{"id":3116,"date":"2004-12-02T00:00:00","date_gmt":"2004-12-01T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/classes-sociales-au-cinema-le3116\/"},"modified":"2004-12-02T00:00:00","modified_gmt":"2004-12-01T23:00:00","slug":"classes-sociales-au-cinema-le3116","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=3116","title":{"rendered":"Classes sociales au cin\u00e9ma : le peuple en marge"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Les figures populaires se font-elles rares dans le cin\u00e9ma fran\u00e7ais?  Elles ressurgissent, depuis une d\u00e9cennie, abonn\u00e9es aux marges, vou\u00e9es \u00e0 l&#8217;alt\u00e9rit\u00e9 ou \u00e0 une inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9. Analyse, incursion dans l&#8217;histoire du cin\u00e9ma social et point de vue du r\u00e9alisateur contemporain Bruno Dumont. <\/p>\n<p><em> \u00abEn France, le cin\u00e9ma fut longtemps un lieu populaire, o\u00f9 le peuple \u00e9tait pr\u00e9sent des deux c\u00f4t\u00e9s de l&#8217;\u00e9cran.\u00bb <\/em> Bertrand Tavernier citait r\u00e9cemment sur France Inter ce passage de la Gauche sans le peuple, ouvrage du journaliste Eric Conan(1) qui analyse la rupture entre les partis de gauche et les classes populaires. Nostalgique d&#8217;une \u00e9poque r\u00e9volue o\u00f9 des films mettaient en sc\u00e8ne<em> \u00ables tourments priv\u00e9s ou publics d&#8217;un ouvrier, d&#8217;un conducteur de locomotive, d&#8217;un chauffeur routier\u00bb <\/em>. Nostalgique de ce que la revue Autrement appelait \u00abAnn\u00e9es Thorez, ann\u00e9es Gabin\u00bb. Thorez n&#8217;est plus, Gabin non plus. Pointer la disparition du peuple des \u00e9crans de cin\u00e9ma n&#8217;est pas une nouveaut\u00e9. C&#8217;est m\u00eame devenu un poncif. D\u00e8s le Front populaire, marqu\u00e9 par l&#8217;entr\u00e9e des ouvriers sur la sc\u00e8ne politique et cin\u00e9matographique, des critiques d\u00e9ploraient leur sous-repr\u00e9sentation. Contre toute attente, Gilles Deleuze a \u00e9rig\u00e9 cette absence tant d\u00e9cri\u00e9e en signe de la modernit\u00e9:<em> \u00abResnais, les Straub sont, sans doute, les plus grands cin\u00e9astes politiques d&#8217;Occident, dans le cin\u00e9ma moderne. Mais, bizarrement, ce n&#8217;est pas par la pr\u00e9sence du peuple, c&#8217;est au contraire parce qu&#8217;ils savent montrer comment le peuple, c&#8217;est ce qui manque, c&#8217;est ce qui n&#8217;est pas l\u00e0\u00bb <\/em>(2).<\/p>\n<p>La nostalgie d&#8217;un pass\u00e9 id\u00e9alis\u00e9 tient sans doute plus \u00e0 la fa\u00e7on dont l&#8217;ouvrier \u00e9tait autrefois repr\u00e9sent\u00e9 qu&#8217;\u00e0 la quantit\u00e9 de films qui le mettaient au premier plan. Gabin incarnait le mythe du m\u00e9tallo parisien, libre et frondeur, capable de tenir t\u00eate \u00e0 son patron.<em> \u00abLa classe ouvri\u00e8re a \u00e9t\u00e9 magnifi\u00e9e. La place des ouvriers dans la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise a donn\u00e9 naissance \u00e0 un id\u00e9al ouvri\u00e9riste qui a masqu\u00e9 la complexit\u00e9 de la r\u00e9alit\u00e9. A la diff\u00e9rence de l&#8217;Angleterre : le Parti communiste anglais n&#8217;ayant jamais \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s puissant, les cin\u00e9astes ont su regarder le monde ouvrier britannique  sans verser dans le mythe, explique le documentariste Marcel Trillat, auteur des Prolos. Il faut cesser de donner une image diabolique ou ang\u00e9lique du peuple.\u00bb <\/em><\/p>\n<p><strong> DES PERSONNAGES SUR LE FIL <\/strong><\/p>\n<p>Ic\u00f4nes du monde du travail dans les ann\u00e9es 1930, les figures populaires sont, dans leurs avatars contemporains, souvent exclues et d\u00e9socialis\u00e9es. Dot\u00e9es hier d&#8217;un temp\u00e9rament combatif, gouailleur et d\u00e9brouillard, aujourd&#8217;hui mur\u00e9es dans leur r\u00e9signation et leur incapacit\u00e9 \u00e0 communiquer, elles sont depuis quelque temps abonn\u00e9es aux marges, vou\u00e9es \u00e0 l&#8217;alt\u00e9rit\u00e9 ou \u00e0 une inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9.<em> La vie de J\u00e9sus <\/em> et<em> L&#8217;humanit\u00e9 <\/em> de Bruno Dumont,<em> La vie r\u00eav\u00e9e des anges <\/em> d&#8217;Erik Zonca,<em> En avoir (ou pas) <\/em> et<em> A vendre <\/em> de Laetitia Masson,<em> Quand la mer monte&#8230; <\/em> de Gilles Porte et Yolande Moreau&#8230; Personnages tant\u00f4t noircis, tant\u00f4t po\u00e9tis\u00e9s, mais toujours sur le fil. Salari\u00e9s au bord du licenciement, ch\u00f4meurs au bord de la crise de nerfs, pr\u00e9caires papillonnant de petits boulots en petits boulots. Le travail \u00e9voqu\u00e9 en creux ou au loin pose toujours probl\u00e8me. A quelques exceptions pr\u00e8s, dont Les brodeuses. Dans ce premier film, El\u00e9onore Faucher met en sc\u00e8ne la rencontre entre une jeune fille, caissi\u00e8re de supermarch\u00e9, et une femme, Ariane Ascaride, qui accepte de la prendre dans son atelier:<em> \u00abL&#8217;h\u00e9ro\u00efne s&#8217;accomplit au travers de son travail. Elle est reconnue pour ce qu&#8217;elle a envie de faire et \u00e7a l&#8217;aide. Ce n&#8217;est pas qu&#8217;une reconnaissance professionnelle. \u00c7a lui apporte une estime d&#8217;elle-m\u00eame\u00bb <\/em>, raconte la r\u00e9alisatrice. Si elle a choisi la broderie, c&#8217;est parce qu&#8217;elle est peu \u00e9tiquet\u00e9e socialement:<em> \u00abCe m\u00e9tier renvoie aux grisettes comme \u00e0 la haute couture.\u00bb <\/em> Exception rare \u00e0 tous points de vue: le travail est souvent invisible, parfois ali\u00e9nant, rarement \u00e9panouissant.<em> \u00abDans En avoir (ou pas), le travail pue, au sens propre: Sandrine Kiberlain, qui travaille dans une usine de poisson, se lave tout le temps\u00bb <\/em>, observe l&#8217;historien Tangui Perron. Dans<em> Quand la mer monte&#8230; <\/em>, Dries pr\u00e9f\u00e8re porter des g\u00e9ants occasionnellement que vendre des l\u00e9gumes sur les march\u00e9s. D\u00e9pourvu d&#8217;attaches, il musarde sans notion d&#8217;espace et de temps, s&#8217;accroche \u00e0 son amour impossible, avec qui il \u00e9cume les bars tabac et les f\u00eates locales. Reste malgr\u00e9 tout une forme de solidarit\u00e9 collective. Le d\u00e9fil\u00e9 de g\u00e9ants  remplace les religions:<em> \u00abIl y a une fanfare, un groupe, quelque chose qui rel\u00e8ve du clocher, de la place du village. Une communion\u00bb <\/em>, observe Gilles Porte.<\/p>\n<p><strong> D&#8217;UN BORD A L&#8217;AUTRE <\/strong><\/p>\n<p>Versant d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 de cette d\u00e9socialisation, les films de Bruno Dumont campent des \u00eatres instinctifs \u00e0 la d\u00e9rive, sur fond de paysages d\u00e9vast\u00e9s.<em> \u00abDepuis dix ans, les classes populaires r\u00e9apparaissent par les marges. Les cin\u00e9astes montrent des parias, des exclus, des fermetures d&#8217;usine. Dans La vie est un long fleuve tranquille, la famille Groseille, c&#8217;est presque le quart-monde\u00bb <\/em>, corrobore le sociologue Yann Darr\u00e9(3).<br \/>\n<em> \u00abTous mes films parlent d&#8217;un individu en marge d&#8217;un groupe, qui essaie d&#8217;y trouver sa place\u00bb <\/em>, nous confiait Laurent Cantet au moment de la sortie de L&#8217;emploi du temps. M\u00eame en crise, l&#8217;individu n&#8217;a pas cess\u00e9 chez lui d&#8217;entretenir une relation avec le groupe. Certes fragile, la conscience de classe n&#8217;a pas vol\u00e9 en \u00e9clats.\u00a0Dans<em> Ressources humaines <\/em>, Franck, au service DRH de l&#8217;usine de son p\u00e8re ouvrier, int\u00e9riorise la violence des rapports de classe, tiraill\u00e9 entre sa filiation prol\u00e9taire et ses aspirations professionnelles. Autre cas singulier: Robert Gu\u00e9diguian, moins sensible \u00e0 ce qui s\u00e9pare qu&#8217;\u00e0 ce qui unit. Les relations amoureuses et amicales, les f\u00eates de quartier, les rapports de voisinage, les convictions politiques et humanistes tissent la trame de toute sa filmographie.<em> \u00abGu\u00e9diguian traite sans mis\u00e9rabilisme de la vie affective et des difficult\u00e9s du quotidien. Il transpose dans un milieu populaire l&#8217;approche de Claude Sautet ou Louis Malle, affirme le sociologue Michel Pin\u00e7on. La tr\u00e8s haute soci\u00e9t\u00e9 est rare dans le cin\u00e9ma fran\u00e7ais qui lui pr\u00e9f\u00e8re la moyenne bourgeoisie, classe favorite de Claude Chabrol.\u00bb <\/em> <\/p>\n<p><strong> NORMALITE BOURGEOISE <\/strong> <\/p>\n<p>Rarement saisie par ses marges, la bourgeoisie se refl\u00e8te dans sa \u00abnormalit\u00e9\u00bb. Elle teste parfois ses limites, comme dans<em> Nathalie&#8230; <\/em> dernier film d&#8217;Anne Fontaine, r\u00e9alisatrice de l&#8217;excellent<em> Nettoyage \u00e0 sec <\/em>. Fanny Ardant pimente la vie de son couple en jetant une prostitu\u00e9e, Emmanuelle B\u00e9art, dans les bras de son mari, G\u00e9rard Depardieu. Heureusement, tout finit par rentrer dans l&#8217;ordre&#8230; Forte de ses privil\u00e8ges, la bourgeoisie conna\u00eet peu de catastrophes identitaires sur les \u00e9crans, confort\u00e9e in fine dans sa l\u00e9gitimit\u00e9 et sa conscience d&#8217;elle-m\u00eame. Aussi divers que soient ses visages :satirique chez Claude Chabrol, caricatural chez Etienne Chatiliez, critique chez Louis Malle, complaisant chez le Claude Miller de La petite Lili&#8230; De fait,<em> \u00abaucun groupe social ne pr\u00e9sente, \u00e0 ce degr\u00e9, unit\u00e9, conscience de soi et mobilisation\u00bb <\/em>, estime le couple Pin\u00e7on-Charlot(4).<\/p>\n<p>Dans les milieux populaires, la conscience de classe s&#8217;est au contraire fissur\u00e9e. Ceci explique sans doute cela: le \u00abpeuple\u00bb \u00e9pars forme une n\u00e9buleuse difficile \u00e0 appr\u00e9hender.<em> \u00abSans conscience de classe, plus de repr\u00e9sentation possible du peuple sinon des figures d&#8217;ali\u00e9n\u00e9s\u00bb <\/em>, r\u00e9sume Tangui Perron. Bertrand Tavernier pr\u00e9f\u00e8re les h\u00e9ros qui ont encore le courage de lutter pour autre chose que leur survie:<em> \u00abCertains critiques ont tendance \u00e0 privil\u00e9gier des films autistes qui mettent l&#8217;accent sur le d\u00e9sespoir et le repli sur soi. Pour ma part, je m&#8217;int\u00e9resse \u00e0 des personnages conscients de la r\u00e9alit\u00e9 du travail qu&#8217;ils exercent: \u00e0 l&#8217;\u00e9vidence, le directeur d&#8217;\u00e9cole de \u00c7a commence aujourd&#8217;hui ne ressemble pas aux personnages de Bruno Dumont.\u00bb <\/em> Si des cin\u00e9astes aussi diff\u00e9rents que Bruno Dumont et El\u00e9onore Faucher se d\u00e9fendent de faire \u0153uvre sociologique, pr\u00e9f\u00e9rant saisir des itin\u00e9raires individuels, si Laurent Cantet refuse d&#8217;incarner le Ken Loach fran\u00e7ais, c&#8217;est sans doute \u00e0 l&#8217;image d&#8217;une g\u00e9n\u00e9ration m\u00e9fiante vis-\u00e0-vis des abstractions politiques. <\/p>\n<p><strong> J.C. et M.R. <\/strong><\/p>\n<p>1. Eric Conan,<em> La Gauche sans le peuple <\/em>, \u00e9ditions Fayard, 2004.<\/p>\n<p>2. Gilles Deleuze,<em> L&#8217;Image-temps <\/em>, les \u00e9ditions de Minuit, 1985.<\/p>\n<p>3. Yann Darr\u00e9,<em> Histoire sociale du cin\u00e9ma fran\u00e7ais <\/em>, \u00e9ditions la D\u00e9couverte, 2000.<\/p>\n<p>4. Michel Pin\u00e7on et Monique Pin\u00e7on-Charlot,<em> Sociologie de la bourgeoisie <\/em>, \u00e9ditions la D\u00e9couverte, 2000.<\/p>\n<p>Paru dans<em> Regards <\/em> n\u00b012 d\u00e9cembre 2004<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Les figures populaires se font-elles rares dans le cin\u00e9ma fran\u00e7ais?  Elles ressurgissent, depuis une d\u00e9cennie, abonn\u00e9es aux marges, vou\u00e9es \u00e0 l&#8217;alt\u00e9rit\u00e9 ou \u00e0 une inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9. 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