{"id":3012,"date":"2007-12-01T00:00:00","date_gmt":"2007-11-30T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/une-victime-peut-en-cacher-une3012\/"},"modified":"2007-12-01T00:00:00","modified_gmt":"2007-11-30T23:00:00","slug":"une-victime-peut-en-cacher-une3012","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=3012","title":{"rendered":"Une victime peut en cacher une autre. Table ronde"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Cens\u00e9 faciliter le deuil des victimes, un projet de loi vise \u00e0 faire compara\u00eetre les malades mentaux d\u00e9clar\u00e9s irresponsables dans une audience publique.  La r\u00e9paration psychologique est-elle du ressort de la justice ? Le registre compassionnel, cher \u00e0 Nicolas Sarkozy, a investi tout le champ social. il n&#8217;est pas sans effets pervers. <\/p>\n<p><strong> Les victimes sont au centre du projet de loi qui vise \u00e0 faire compara\u00eetre les malades mentaux d\u00e9clar\u00e9s \u00ab irresponsables \u00bb dans une audience publique. Ce dispositif est, en effet, cens\u00e9 faciliter leur deuil. Qu&#8217;en pensez-vous ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> Evelyne Sire-Marin. <\/strong> Cette proc\u00e9dure est d\u00e9j\u00e0 possible. Si les victimes ne sont pas d&#8217;accord avec le non-lieu prononc\u00e9 par le juge d&#8217;instruction, elles peuvent faire appel devant la chambre d&#8217;instruction. C&#8217;est ce qui s&#8217;est pass\u00e9 dans le cas de Romain Dupuy, l&#8217;auteur du double meurtre de Pau. La possibilit\u00e9 existe de provoquer une audience contradictoire, publique ou \u00e0 huis clos, afin que les victimes puissent constater l&#8217;irresponsabilit\u00e9 de la personne. Ce projet de loi ne r\u00e9pond donc pas \u00e0 un vide juridique, son but est purement politique. Que les victimes fassent leur deuil, cela ne rel\u00e8ve pas du droit. Celui-ci sert \u00e0 juger si quelqu&#8217;un est coupable ou non, si un crime ou un d\u00e9lit lui est imputable et quelle peine il faut lui appliquer. Par ailleurs, je ne suis pas certaine qu&#8217;un proc\u00e8s att\u00e9nue la souffrance des victimes. Je suis dans une chambre correctionnelle o\u00f9 je c\u00f4toie \u00e9norm\u00e9ment de personnes qui ont subi des viols ou des actes de torture et de barbarie. Je les vois pleurer pendant toute l&#8217;audience. Je sais d&#8217;exp\u00e9rience qu&#8217;elles souffrent \u00e9norm\u00e9ment lors de cette confrontation. Hier encore, une victime nous a dit que le proc\u00e8s ne lui avait servi \u00e0 rien, alors qu&#8217;on avait prononc\u00e9 une peine de cinq ans de prison ferme pour une tournante. Elle aurait voulu que les auteurs s&#8217;excusent, or ils ont maintenu qu&#8217;elle \u00e9tait consentante. Elle en est sortie insatisfaite, elle n&#8217;a pas pu faire son deuil. Voir celui qui a tu\u00e9 un p\u00e8re ou un fr\u00e8re se mettre \u00e0 rire ou \u00e0 avaler les crayons pos\u00e9s devant lui est quelque chose d&#8217;horrible.  <\/p>\n<p><strong> Richard Rechtman. <\/strong> Cette question de la r\u00e9paration d\u00e9pend de chaque individu. On ne sait pas \u00e0 l&#8217;avance ce qui va permettre \u00e0 l&#8217;un ou l&#8217;autre de faire son deuil ou non. Donc je ne vois pas comment une institution, qui est l\u00e0 pour condamner, peut devenir le passage n\u00e9cessaire du deuil. Certains ne s&#8217;en remettent jamais, alors que la personne qu&#8217;ils ont perdue est morte dans le plus grand apaisement. D&#8217;autres qui ont vu dispara\u00eetre tous leurs proches de fa\u00e7on \u00e9pouvantable, comme c&#8217;est le cas de Cambodgiens avec lesquels je travaille, parviennent pourtant \u00e0 faire leur deuil. Il me para\u00eet tout \u00e0 fait normal qu&#8217;on tienne compte de la victime dans le proc\u00e8s, mais je ne vois pas pourquoi sa souffrance devrait \u00eatre prise en consid\u00e9ration. Cette notion tr\u00e8s subjective et difficile \u00e0 \u00e9valuer est valoris\u00e9e aujourd&#8217;hui. Du coup, d\u00e8s lors qu&#8217;un individu ne souffre pas, on minore des pratiques indignes mettant en cause son statut social, sa dignit\u00e9 humaine. Le droit de punir s&#8217;exerce de plus en plus au nom d&#8217;une \u00e9motion. C&#8217;est une chose de se pr\u00e9occuper du sort des victimes : c&#8217;est m\u00eame une \u00e9volution importante dans  l&#8217;histoire des vaincus, des domin\u00e9s. C&#8217;en est une autre de ne punir qu&#8217;au nom de ces personnes-l\u00e0. <\/p>\n<p><strong> Ce registre \u00e9motionnel ne permet-il pas aussi de justifier la mise en place d&#8217;un arsenal r\u00e9pressif ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> Dominique Nogu\u00e8res <\/strong> Derri\u00e8re la prise en compte l\u00e9gitime de la souffrance des victimes, notre soci\u00e9t\u00e9 cherche par tous les moyens \u00e0 contr\u00f4ler le fonctionnement de l&#8217;individu. Outre la comparution des personnes jug\u00e9es \u00ab irresponsables \u00bb, le projet de loi relative \u00e0 la culpabilit\u00e9 civile et \u00e0 la r\u00e9tention de s\u00fbret\u00e9 comporte un autre volet. Il permet de maintenir en r\u00e9tention deux ans, de fa\u00e7on \u00e9ternellement renouvelable, une personne qui a effectu\u00e9 sa peine pour des crimes et d\u00e9lits tr\u00e8s graves sur mineurs, si une commission estime qu&#8217;elle est dangereuse. Ce genre de mesures est destin\u00e9 \u00e0 \u00e9liminer tout risque inh\u00e9rent \u00e0 une vie en commun. On tente de verrouiller, d&#8217;enfermer, de contr\u00f4ler. Or il y aura toujours des gens violents. L&#8217;attention port\u00e9e aujourd&#8217;hui aux victimes t\u00e9moigne donc d&#8217;un changement complet de soci\u00e9t\u00e9. Celle-ci ne veut plus admettre l&#8217;existence d&#8217;un risque. Sous pr\u00e9texte de garantir la s\u00e9curit\u00e9, des textes qui outrepassent toutes les r\u00e8gles l\u00e9gales, d\u00e9mocratiques, sont adopt\u00e9s. <\/p>\n<p><strong> R.R. <\/strong> Ces mesures sont d&#8217;autant mieux accept\u00e9es qu&#8217;elles ne s&#8217;\u00e9noncent pas au nom de la soci\u00e9t\u00e9, mais au nom des victimes. Si ce n&#8217;\u00e9tait pas pour restaurer le psychisme d&#8217;un pauvre sujet, personne ne tol\u00e9rerait de telles lois. Le droit des victimes, sur la sc\u00e8ne p\u00e9nale, est un op\u00e9rateur. De fait, il n&#8217;existe n&#8217;a pas la moindre donn\u00e9e scientifique qui permette d&#8217;affirmer qu&#8217;un proc\u00e8s facilite le travail de deuil. En resituant cette question dans un cadre non pas individuel, mais politique et global, on comprend qu&#8217;elle sert \u00e0 faire passer un renforcement de l&#8217;arsenal p\u00e9nal.<\/p>\n<p><strong> E.S.-M. <\/strong> Le nombre de peines prononc\u00e9es \u00e0 perp\u00e9tuit\u00e9 a doubl\u00e9 en dix ans, alors que les crimes de sang n&#8217;ont pas augment\u00e9 depuis les ann\u00e9es 1970-1980. Il n&#8217;y a pas de r\u00e9alit\u00e9 sur laquelle s&#8217;appuyer pour punir davantage. C&#8217;est donc purement id\u00e9ologique. Un juge des victimes vient d&#8217;\u00eatre institu\u00e9 alors qu&#8217;il existe un juge d&#8217;application des peines d\u00e9j\u00e0 charg\u00e9 de v\u00e9rifier que le condamn\u00e9 respecte ses obligations vis-\u00e0-vis de la victime, comme celle de lui verser des dommages et int\u00e9r\u00eats, ou encore l&#8217;interdiction de la rencontrer. Le juge des victimes ne sert \u00e0 rien, si ce n&#8217;est de bo\u00eete \u00e0 lettres.<\/p>\n<p><strong> Nicolas Sarkozy a pris le parti des victimes \u00e0 de multiples reprises. Quelle est leur place dans son discours ? <\/strong> <\/p>\n<p><strong> E.S.-M. <\/strong> Ce registre compassionnel d\u00e9passe le champ du droit p\u00e9nal, il traverse tout son discours politique. La figure de la victime est centrale chez Nicolas Sarkozy, notamment lorsqu&#8217;il fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 Guy M\u00f4quet ou Jean Moulin. Au nom de la victime, il se pr\u00e9sente comme le seul recours contre les institutions. C&#8217;est le gouvernement qui fait la loi, si bien qu&#8217;il ne reste plus qu&#8217;un pouvoir ex\u00e9cutif qui se victimise lui-m\u00eame. <\/p>\n<p><strong> R.R. <\/strong> Je ne crois pas que Sarkozy soit aussi inventif que cela. Il se contente de radicaliser une tendance qui vise \u00e0 d\u00e9truire les institutions existantes au profit d&#8217;un gouvernement direct des individus par l&#8217;ex\u00e9cutif. Ce changement dans la fa\u00e7on de gouverner s&#8217;est mis en place depuis d\u00e9j\u00e0 un certain temps. La justice, l&#8217;universit\u00e9, l&#8217;\u00e9cole qui servaient de relais institutionnels ont perdu leur l\u00e9gitimit\u00e9 au profit d&#8217;un homme et de son gouvernement. Le droit des victimes, n\u00e9glig\u00e9es par les institutions, est le meilleur op\u00e9rateur de ces transformations. <\/p>\n<p><strong> D.N. <\/strong> Les  institutions, qui devraient assurer notre s\u00fbret\u00e9, sont d\u00e9faillantes. On n&#8217;a jamais donn\u00e9 les moyens au juge d&#8217;application des peines d&#8217;exercer son m\u00e9tier de fa\u00e7on correcte. La loi Perben II comportait certains aspects tr\u00e8s int\u00e9ressants, qui n&#8217;ont pas \u00e9t\u00e9 appliqu\u00e9s, permettant de faire en sorte que la peine soit comprise \u00e0 la fois par les victimes et par celui qui la subit. Il existe un arsenal l\u00e9gislatif extraordinaire qui n&#8217;est pas mis en place. Il est insupportable pour la victime de savoir \u00e0 l&#8217;avance que le condamn\u00e9 sortira gr\u00e2ce \u00e0 des am\u00e9nagements de peine dans quatre ou cinq ans et qu&#8217;alors, elle pourra se retrouver nez \u00e0 nez avec lui, dans le m\u00eame quartier. Elle a le sentiment que la justice n&#8217;a pas fait son travail. <\/p>\n<p><strong> E.S.-M. <\/strong> Les discours compassionnels s&#8217;adressent \u00e0 une victime virtuelle. Les victimes r\u00e9elles sont maltrait\u00e9es par l&#8217;institution. M\u00eame les peines am\u00e9nag\u00e9es, impliquant que la personne ait un logement, un travail ou une formation, ne le sont pas. Dans le Val-de-Marne, quand le tribunal prononce un sursis avec mise \u00e0 l&#8217;\u00e9preuve, il peut s&#8217;\u00e9couler un d\u00e9lai de trois ans \u00e0 l&#8217;expiration duquel les gens n&#8217;ont toujours pas vu le juge d&#8217;application des peines, d\u00e9bord\u00e9. L&#8217;insertion est pourtant une bonne garantie. Seulement 11 % des peines am\u00e9nag\u00e9es comme le sursis-mise \u00e0 l&#8217;\u00e9preuve ou la lib\u00e9ration conditionnelle r\u00e9cidivent. Dans le cas d&#8217;une peine ferme d&#8217;emprisonnement, ils sont 60 %. En mati\u00e8re de mineurs, c&#8217;est la m\u00eame chose. Les services \u00e9ducatifs en milieu ouvert ont \u00e9t\u00e9 \u00e9touff\u00e9s de telle sorte que la prison est devenue le seul recours efficace. <\/p>\n<p><strong> Peut-on parler de bonnes et de mauvaises victimes ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> R.R. <\/strong> Je dirais plut\u00f4t qu&#8217;il y a celles qu&#8217;on voit et celles qu&#8217;on ne voit pas. Avec le sociologue Didier Fassin (1), nous avons \u00e9tudi\u00e9 le cas de l&#8217;explosion de l&#8217;usine AZF \u00e0 Toulouse. Toute la population de la ville a \u00e9t\u00e9 reconnue victime de fa\u00e7on indiff\u00e9renci\u00e9e, m\u00eame ceux qui n&#8217;\u00e9taient pas pr\u00e9sents sur le site, au nom du traumatisme subi. Seuls les malades mentaux dont l&#8217;h\u00f4pital a \u00e9t\u00e9 d\u00e9truit et les ouvriers de l&#8217;usine chimique ont \u00e9t\u00e9 exclus de la communaut\u00e9 morale des victimes. Le sort des premiers, r\u00e9partis dans d&#8217;autres institutions, n&#8217;a pas suscit\u00e9 d&#8217;\u00e9motion particuli\u00e8re alors qu&#8217;ils font partie des populations les plus vuln\u00e9rables au stress post-traumatique. Ils sont rest\u00e9s invisibles. Quant aux salari\u00e9s, ils ont \u00e9t\u00e9 consid\u00e9r\u00e9s comme suspects. Nous avons aussi travaill\u00e9 sur les demandeurs d&#8217;asile. Venus de pays o\u00f9 se pratique la torture, ils doivent prouver individuellement par leur corps, leur psychisme, qu&#8217;ils ont r\u00e9ellement \u00e9t\u00e9 victimes de pers\u00e9cution. Tr\u00e8s peu y parviennent. Les habitants traumatis\u00e9s par l&#8217;explosion de l&#8217;usine AZF sont, dans leur majorit\u00e9, de bonnes victimes, contrairement aux demandeurs d&#8217;asile. Toulouse est un \u00e9v\u00e9nement collectif qu&#8217;il faut caract\u00e9riser pour s&#8217;en prot\u00e9ger. D\u00e9finir la condition des demandeurs d&#8217;asile dans sa globalit\u00e9 n\u00e9cessiterait de prendre parti contre les pays d&#8217;origine et donc de poser la question de la responsabilit\u00e9 de la France. C&#8217;est pourquoi on pr\u00e9f\u00e8re choisir un sujet pour l&#8217;\u00e9riger en victime. Ainsi, on ne d\u00e9signe pas l&#8217;\u00e9v\u00e9nement politique mais uniquement le traumatisme de celui qui l&#8217;a subi : Monsieur X. peut rester car on a trouv\u00e9 des traces prouvant qu&#8217;il a vraiment \u00e9t\u00e9 tortur\u00e9, ce qui n&#8217;implique pas que la torture se pratique dans son pays. Le discours sur les victimes recouvre bien une politique. <\/p>\n<p><strong> D.N. <\/strong> Le viol, qui se pratique dans de nombreux pays, est quasiment pr\u00e9sent\u00e9 comme culturel ! Les certificats m\u00e9dicaux que nous avons et qui attestent du traumatisme subi par les demandeurs d&#8217;asile ne sont pas consid\u00e9r\u00e9s par la Commission de recours comme un \u00e9l\u00e9ment fondamental. A la Ligue des droits de l&#8217;Homme, nous nous pr\u00e9occupons aussi beaucoup de la situation des Tch\u00e9tch\u00e8nes, forc\u00e9ment des victimes, mais dont la n\u00e9cessit\u00e9 de la prise en charge est tr\u00e8s peu reconnue.<\/p>\n<p><strong> R.R. <\/strong> Pour les reconna\u00eetre collectivement comme victimes, encore faudrait-il se prononcer sur la Russie&#8230; Quand les r\u00e9fugi\u00e9s d&#8217;Asie du Sud-Est sont arriv\u00e9s en France, ils ont tous \u00e9t\u00e9 d\u00e9clar\u00e9s r\u00e9fugi\u00e9s politiques, m\u00eame ceux qui ne l&#8217;\u00e9taient pas, parce que la France pouvait sans peine se prononcer sur les trois r\u00e9gimes en place au Vi\u00eatnam, au Laos et au Cambodge. Sur l&#8217;Afrique, cela lui est plus difficile. Alors, de temps en temps, le droit humanitaire permet tout au plus d&#8217;en sortir un ou deux du lot. <\/p>\n<p><strong> La politique compassionnelle occulte-t-elle des in\u00e9galit\u00e9s sociales ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> R.R. <\/strong> A Toulouse, tout le monde n&#8217;a pas \u00e9t\u00e9 traumatis\u00e9 de la m\u00eame mani\u00e8re. Les habitants du Mirail vivaient d\u00e9j\u00e0 dans des conditions \u00e9pouvantables que l&#8217;explosion de l&#8217;usine a achev\u00e9 de d\u00e9t\u00e9riorer. Pourtant, cet \u00e9v\u00e9nement a soudainement gomm\u00e9 des diff\u00e9rences sociales, des in\u00e9galit\u00e9s, qui ne cessent de se reproduire. Le crit\u00e8re de la souffrance humaine contribue \u00e0 les rendre invisibles.  <\/p>\n<p><strong> E.S.-M. <\/strong> La justice ne traite pas les victimes de la m\u00eame fa\u00e7on selon qu&#8217;elles sont dans la bonne ou la mauvaise cat\u00e9gorie. Les \u00e9trangers sans papiers sont expuls\u00e9s, alors qu&#8217;ils sont en proie \u00e0 des marchands de sommeil et \u00e0 des employeurs qui les font travailler au noir, avec les risques d&#8217;accidents du travail qui en d\u00e9coulent. Brice Hortefeux, le ministre de l&#8217;Immigration, de l&#8217;Int\u00e9gration, de l&#8217;Identit\u00e9 nationale <\/p>\n<p>et du Cod\u00e9veloppement, veut arriver \u00e0 25 000 expulsions par an. Ces victimes sont trait\u00e9es comme des coupables, des d\u00e9linquants, tandis que les patrons qui ont recours au travail au noir ne sont pas poursuivis. Le droit du travail va m\u00eame \u00eatre d\u00e9p\u00e9nalis\u00e9. En ce moment, la figure id\u00e9ale de la victime, c&#8217;est l&#8217;enfant. En revanche, la femme viol\u00e9e dans son pays d&#8217;origine n&#8217;est pas consid\u00e9r\u00e9e comme telle. Pourtant, les deux ont subi une agression sexuelle. <\/p>\n<p><strong> Nicole Guedj, ancienne secr\u00e9taire d&#8217;Etat aux Droits des victimes, a cr\u00e9\u00e9 en 2005 le num\u00e9ro vert \u00ab 08 victimes \u00bb. Il englobe : \u00ab violences, discriminations, accidents, catastrophes naturelles, vols, insultes, d\u00e9gradations, sida, drogue, alcoolisme&#8230; \u00bb Que vous inspire cet inventaire ? <\/strong>  <\/p>\n<p><strong> R.R. <\/strong> Je remarque que les in\u00e9galit\u00e9s sociales ne sont pas cit\u00e9es. Elles ne sont donc pas consid\u00e9r\u00e9es comme \u00e9tant du ressort de l&#8217;Etat. Pourtant, en \u00eatre victime, c&#8217;est conna\u00eetre un d\u00e9ficit de possibilit\u00e9s, de r\u00e9alisation dans sa vie, au nom d&#8217;une hi\u00e9rarchisation. Le gouvernement garantit ici que rien ne sera fait pour transformer cela. Guedj a r\u00e9ussi \u00e0 l\u00e9gitimer cette impossibilit\u00e9 de changer de groupe. Ce num\u00e9ro vert est aussi une mani\u00e8re pour l&#8217;Etat de parler au nom des associations qui f\u00e9d\u00e9raient le mouvement et sur lequel il n&#8217;avait pas la mainmise. <\/p>\n<p><strong> E.S.-M. <\/strong> Les infractions au droit du travail, les entraves \u00e0 la libert\u00e9 syndicale, sont absentes de la liste. Elles ne concernent pas les bonnes victimes. L&#8217;Etat p\u00e9nal a remplac\u00e9 l&#8217;Etat social. Au fur et \u00e0 mesure que le ch\u00f4mage se d\u00e9veloppe et que les services publics reculent, il vise de plus en plus \u00e0 punir et \u00e0 incarc\u00e9rer les d\u00e9favoris\u00e9s, les exclus d&#8217;une soci\u00e9t\u00e9 ultralib\u00e9rale. Au lieu de cr\u00e9er un secr\u00e9tariat d&#8217;Etat aux Droits des victimes, des structures publiques d&#8217;aide aux victimes comme les maisons de justice et du droit auraient pu \u00eatre d\u00e9velopp\u00e9es au sein de chaque tribunal, de chaque municipalit\u00e9, de chaque commissariat. Le probl\u00e8me des associations, celles de d\u00e9fense des victimes de p\u00e9dophilie par exemple, c&#8217;est qu&#8217;elles n&#8217;ont en g\u00e9n\u00e9ral aucune distance par rapport aux faits d\u00e9nonc\u00e9s. <\/p>\n<p><strong> Comment a \u00e9volu\u00e9, historiquement, la condition de victime ?  <\/strong><\/p>\n<p><strong> R.R. <\/strong> Au d\u00e9but du si\u00e8cle, la cat\u00e9gorie de victime appara\u00eet \u00e0 l&#8217;occasion des lois sur les accidents du travail. Et imm\u00e9diatement, les ouvriers sont suspects. Longtemps, le soup\u00e7on a pes\u00e9 sur leur souffrance psychique, comme sur celle des soldats. La notion de traumatisme permettait de dire que la personne \u00e9tait un l\u00e2che, un simulateur, qu&#8217;elle ne voulait pas aller \u00e0 la guerre ou retourner au travail. On cherchait l&#8217;int\u00e9r\u00eat qu&#8217;un individu avait \u00e0 se pr\u00e9senter comme traumatis\u00e9. M\u00eame aux yeux des psychanalystes, le traumatisme t\u00e9moignait au mieux d&#8217;une faiblesse d&#8217;esprit. Au milieu des ann\u00e9es 1960, les f\u00e9ministes expliquent aux Etats-Unis que cette notion traduit la r\u00e9alit\u00e9 d&#8217;une spoliation, d&#8217;une maltraitance, souvent de violences sexuelles qui ne pouvaient pas s&#8217;entendre autrement. Elle en est la trace ind\u00e9l\u00e9bile. Cette analyse rencontre la guerre du Vi\u00eatnam, d&#8217;o\u00f9 des v\u00e9t\u00e9rans traumatis\u00e9s reviennent sans avoir droit au statut de victimes de guerre. La psychiatrie am\u00e9ricaine, en train de se r\u00e9nover, invente alors l&#8217;\u00e9tat de stress post-traumatique qui permet aux f\u00e9ministes et aux v\u00e9t\u00e9rans de faire valoir leurs revendications. Ces soldats ne sont pas victimes d&#8217;avoir v\u00e9cu des atrocit\u00e9s mais de les avoir commises. Rambo a une n\u00e9vrose traumatique typique ! Pourtant, quand vous d\u00e9fendez aujourd&#8217;hui le droit des d\u00e9tenus, des condamn\u00e9s, vous apparaissez monstrueux et r\u00e9actionnaire. L&#8217;histoire a connu un renversement d&#8217;une maladie qui pousse \u00e0 la rente \u00e0 une maladie qui oblige l&#8217;Etat \u00e0 r\u00e9parer. Cette reconnaissance sociale des victimes, li\u00e9e aux mouvements f\u00e9ministes, l&#8217;Etat va avoir beau jeu de la r\u00e9cup\u00e9rer. C&#8217;est elle qui aujourd&#8217;hui lui permet de gouverner la soci\u00e9t\u00e9. Auparavant, on n&#8217;\u00e9tait pas prot\u00e9g\u00e9 contre un abus de pouvoir qui d\u00e9signait une opposition de classe \u00e0 classe. En faire \u00e9tat \u00e9tait d&#8217;autant plus compliqu\u00e9 que cela mettait en cause tout le syst\u00e8me. De nos jours, on peut obtenir r\u00e9paration pour harc\u00e8lement moral car cela revient \u00e0 d\u00e9noncer la responsabilit\u00e9 d&#8217;un individu responsable et de pr\u00e9server du coup la classe dominante. <\/p>\n<p><strong> Quel propos la gauche tient-elle sur les victimes ?  <\/strong>  <\/p>\n<p><strong> D.N. <\/strong> S\u00e9gol\u00e8ne Royal a essay\u00e9 de tenir un discours r\u00e9aliste, pendant la campagne pr\u00e9sidentielle, qui peut \u00eatre entendu : dire que la d\u00e9linquance n&#8217;existe pas est absurde. Mais elle n&#8217;est pas all\u00e9e au-del\u00e0, ce sont rest\u00e9s des propos creux autour de notions vagues comme l&#8217;ordre juste. Et puis elle voulait mettre en place des centres pour les mineurs d\u00e9linquants avec encadrement militaire sans chercher de cause aux d\u00e9lits qu&#8217;ils ont commis.  <\/p>\n<p><strong> E.S.-M. <\/strong> Deux gamins sur trois sont au ch\u00f4mage dans les quartiers de banlieue ! Les causes sociales de la d\u00e9linquance ont \u00e9t\u00e9 \u00e9tablies au XXe si\u00e8cle. Elles ont fait \u00e9voluer le droit p\u00e9nal, en tentant de cerner une situation sociale, \u00e9conomique et psychologique. La gauche a compl\u00e8tement abandonn\u00e9 cette id\u00e9e depuis le discours de Lionel Jospin qui affirme au congr\u00e8s de Villepinte, en octobre 1997, que la s\u00e9curit\u00e9 sera une priorit\u00e9 majeure de son gouvernement. La gauche a commenc\u00e9 \u00e0 pr\u00e9tendre que ce qui expliquait la d\u00e9linquance, c&#8217;\u00e9tait des causes individuelles comme la m\u00e9chancet\u00e9. Elle ne porte pas aujourd&#8217;hui d&#8217;alternative au populisme p\u00e9nal. <\/p>\n<p><strong> Propos recueillis par Marion Rousset <\/strong>       <\/p>\n<p>Paru dans<em> Regards <\/em> n\u00b046, d\u00e9cembre 2007<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Cens\u00e9 faciliter le deuil des victimes, un projet de loi vise \u00e0 faire compara\u00eetre les malades mentaux d\u00e9clar\u00e9s irresponsables dans une audience publique.  La r\u00e9paration psychologique est-elle du ressort de la justice ? 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