{"id":2997,"date":"2007-11-01T00:00:00","date_gmt":"2007-10-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/walser-un-ecrivain-qui-danse-dans2997\/"},"modified":"2007-11-01T00:00:00","modified_gmt":"2007-10-31T23:00:00","slug":"walser-un-ecrivain-qui-danse-dans2997","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=2997","title":{"rendered":"Walser, un \u00e9crivain qui  danse dans les marges"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Multiplication des parutions et des traductions de l&#8217;\u00e9crivain suisse Robert Walser. Occasion de parler et de d\u00e9fendre la lecture de cet auteur discr\u00e8tement subversif. <\/p>\n<p>Robert Walser a tout pour exciter la l\u00e9gende, sa biographie en a les quatre piliers n\u00e9cessaires : pauvret\u00e9, folie, insucc\u00e8s, g\u00e9nie. Quoiqu&#8217;il faudrait relativiser l&#8217;insucc\u00e8s, on se pla\u00eet, comme pour  le justifier, \u00e0 rappeler dans toute pr\u00e9sentation, qu&#8217;il \u00e9tait admir\u00e9 \u00ab des plus grands \u00bb, Kafka, Walter Benjamin, Hermann Hesse, Robert Musil. Et puis rapport nonchalamment subversif \u00e0 tout ordre social, une mort un soir de No\u00ebl 1956 dans la neige, l&#8217;existence de manuscrits posthumes rest\u00e9s longtemps \u00e9nigmatiques, une forme de m\u00e9lancolie, etc. Autant de motifs qui viennent nourrir un petit mythe et s\u00e9duire l&#8217;\u00e9poque. Et comme pour tout auteur de ce calibre, il y a les aficionados et ceux qui en entendent parler pour la premi\u00e8re fois. Puiss\u00e9-je m&#8217;adresser aux derniers et qu&#8217;ils rejoignent la n\u00e9buleuse heureuse des premiers.<\/p>\n<p><strong> SERVICE, MARGINALIT\u00c9 ET AVANT-GARDE <\/strong> <\/p>\n<p>Robert Walser na\u00eet le 15 avril 1878 \u00e0 Bienne, en Suisse. Sa m\u00e8re est la fille d&#8217;un forgeron de l&#8217;Emmental. C&#8217;est d&#8217;elle dont on dira qu&#8217;il tenait une lourde h\u00e9r\u00e9dit\u00e9 \u00ab nerveuse \u00bb, le motif des \u00ab nerfs \u00bb \u00e9tant le paradigme de lecture \u00e0 la fois m\u00e9dical, social et id\u00e9ologique de toute l&#8217;\u00e9poque du tournant du si\u00e8cle. Son p\u00e8re descend d&#8217;une famille de nobles appenzellois, parmi lesquels on compte plusieurs pasteurs, dont le grand-p\u00e8re de l&#8217;auteur.<\/p>\n<p>Son p\u00e8re, Adolph, apprend le m\u00e9tier de relieur et ouvre \u00e0 Bienne un magasin de papeterie et de jouets. L&#8217;\u00e9chec commercial de sa boutique l&#8217;oblige \u00e0 placer le jeune Robert, \u00e2g\u00e9 de 14 ans, en apprentissage. On d\u00e9cide qu&#8217;il sera commis de banque car il poss\u00e8de une belle graphie. S&#8217;engage alors la longue liste des m\u00e9tiers que Walser pratiquera, li\u00e9s \u00e0 l&#8217;\u00e9criture et au service : commis, domestique, employ\u00e9, copiste, secr\u00e9taire. Le motif du service, d\u00e9clin\u00e9 et d\u00e9ploy\u00e9 de la politesse \u00e0 la servitude, est tr\u00e8s pr\u00e9gnant dans l&#8217;\u0153uvre, par exemple dans l&#8217;autobiographique<em> Homme \u00e0 tout faire <\/em>. Motif qui appara\u00eet souvent sous la forme paradoxale de la contestation et de l&#8217;ironie : manifester son respect d&#8217;une fa\u00e7on si accomplie et appuy\u00e9e que le geste en renverse l&#8217;enjeu et produit un effet de subversion paradoxale. Quelque part une sorte d&#8217;\u00e9l\u00e9gant Chve\u00efk (1) suisse, donc. <\/p>\n<p>Se d\u00e9gagent quatre p\u00e9riodes successives dans la vie de Walser : de 1895 \u00e0 1904, o\u00f9 il change fr\u00e9quemment de ville, entre B\u00e2le et Zurich, dans une errance de logis et d&#8217;emploi. Il ne reste en poste que le temps de r\u00e9unir l&#8217;argent n\u00e9cessaire pour pouvoir \u00e9crire quelques semaines et commence d&#8217;\u00eatre publi\u00e9 dans des revues litt\u00e9raires d&#8217;avant-garde, dans le contexte tr\u00e8s f\u00e9cond et turbulent des renouvellements formels du tournant du si\u00e8cle dans toute l&#8217;Europe artistique. De 1905 \u00e0 1913, il part vivre \u00e0 Berlin. Il y rejoint son fr\u00e8re Karl, qui fait en Allemagne une brillante carri\u00e8re d&#8217;illustrateur-d\u00e9corateur et continue d&#8217;y publier. De 1913 \u00e0 1929, il trouve refuge dans sa ville natale, Bienne, puis \u00e0 Berne, partageant son temps entre promenades et \u00e9criture. Il vit dans une grande pauvret\u00e9, louant une petite chambre d&#8217;h\u00f4tel, dans un grand isolement. Enfin, les vingt-sept derni\u00e8res ann\u00e9es de sa vie, de 1929 \u00e0 1956, \u00e0 l&#8217;asile psychiatrique de Waldau, puis dans celui d&#8217;Herisau. Lui qui avait envi\u00e9 H\u00f6lderlin d&#8217;avoir pu passer les trente derni\u00e8res ann\u00e9es de sa vie<em> \u00ab \u00e0 r\u00eaver dans un modeste coin \u00bb <\/em>, il reproduit cette fin de vie, n&#8217;\u00e9crivant plus, se promenant, ne communiquant avec les autres qu&#8217;exceptionnellement. <\/p>\n<p><strong> FEUILLETONS ET MICROGRAMMES <\/strong><\/p>\n<p>Ces quatre p\u00e9riodes sont travers\u00e9es par le fil de l&#8217;\u00e9criture : il publie ses premiers textes au tournant du si\u00e8cle : en 1898,  des po\u00e8mes dans les pages litt\u00e9raires du<em> Bund <\/em> de Berne, en 1904, son premier livre,<em> Les R\u00e9dactions de Fritz Kocher <\/em>. Puis sont publi\u00e9s<em> Les Enfants Tanner <\/em> (1907),<em> L&#8217;Homme \u00e0 tout faire <\/em> (1908),<em> Jacob von Gunten <\/em> (1909). Maigre succ\u00e8s commercial mais reconnaissance par quelques pairs, on l&#8217;a dit. Il se vouera progressivement \u00e0 des chroniques courtes, des r\u00e9cits de petite dimension qui, paraissant dans des revues et journaux, lui assurent de petits revenus. Ses critiques paraissent n\u00e9anmoins dans de grands journaux, parfois \u00e0 l&#8217;\u00e9tranger. C&#8217;est la p\u00e9riode magnifique de la presse \u00e9crite, plus de cent quotidiens \u00e0 Berlin au tournant du si\u00e8cle par exemple. Et l&#8217;\u00e9poque o\u00f9 les \u00e9crivains tentent de gagner leur vie dans les \u00ab feuilletons \u00bb, o\u00f9 se d\u00e9veloppe toute cette population d&#8217;\u00e9crivains-journalistes, de gens de lettres qui produisent et sont produits par cette presse o\u00f9 se distinguent progressivement les rubriques politique, culture, \u00e9conomie. Puis l&#8217;\u00e9criture de Walser change, elle int\u00e9resse moins ses commanditaires habituels. L&#8217;\u00e9crivain est de plus en plus souffrant psychiquement.<\/p>\n<p>Microgrammes : c&#8217;est le mot de la critique litt\u00e9raire pour nommer l&#8217;invention de Walser, son<em> \u00ab territoire du crayon \u00bb <\/em>, proc\u00e9d\u00e9 de travail extr\u00eamement pr\u00e9cis qui consiste \u00e0 \u00e9crire sur des rebuts de papier (chutes d&#8217;emballage, enveloppes) le premier jet de ses textes  (r\u00e9cits, articles, po\u00e8mes) avant d&#8217;en r\u00e9\u00e9crire certains, destin\u00e9s \u00e0 \u00eatre envoy\u00e9s \u00e0 la presse, avec une autre graphie, sur un autre support. Il serait dommage de psychologiser  cet aspect et de ne voir dans ces morceaux de textes \u00e9crits de fa\u00e7on minuscule et illisible, sauf de lui, le signe de son go\u00fbt pour la parcimonie et la discr\u00e9tion, voire le sympt\u00f4me des troubles psychiques qui auront raison de son travail \u00e0 la fin de sa vie. Il en va ind\u00e9niablement d&#8217;abord d&#8217;une technique d&#8217;\u00e9criture. Qui laisse aujourd&#8217;hui ses objets magnifiques et myst\u00e9rieux, quelque 500 feuillets, dont on ne soup\u00e7onnait pas au d\u00e9part qu&#8217;il s&#8217;agissait d&#8217;\u00e9crits et qui ont demand\u00e9 quelques ann\u00e9es de d\u00e9cryptage et retranscription.<\/p>\n<p>Encore une biographie qui vient savonner la planche trop coutumi\u00e8re de l&#8217;association de la folie et de l&#8217;\u0153uvre.<em> \u00ab La folie est absolue rupture de l&#8217;\u0153uvre (&#8230;) ; elle en dessine le bord ext\u00e9rieur, la ligne d&#8217;effondrement, le profil contre le vide. (&#8230;) Par la folie qui l&#8217;interrompt, une \u0153uvre ouvre un vide, un temps de silence, une question sans r\u00e9ponse, elle provoque un d\u00e9chirement sans r\u00e9conciliation o\u00f9 le monde est bien contraint de s&#8217;interroger \u00bb <\/em> (2). On tente autant que faire se peut de planter le drapeau d&#8217;une signification identifiable sur cette \u0153uvre.<\/p>\n<p>On vante beaucoup aujourd&#8217;hui la candeur et l&#8217;innocence de ses textes. Les R\u00e9dactions de Fritz Kocher, par exemple.<em> \u00ab La prose de Walser se caract\u00e9rise par des descriptions pr\u00e9cises, fines et a\u00e9riennes de situations banales \u00bb <\/em> peut-on lire dans Wikip\u00e9dia. On insiste sur sa l\u00e9g\u00e8ret\u00e9, le caract\u00e8re primesautier et enfantin de son \u0153uvre. Sauf qu&#8217;avec ces  lunettes-l\u00e0, les textes n&#8217;ont plus d&#8217;int\u00e9r\u00eat. Et qu&#8217;\u00e0 simplement les lire, il s&#8217;en d\u00e9gage bien au contraire une puissance de contestation, une cruaut\u00e9 et une intensit\u00e9 qui, d&#8217;une part, ne contredisent pas le brio et le jeu, mais interdisent qu&#8217;on fasse de Walser un grand enfant. Y a-t-il malentendu derri\u00e8re tout succ\u00e8s de ce genre : car la notori\u00e9t\u00e9 du nom de Walser aujourd&#8217;hui est en fl\u00e8che ? On avancera ici que cette insistance actuelle sur le motif de l&#8217;enfance pourrait \u00eatre la forme de l&#8217;appropriation bourgeoise de Walser, une fa\u00e7on d&#8217;\u00e9mousser ce qu&#8217;il y a de radicalement \u00e9trange et en rupture dans les textes. Lisons par exemple le texte extraordinaire \u00ab Minotauros \u00bb (3), on est tr\u00e8s loin des r\u00eaveries doucereuses du dimanche sur les flocons auxquelles on tend \u00e0 confiner l&#8217;auteur. S&#8217;y \u00e9tagent de fa\u00e7on extr\u00eamement structur\u00e9e et complexe, pens\u00e9es sur l&#8217;\u00e9criture, jeu avec les figures de l&#8217;id\u00e9ologie nationaliste, d\u00e9veloppement de haute vol\u00e9e \u00e0 partir du topos contemporain du labyrinthe, et qui, en termes de travail d&#8217;\u00e9criture, se situerait entre H\u00f6lderlin et Joyce.  <\/p>\n<p>D.S.<\/p>\n<p>[[(1) Chve\u00efk est un personnage de feuilletons de la Premi\u00e8re Guerre mondiale en Tch\u00e9coslovaquie, cr\u00e9\u00e9 par Jaroslav Hasek, devenu populaire dans toute l&#8217;Europe de l&#8217;Est, figure du soldat idiot, dont le z\u00e8le fait pourtant \u00e9clater les contradictions et les injustices du syst\u00e8me. Repris par Brecht.<br \/>\n]][[(2) Michel Foucault,<em> Histoire de la folie \u00e0 l&#8217;\u00e2ge classique <\/em>, Gallimard, 1972, p.662-663.<br \/>\n]][[(3) Int\u00e9gralement dans Peter Utz,<em> Robert Walser, danser dans les marges. <\/em><br \/>\n]]Paru dans<em> Regards <\/em> n\u00b045, Novembre 2007<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Multiplication des parutions et des traductions de l&#8217;\u00e9crivain suisse Robert Walser. Occasion de parler et de d\u00e9fendre la lecture de cet auteur discr\u00e8tement subversif. <\/p>\n","protected":false},"author":532,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[],"class_list":["post-2997","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2997","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/532"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2997"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2997\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2997"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2997"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2997"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}