{"id":3008,"date":"2007-12-01T00:00:00","date_gmt":"2007-11-30T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/les-riches-veulent-leur-part-du3008\/"},"modified":"2007-12-01T00:00:00","modified_gmt":"2007-11-30T23:00:00","slug":"les-riches-veulent-leur-part-du3008","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=3008","title":{"rendered":"Les riches veulent leur part du ghetto. Entretien avec Michel Pin\u00e7on et Monique Pin\u00e7on-Charlot*"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Pionniers dans l&#8217;\u00e9tude de la bourgeoisie, les sociologues Michel Pin\u00e7on et Monique Pin\u00e7on-Charlot continuent leurs investigations avec Les Ghettos du gotha, o\u00f9  ils entrent dans les espaces altiers de l&#8217;aristocratie de l&#8217;argent. Aux sources du m\u00e9canisme dominant-domin\u00e9, visite guid\u00e9e. <\/p>\n<p>Les sociologues Monique Pin\u00e7on-Charlot et Michel Pin\u00e7on ont p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 dans les ghettos du gotha, ces espaces prot\u00e9g\u00e9s que la bourgeoisie d\u00e9fend bec et ongles. Ils y ont pass\u00e9 du temps, se sont fait inviter \u00e0 d\u00e9jeuner, ont appris \u00e0 mieux conna\u00eetre leurs habitants fortun\u00e9s. En appr\u00e9hendant les arcanes du pouvoir de fa\u00e7on concr\u00e8te, par le biais de ses r\u00e9seaux et de ses cercles, leur enqu\u00eate donne du sens au capital et autres gros mots, abstraits et coupables, qui sont devenus des slogans. Sous leur plume, la domination s&#8217;incarne. \u00ab Communautarisme \u00bb, \u00abghettos \u00bb, mais aussi \u00ab collectivisme \u00bb et \u00ab militantisme \u00bb : loin de d\u00e9signer les quartiers et les populations d\u00e9favoris\u00e9s, ce vocabulaire est ici d\u00e9tourn\u00e9 de son  usage habituel, et purg\u00e9 des clich\u00e9s qui peuvent en d\u00e9couler. Il regagne ainsi en pertinence. Moins myst\u00e9rieux, moins \u00e9crasant, le fonctionnement des hautes sph\u00e8res de la soci\u00e9t\u00e9 est du coup d\u00e9sacralis\u00e9, plus facile \u00e0 appr\u00e9hender. Si Les Ghettos du gotha pr\u00e9sente une r\u00e9alit\u00e9 complexe, il brise aussi le sentiment d&#8217;impuissance face \u00e0 un pouvoir m\u00e9connu, invisible, d\u00e9sincarn\u00e9. Les Pin\u00e7on-Charlot viennent de prendre leur retraite du CNRS. Ils en profitent pour revenir sur leur cheminement solitaire. D\u00e9sol\u00e9s de ne pas avoir fait \u00e9cole, ils expliquent la difficult\u00e9 \u00e0 p\u00e9n\u00e9trer au sein des grandes familles quand on n&#8217;en est pas issu, donnant \u00e0 lire la part d&#8217;ombre du travail sociologique. Marion Rousset <\/p>\n<p><strong>  En quoi la grande bourgeoisie constitue-t-elle une classe sociale, et m\u00eame \u00ab la r\u00e9alisation la plus achev\u00e9e \u00bb de cette notion ? <\/strong><\/p>\n<p>Monique Pin\u00e7on-Charlot. La grande bourgeoisie est peut-\u00eatre la seule classe au sens marxiste du terme. C&#8217;est une classe en soi, qui partage des conditions et des lieux de vie, une sociabilit\u00e9 commune. C&#8217;est aussi une classe pour soi, mobilis\u00e9e pour sa reproduction, pour le maintien des avantages acquis et la transmission des positions dominantes au sein de la confr\u00e9rie des grandes familles. Les gros patrimoines, forts de millions, voire de milliards d&#8217;euros, portent en eux-m\u00eames les germes de la n\u00e9cessit\u00e9 de transmettre. Il leur faut donc r\u00e9ussir \u00e0 fabriquer des h\u00e9ritiers aptes \u00e0 capter l&#8217;h\u00e9ritage, \u00e0 travers une \u00e9ducation et une socialisation sp\u00e9cifiques. Pour \u00e9viter les m\u00e9salliances, il existe le syst\u00e8me des rallyes. Ces soir\u00e9es dansantes entre semblables viennent pallier la disparition des mariages arrang\u00e9s. Cette classe existe en tant que telle car elle fonctionne sur tous les fronts, dans tous les instants, sur le mode de la cooptation. C&#8217;est elle qui d\u00e9cide qui fait partie du groupe, qui est un bon voisin, qui peut pr\u00e9tendre adh\u00e9rer \u00e0 tel cercle ou \u00eatre invit\u00e9 \u00e0 tel d\u00eener. Elle est extr\u00eamement active, performante, consciente, exigeante. <\/p>\n<p><strong> Qui fait partie de ce groupe ? Quelles sont ses fronti\u00e8res ? <\/strong><\/p>\n<p>Michel Pin\u00e7on. Il a la particularit\u00e9 de d\u00e9finir lui-m\u00eame ses fronti\u00e8res gr\u00e2ce \u00e0 un processus rigoureux de cooptation qui se manifeste dans les cercles, les d\u00eeners, les rallyes. Il comprend des fractions de classes diff\u00e9rentes, comme les nobles et les bourgeois. Pour entrer dans les ghettos du gotha, les nouveaux riches doivent montrer patte blanche. Ne sont int\u00e9gr\u00e9s que ceux qui sont capables, en deux ou trois g\u00e9n\u00e9rations, de constituer une dynastie et d&#8217;allier \u00e0 la richesse \u00e9conomique de la richesse sociale et culturelle. Cet anoblissement ne concerne jamais un individu, mais toujours une famille. Bernard Arnault et Fran\u00e7ois Pinault (1) sont deux cas exemplaires d&#8217;une int\u00e9gration r\u00e9ussie. L&#8217;expression \u00ab aristocratie de l&#8217;argent \u00bb que nous employons pour d\u00e9signer cette classe sociale nous permet de casser les cat\u00e9gories usuelles comme celles des cadres sup\u00e9rieurs ou des patrons du commerce et de l&#8217;industrie \u00e9labor\u00e9es par l&#8217;Insee. Si elles sont utiles, elles ne permettent pas de cerner cette haute soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p><strong> Quel enseignement peut-on tirer de l&#8217;\u00e9tude des lieux prot\u00e9g\u00e9s que vous \u00e9tudiez, les \u00ab ghettos du gotha \u00bb ? <\/strong><\/p>\n<p>M.P.-C. Le pouvoir de l&#8217;argent est aussi un pouvoir sur l&#8217;espace et le temps. Les dominants habitent les beaux espaces, amples et lumineux, pleins de verdure, d&#8217;histoire et de culture. Le patrimoine, c&#8217;est eux. C&#8217;est ainsi qu&#8217;ils transforment naturellement leurs int\u00e9r\u00eats particuliers en int\u00e9r\u00eats universels. Qui serait d&#8217;accord pour construire un h\u00f4pital au c\u0153ur de la place de la Concorde ? Les grandes fortunes, dans la pr\u00e9servation de leurs espaces, d\u00e9montrent leur efficacit\u00e9. Neuilly, commune tr\u00e8s agr\u00e9able \u00e0 vivre, est travers\u00e9e par la grande avenue Charles-de-Gaulle, v\u00e9ritable autoroute urbaine o\u00f9 circulent chaque jour 160 000 v\u00e9hicules au grand dam des habitants qui se sont mobilis\u00e9s. Nicolas Sarkozy, maire de cette ville pendant presque vingt ans et pr\u00e9sident du conseil g\u00e9n\u00e9ral des Hauts-de-Seine jusqu&#8217;en juillet 2007, suit ce dossier de tr\u00e8s pr\u00e8s. Il r\u00e9clame l&#8217;enfouissement de cette route nationale 13, rebaptis\u00e9e ainsi pour signifier que c&#8217;est \u00e0 l&#8217;Etat de payer, et non \u00e0 la ville. Nanterre est \u00e9galement travers\u00e9e par des autoroutes et de grandes nationales, \u00e0 l&#8217;instar de Bagnolet, Les Lilas, Bourg-la-Reine&#8230; Mais cette avenue est un axe historique du pouvoir et de la richesse qui prend naissance dans les frondaisons du jardin des Tuileries et se poursuit jusque dans la for\u00eat de Saint-Germain-en-Laye. De plus, Neuilly est situ\u00e9e exactement entre l&#8217;Arc de Triomphe et l&#8217;Arche de la D\u00e9fense. Au nom de la l\u00e9gitimit\u00e9 culturelle et historique, il est pr\u00e9sent\u00e9 comme normal que les contribuables d\u00e9boursent un milliard d&#8217;euros pour cette op\u00e9ration. L&#8217;exemple de l&#8217;autoroute A86 formant un superp\u00e9riph\u00e9rique autour de Paris est aussi \u00e9loquent. Si elle saigne \u00e0 vif Nanterre, elle n&#8217;affecte pas Rueil-Malmaison : un \u00e9norme tunnel d&#8217;une longueur de 22,5 kilom\u00e8tres, allant jusqu&#8217;\u00e0 Jouy-en-Josas, va \u00eatre construit. Les beaux espaces de l&#8217;Ouest seront totalement pr\u00e9serv\u00e9s. Quand il y a de l&#8217;argent, on peut d\u00e9ployer une technologie \u00e9poustouflante pour tout enterrer dans de tr\u00e8s bonnes conditions. <\/p>\n<p><strong> Nicolas Sarkozy est-il un repr\u00e9sentant de cette population ? <\/strong><\/p>\n<p>M.P. C&#8217;est un porte-parole. Au second tour de l&#8217;\u00e9lection pr\u00e9sidentielle, il a obtenu 87 % des voix \u00e0 Neuilly. Un score plus \u00e9lev\u00e9 que dans les beaux quartiers de Paris. Les r\u00e9sultats sont l\u00e0, clairs et sans ambigu\u00eft\u00e9. Ses \u00e9lecteurs ont d&#8217;ailleurs \u00e9t\u00e9 r\u00e9compens\u00e9s imm\u00e9diatement par le paquet fiscal. Reste \u00e0 savoir comment va \u00eatre per\u00e7ue sa fa\u00e7on de se mettre en avant. La personnalit\u00e9 d\u00e9monstrative de Sarkozy tranche sur la r\u00e9serve de bon ton dans la grande bourgeoisie. Il donne \u00e0 voir ses vacances, ses liens avec les plus gros capitaines d&#8217;industrie, son go\u00fbt pour la richesse. Jusqu&#8217;\u00e0 pr\u00e9sent, la grande bourgeoisie valorise la discr\u00e9tion. Le pouvoir, pour fonctionner, doit \u00eatre m\u00e9connu : \u00ab Pour vivre heureux, vivons cach\u00e9s. \u00bb  <\/p>\n<p><strong> Vous mettez en garde le lecteur \u00e0 plusieurs reprises contre la th\u00e9orie du complot. Que vous inspire ce mode d&#8217;explication ? <\/strong><\/p>\n<p>M.P.-C. C&#8217;est une explication facile. Devant un Nicolas Sarkozy omnipr\u00e9sent, les fonds de pension am\u00e9ricains et les organigrammes abstraits, il est ais\u00e9 d&#8217;imaginer une conspiration. C&#8217;est cela, la th\u00e9orie du complot : d\u00e9signer nomm\u00e9ment des individus qui d\u00e9velopperaient une strat\u00e9gie consciente d&#8217;enrichissement personnel et de m\u00e9pris vis-\u00e0-vis du reste de la soci\u00e9t\u00e9. La m\u00e9taphore de la toile d&#8217;araign\u00e9e est une image plus ad\u00e9quate pour montrer le fonctionnement de l&#8217;oligarchie financi\u00e8re. Celle-ci tisse, en effet, des r\u00e9seaux sans fin, inextricablement imbriqu\u00e9s, qui font son efficacit\u00e9 : familles, cercles, conseils d&#8217;administration, rallyes, associations, \u0153uvres de b\u00e9n\u00e9volat, m\u00e9c\u00e9nat&#8230; Cette liste pourrait se d\u00e9cliner \u00e0 l&#8217;infini. Les d\u00eeners, par exemple, sont toujours tr\u00e8s peu intimes. Dans n&#8217;importe quel riche appartement ou h\u00f4tel particulier, il y a plusieurs salons et les fauteuils se comptent par dizaines. Tout est con\u00e7u pour faciliter la sociabilit\u00e9. Dans ce contexte, la solidarit\u00e9 va de soi. Gr\u00e2ce au syst\u00e8me de cooptation, on est garanti de rendre service \u00e0 un autre soi-m\u00eame, sans m\u00eame avoir besoin de le conna\u00eetre. On ne peut pas se tromper. Du coup, tout se fait dans la rapidit\u00e9 et la confiance. <\/p>\n<p><strong> Sous couvert d&#8217;individualisme, vous montrez que la grande bourgeoisie est en r\u00e9alit\u00e9 collectiviste&#8230; <\/strong><\/p>\n<p>M.P. Nous avons \u00e9crit que cette population avance sous le masque de l&#8217;individualisme et du m\u00e9rite personnel, alors que, soucieuse de transmettre des avantages acquis, elle d\u00e9fend discr\u00e8tement des int\u00e9r\u00eats collectifs. Mais il faut se m\u00e9fier de ne pas lui pr\u00eater du coup une strat\u00e9gie de cachotti\u00e8re. Il aurait peut-\u00eatre mieux valu \u00e9crire : \u00ab Tout se passe comme si elle avan\u00e7ait masqu\u00e9e. \u00bb Car la grande bourgeoisie n&#8217;est pas au c\u0153ur d&#8217;un complot machiav\u00e9lique, elle agit ainsi de fa\u00e7on \u00ab spontan\u00e9e \u00bb, en raison m\u00eame de son mode d&#8217;\u00e9ducation. <\/p>\n<p><strong> A contre-pied des id\u00e9es re\u00e7ues, vous \u00e9voquez m\u00eame le \u00ab militantisme \u00bb de ce milieu&#8230;   <\/strong><\/p>\n<p>M.P.-C. Ils seraient pr\u00eats \u00e0 se cadenasser entre deux \u00e9oliennes ! En d\u00e9fendant l&#8217;environnement et le patrimoine, les monuments historiques et les lieux de m\u00e9moire, ils prot\u00e8gent aussi leurs espaces. Leur militantisme est d&#8217;une efficacit\u00e9 extraordinaire. Il se traduit par des r\u00e9unions, des coups de t\u00e9l\u00e9phone, du lobbying. Il a m\u00eame \u00e9t\u00e9 inscrit dans un arr\u00eat\u00e9 minist\u00e9riel qui r\u00e9unit les pr\u00e9sidents d&#8217;une dizaine d&#8217;associations une fois tous les six mois avec le ministre de la Culture. Ce ne sont pas les enseignants, les chercheurs, les employ\u00e9s, le personnel de service, les ouvriers qui font les lois. Ce sont eux.   <\/p>\n<p><strong> Vous racontez que \u00ab p\u00e9n\u00e9trer dans un cercle, c&#8217;est partir en voyage, dans une contr\u00e9e peupl\u00e9e par une seule ethnie : tout le monde se ressemble \u00bb. Cette ressemblance, comme au sein d&#8217;une m\u00eame famille li\u00e9e par la naissance, est-elle sp\u00e9cifique \u00e0 cette classe sociale ?   <\/strong><\/p>\n<p>M.P. On ne cesse de parler de \u00ab ghetto \u00bb, de \u00ab communautarisme \u00bb, \u00e0 propos des banlieues d\u00e9favoris\u00e9es. Or, les vrais ghettos, je ne les connais que dor\u00e9s, dans les beaux quartiers. Neuilly, la Villa Montmorency, tous les endroits que nous avons \u00e9tudi\u00e9s, sont peupl\u00e9s par une communaut\u00e9 de gens de m\u00eame naissance. Autrefois, le \u00ab sang bleu \u00bb d\u00e9signait la noblesse. L&#8217;expression vient d&#8217;Espagne. Le pauvre paysan travaillant sous le soleil dur de l&#8217;Andalousie \u00e9tait tout bronz\u00e9, alors que l&#8217;aristocratie espagnole se devait d&#8217;avoir la peau tr\u00e8s blanche qui laissait voir en transparence des veines bleut\u00e9es. Cette image renvoie \u00e0 la naturalisation des privil\u00e8ges. Pour qu&#8217;ils soient une arme de pouvoir, il faut qu&#8217;ils soient incorpor\u00e9s, qu&#8217;ils deviennent corps. Il suffit de se promener \u00e0 Neuilly ou dans le nord du 16e arrondissement, \u00e0 Paris, pour ne croiser que des corps fins et redress\u00e9s, des ports de t\u00eate altiers, des v\u00eatements \u00e9l\u00e9gants et traditionnels. Il existe une v\u00e9ritable somatisation des rapports sociaux qui permet aux bourgeois de se reconna\u00eetre entre eux, imm\u00e9diatement, et de passer de la domination \u00e9conomique \u00e0 la domination symbolique. L&#8217;apport de Bourdieu par rapport \u00e0 Marx est d&#8217;avoir montr\u00e9 que, pour qu&#8217;il y ait exploitation sans r\u00e9volution, les domin\u00e9s doivent accepter la l\u00e9gitimit\u00e9 des dominants. Cela passe par le corps, la culture, une fa\u00e7on de parler, une courtoisie de tous les instants, une politesse extr\u00eame qui d\u00e9sarme n&#8217;importe quel adversaire. <\/p>\n<p><strong> Quel est l&#8217;h\u00e9ritage de Bourdieu ?  <\/strong><\/p>\n<p>M.P. Il nous a donn\u00e9 toutes les cl\u00e9s pour enqu\u00eater sur la grande bourgeoisie. Lui-m\u00eame avait fourni un travail impressionnant sur les patrons, mais sans faire d&#8217;entretiens. Il n&#8217;a pas rencontr\u00e9 Guy de Rothschild ou Roger Martin, pr\u00e9f\u00e9rant utiliser la presse. Lorsqu&#8217;il disait qu&#8217;il n&#8217;aurait recueilli que de la langue de bois, il \u00e9tait dans l&#8217;autojustification. Bourdieu a pr\u00e9par\u00e9 le terrain mais il a sous-estim\u00e9 l&#8217;influence des cercles. Nous nous sommes fait inviter, nous avons d\u00e9jeun\u00e9 dans les cercles, nous avons saisi le fonctionnement des r\u00e9seaux par des conversations, des contacts. <\/p>\n<p><strong> Est-il difficile de s&#8217;introduire dans ces lieux prot\u00e9g\u00e9s ? <\/strong><\/p>\n<p>M.P.-C. Les barri\u00e8res ne sont pas n\u00e9cessairement mat\u00e9rielles, mais il existe des barri\u00e8res symboliques bien plus efficaces. Tout est fait pour que les chercheurs, passant de s\u00e9minaires en colloques, travaillent sur les domin\u00e9s plut\u00f4t que sur la richesse. Les sociologues sont un peu au carrefour du christianisme et du marxisme, tous deux en perte de vitesse. La religion catholique condamnait le pr\u00eat d&#8217;argent en dehors du travail pour des raisons morales et la th\u00e9orie marxiste a consid\u00e9r\u00e9 que toute richesse devait \u00eatre le fruit du travail. Pour des tas d&#8217;autres raisons, les chercheurs au CNRS pr\u00e9f\u00e8rent mille fois baisser la t\u00eate que la lever. Lorsqu&#8217;ils font des entretiens dans des HLM, ils sentent qu&#8217;ils n&#8217;ont pas trop mal r\u00e9ussi alors que dans les salons de 100 m2  avenue Foch, ils se sentent mal \u00e0 l&#8217;aise. Avec Michel, nous avons mauvais caract\u00e8re. Nous trouvions anormal de laisser \u00e0 l&#8217;abri de l&#8217;investigation sociologique tout un pan de la soci\u00e9t\u00e9. Donc en 1986, nous avons d\u00e9cid\u00e9 de travailler ensemble sur les grandes fortunes. Nous avons \u00e9t\u00e9 aid\u00e9s par un de nos coll\u00e8gues, Paul Rendu, qui \u00e9tait issu de ce milieu et qui nous a ouvert les portes de la bourgeoisie de Neuilly. Et puis j&#8217;ai retrouv\u00e9 une femme que j&#8217;avais connue. Ayant \u00e9pous\u00e9 un noble, elle nous a ouvert les portes de la noblesse parisienne.<\/p>\n<p><strong> Est-ce important d&#8217;avoir des cl\u00e9s comme celles-ci ? <\/strong><\/p>\n<p>M.P. Au d\u00e9part, \u00e7a l&#8217;est. Sauf si vous avez du capital social derri\u00e8re vous. Le fait que nous soyons un couple uni depuis longtemps a \u00e9t\u00e9 d\u00e9cisif : nous formions nous-m\u00eame une petite famille, or celle-ci est au c\u0153ur du dispositif de la reproduction des positions dominantes. Nous avons construit notre propos dans un va-et-vient constant avec le milieu aupr\u00e8s duquel nous avons enqu\u00eat\u00e9. Cela n&#8217;a pas toujours \u00e9t\u00e9 facile et nous avons m\u00eame \u00e9prouv\u00e9 de la souffrance parfois dans ce travail de terrain. <\/p>\n<p><strong> \u00ab Souffrance \u00bb est un mot fort&#8230;  <\/strong><\/p>\n<p>M.P.-C. Cette souffrance, Michel l&#8217;a ressentie plus violemment que moi. Nous ne sommes jamais comme des poissons dans l&#8217;eau, ni l&#8217;un ni l&#8217;autre, dans aucune situation. Nous avons toujours \u00e9t\u00e9, pour des raisons totalement diff\u00e9rentes, dans le mal-\u00eatre. Lorsque nous entrons dans les demeures des grands bourgeois, nous sommes pris d&#8217;un sentiment d&#8217;inf\u00e9riorit\u00e9. Ce sont des gens qui vous d\u00e9sarment. Ils sont d&#8217;une politesse exquise, tout de suite ils vous font un compliment. Je me sentais soudain petite, mal habill\u00e9e, avec des mains de travailleuse et l&#8217;impression que mon corps ne correspondait pas au corps dominant dans ce milieu. Michel, lui, avait le sentiment de mal s&#8217;exprimer, il a grandi dans un minuscule trois-pi\u00e8ces o\u00f9 son corps n&#8217;\u00e9tait jamais mis en sc\u00e8ne, on ne le voyait jamais en entier tellement les meubles prenaient toute la place dans l&#8217;appartement. <\/p>\n<p><strong> L&#8217;id\u00e9e du d\u00e9clin de la grande bourgeoisie est assez r\u00e9pandue. A quoi tient-elle ? <\/strong><\/p>\n<p>M.P. Nos coll\u00e8gues pensaient que nous nous trompions d&#8217;objet quand nous avons commenc\u00e9. C&#8217;\u00e9tait le regard int\u00e9ress\u00e9 de sociologues incapables de travailler sur ce milieu. Aujourd&#8217;hui, nous avons le triomphe modeste, mais l&#8217;\u00e9lection de Nicolas Sarkozy nous a donn\u00e9 raison. Les grandes familles qui forment l&#8217;oligarchie financi\u00e8re sont propri\u00e9taires de nombreux journaux et des principales entreprises industrielles et bancaires. Pourtant, m\u00eame un parti comme le PCF pr\u00e9f\u00e8re parler du grand capital, ou autrefois du capitalisme monopoliste d&#8217;Etat, que d&#8217;appr\u00e9hender ce r\u00e9seau constitu\u00e9 par l&#8217;aristocratie de l&#8217;argent. D\u00e9crire une classe mobilis\u00e9e, en chair et en os, dans laquelle \u00e9voluent des personnes sympathiques, c&#8217;est dur et d\u00e9senchanteur. <\/p>\n<p><strong> La publication de ce livre co\u00efncide avec votre d\u00e9part \u00e0 la retraite. L&#8217;occasion de montrer les ressorts de votre travail de sociologue&#8230;  <\/strong><\/p>\n<p>M.P.-C. Cette enqu\u00eate a la particularit\u00e9 d&#8217;avoir \u00e9t\u00e9 enti\u00e8rement film\u00e9e. Si nous avons accept\u00e9 d&#8217;\u00eatre suivis en permanence par une \u00e9quipe de France 3, malgr\u00e9 la lourdeur du dispositif, c&#8217;est parce que nous partions \u00e0 la retraite. Nous regrettons de ne pas avoir fait \u00e9cole, que peu d&#8217;\u00e9tudiants ne se soient mis sur nos bris\u00e9es. Des \u00e9tudes existent sur les cadres sup\u00e9rieurs ou sur les dirigeants d&#8217;entreprises, mais la grande bourgeoisie reste tr\u00e8s peu explor\u00e9e. Peut-\u00eatre ce film permettra-t-il de d\u00e9samorcer la violence symbolique inh\u00e9rente aux recherches sur cette classe sociale. <strong> Entretien r\u00e9alis\u00e9 par Marion Rousset <\/strong><\/p>\n<p>*Monique Pin\u00e7on-Charlot et Michel Pin\u00e7on , Les ghettos du gotha, comment la bourgeoisie d\u00e9fend ses espaces. Seuil, 2007, 19 e<\/p>\n<p>Paru dans<em> Regards <\/em> n\u00b046, D\u00e9cembre 2008<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Pionniers dans l&#8217;\u00e9tude de la bourgeoisie, les sociologues Michel Pin\u00e7on et Monique Pin\u00e7on-Charlot continuent leurs investigations avec Les Ghettos du gotha, o\u00f9  ils entrent dans les espaces altiers de l&#8217;aristocratie de l&#8217;argent. Aux sources du m\u00e9canisme dominant-domin\u00e9, visite guid\u00e9e. <\/p>\n","protected":false},"author":573,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[297],"class_list":["post-3008","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web","tag-inegalites"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3008","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/573"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=3008"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3008\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=3008"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=3008"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=3008"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}