\u00eame, le cin\u00e9ma ind\u00e9pendant am\u00e9ricain a \u00e9t\u00e9 vivifi\u00e9 apr\u00e8s l&#8217;\u00e9lection de Bush \u00bb, affirme Patrick Sobelman. La vie en France serait-elle trop paisible ? Cela fait doucement sourire Marie-Jos\u00e9 Sanselme (voir entretien), la sc\u00e9nariste du r\u00e9alisateur isra\u00e9lien Amos Gita\u00ef : \u00ab Ici, en France, des gens se noient dans la rivi\u00e8re parce qu&#8217;ils ont essay\u00e9 d&#8217;\u00e9chapper \u00e0 la police ! On est dans un pays, et m\u00eame sur un continent, qui vit des mutations profondes. Est-ce que notre cin\u00e9ma en rend compte ? \u00bb <\/p>\n<p>Marion Rousset<\/p>\n<p>1. Le Club des 13, Le milieu n&#8217;est plus un pont mais une faille :  rapport de synth\u00e8se, Stock, 2008, 317 p.<\/p>\n<p><strong> Interview de Marie-Jos\u00e9 Sanselme : \u00ab Il y a peu de films d\u00e9rangeants \u00bb <\/strong>. Sc\u00e9nariste, elle a collabor\u00e9 \u00e0 sept films d&#8217;Amos Gita\u00ef : D\u00e9sengagement (2007), Free Zone (2005), Terre promise (2004), Alila (2003), Kedma (2002), Kippour et Eden (2000). <\/p>\n<p>Sc\u00e9nariste d&#8217;Amos Gita\u00ef, Marie-Jos\u00e9 Sanselme reproche au cin\u00e9ma fran\u00e7ais d&#8217;avoir laiss\u00e9 tomber sa fonction critique. Entre la France et Isra\u00ebl, un pied dedans, l&#8217;autre dehors. <\/p>\n<p>Vous travaillez comme sc\u00e9nariste avec un r\u00e9alisateur \u00e9tranger, l&#8217;Isra\u00e9lien Amos Gita\u00ef. Quel regard portez-vous sur la production cin\u00e9matographique fran\u00e7aise ? <\/p>\n<p>Marie-Jos\u00e9 Sanselme. J&#8217;aimerais que les films fran\u00e7ais m&#8217;am\u00e8nent \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir au monde dans lequel je vis, qu&#8217;ils m&#8217;am\u00e8nent \u00e0 me poser des questions. J&#8217;aimerais qu&#8217;ils commencent \u00e0 travailler dans mon esprit une fois que la projection est finie. Cela n&#8217;arrive pas souvent. Je me demande si le cin\u00e9ma, en France, cherche assez \u00e0 poser des questions. Bien s\u00fbr, on ne peut pas g\u00e9n\u00e9raliser : des r\u00e9alisateurs comme Olivier Assayas, Laurent Cantet, Jean-Fran\u00e7ois Richet ou Abdellatif Kechiche font du cin\u00e9ma parce qu&#8217;ils ont envie de mettre en image des questions qui leur tiennent \u00e0 c\u0153ur, dans un certain rapport au temps. Ils exposent des contradictions. Mais je vois trop de films o\u00f9 tout est r\u00e9solu, qui montrent l&#8217;\u00e9volution psychologique d&#8217;un personnage avec un d\u00e9but, un milieu et une fin. Quand c&#8217;est termin\u00e9, le spectateur sait ce qu&#8217;il faut en penser. Moi, je reste sur ma faim. Y a-t-il aujourd&#8217;hui des projets de films d\u00e9rangeants, parce qu&#8217;ils abordent un sujet qui devrait faire d\u00e9bat dans la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise, parce que formellement ils proposent quelque chose d&#8217;audacieux ? Souvent, je vois des films qui ne prennent pas de risque, qui ne proposent aucun regard sur notre soci\u00e9t\u00e9. C&#8217;est ce qui me manque le plus. C&#8217;est comme si cette fonction d&#8217;artiste citoyen, critique, avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9l\u00e9gu\u00e9e \u00e0 d&#8217;autres cin\u00e9mas du monde. <\/p>\n<p>Des films chinois, tha\u00eflandais, mexicains, argentins, tunisiens sont diffus\u00e9s en France alors m\u00eame qu&#8217;ils peinent \u00e0 exister l\u00e0 o\u00f9 ils ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9s&#8230; <\/p>\n<p>M.-J.S. C&#8217;est une sorte de schizophr\u00e9nie. D&#8217;un c\u00f4t\u00e9, la France va chercher un documentariste comme Wang Bing, qui a r\u00e9alis\u00e9 A l&#8217;ouest des rails. On lui permet d&#8217;exister gr\u00e2ce \u00e0 notre r\u00e9seau de festivals et \u00e0 notre syst\u00e8me de distribution. Nous sommes un des rares pays o\u00f9 l&#8217;on peut voir des cin\u00e9matographies du monde entier. On s&#8217;y int\u00e9resse beaucoup, on admire leur travail, et notamment leur capacit\u00e9 \u00e0 interroger leur soci\u00e9t\u00e9, pas n\u00e9cessairement sous un angle politique. Manoel de Oliveira, par exemple, tente juste de poser des questions. Le cin\u00e9ma hexagonal s&#8217;est-il donn\u00e9 cette ambition ? Bizarrement, il n&#8217;offre pas de repr\u00e9sentation br\u00fblante de la r\u00e9alit\u00e9. C&#8217;est quand m\u00eame \u00e9tonnant ! A croire qu&#8217;il ne se passe plus rien dans la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise. Il suffit pourtant d&#8217;ouvrir les yeux pour voir qu&#8217;ici aussi, il y a des choses \u00e0 dire.<\/p>\n<p>Les films d&#8217;Amos Gita\u00ef sont coproduits en France. Rencontrez-vous des difficult\u00e9s ? <\/p>\n<p>M.-J.S. Chaque film est compliqu\u00e9 \u00e0 monter. C&#8217;est toujours une lutte sur un budget moyen de pr\u00e9server une certaine  ind\u00e9pendance dans la fa\u00e7on de travailler. Il n&#8217;y a pas de carte blanche. De plus, les cr\u00e9dits allou\u00e9s aux films se sont r\u00e9duits. Dans cette situation de grande comp\u00e9tition, il faut convaincre \u00e0 chaque fois. Certaines personnes ont l&#8217;exp\u00e9rience : ou le caract\u00e8re : pour imposer leur mode de fonctionnement. Abbas Kiarostami est comme \u00e7a, Amos Gita\u00ef aussi. Ses films \u00e0 l&#8217;arriv\u00e9e ne ressemblent pas toujours au sc\u00e9nario initial. La mise en sc\u00e8ne traduit les accidents, les impr\u00e9vus, qui se produisent en cours d&#8217;\u00e9laboration. Pascale Ferran a mis longtemps \u00e0 faire ses films, elle a pu travailler comme elle le souhaitait. Mais au prix de quelle \u00e9nergie ? En France, les \u00e9tapes sont tr\u00e8s cloisonn\u00e9es : il y a le stade du sc\u00e9nario qui doit r\u00e9pondre \u00e0 tels crit\u00e8res pour \u00eatre accept\u00e9 par les financeurs et les producteurs, celui du casting, etc. Que devient alors la coh\u00e9rence du projet ? Les jeunes r\u00e9alisateurs, impressionn\u00e9s par la pression \u00e9conomique qui p\u00e8se sur eux, n&#8217;arrivent pas toujours \u00e0 d\u00e9gager assez d&#8217;espace pour mettre en \u0153uvre ce qu&#8217;ils souhaitent faire. <\/p>\n<p>Le syst\u00e8me de financement fran\u00e7ais est-il seul en cause dans la situation que vous d\u00e9crivez ?<\/p>\n<p>M.-J.S. Le faible rapport des r\u00e9alisateurs fran\u00e7ais au contexte et aux enjeux vient peut-\u00eatre aussi de la segmentation qui existe entre les diff\u00e9rents genres, et notamment entre la fiction et le documentaire. Le r\u00e9el serait r\u00e9serv\u00e9 aux documentaristes et la fiction aux gens de cin\u00e9ma. Du coup, ces derniers racontent des histoires qui nous int\u00e9ressent plus ou moins. En revanche, il existe en France des tas de documentaires int\u00e9ressants. On aurait int\u00e9r\u00eat \u00e0 s&#8217;inspirer de leur rapport au temps, de leur fa\u00e7on de laisser parler les gens, de les approcher. <\/p>\n<p>Propos recueillis par Marion Rousset.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Le festival de Cannes a sacr\u00e9 Laurent Cantet et son film \u00ab Entre les murs \u00bb. Un retour en gr\u00e2ce du cin\u00e9ma hexagonal, priv\u00e9 de palme d&#8217;or depuis 21 ans ? Pas si s\u00fbr. Des univers un peu \u00e9triqu\u00e9s, un manque de souffle et de folie, une absence de regard sur le monde et la soci\u00e9t\u00e9, des narrations classiques, avec des angles tr\u00e8s psychologiques ? Panne d?inspiration ? Autocensure ? Pression \u00e9conomique trop forte ? Enqu\u00eate. par Marion Rousset <\/p>\n","protected":false},"author":573,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[],"class_list":["post-3140","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3140","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/573"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=3140"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3140\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=3140"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=3140"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=3140"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}