{"id":2994,"date":"2007-11-01T00:00:00","date_gmt":"2007-10-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/alain-rey-j-ai-deniche-une-trace2994\/"},"modified":"2007-11-01T00:00:00","modified_gmt":"2007-10-31T23:00:00","slug":"alain-rey-j-ai-deniche-une-trace2994","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=2994","title":{"rendered":"Alain Rey : &#8220;J&#8217;ai d\u00e9nich\u00e9 une trace de langage SMS en 1840&#8221;"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Alain Rey, figure embl\u00e9matique de la r\u00e9daction des dictionnaires Le Robert, linguiste, lexicologue, philosophe du langage, publie<em> L&#8217;Amour du fran\u00e7ais <\/em>, une charge argument\u00e9e contre les puristes de la langue fran\u00e7aise, en m\u00eame temps que para\u00eet le<em> Lexik des cit\u00e9s <\/em> qu&#8217;il a pr\u00e9fac\u00e9 avec le rappeur Disiz La Peste. <\/p>\n<p><strong> L&#8217;Amour du fran\u00e7ais est votre premier ouvrage personnel. Est-ce l&#8217;\u00e2pret\u00e9 des d\u00e9bats actuels autour de la progression de l&#8217;anglais, notamment \u00e0 l&#8217;universit\u00e9, qui vous a conduit \u00e0 prendre la plume ? <\/strong> <\/p>\n<p><strong> Alain Rey. <\/strong> Je voulais r\u00e9agir contre les \u00ab d\u00e9clinologues \u00bb qui brandissent le spectre de la disparition du fran\u00e7ais ou de son travestissement. L&#8217;histoire permet de relativiser le discours des Cassandre, en montrant que le fran\u00e7ais, comme toutes les langues de ce genre, a connu une s\u00e9rie d&#8217;\u00e9checs et de succ\u00e8s, et qu&#8217;il est le r\u00e9sultat d&#8217;un \u00e9norme m\u00e9tissage. La perspective historique met par ailleurs en lumi\u00e8re un aspect qu&#8217;on a tendance \u00e0 oublier : cette langue, dont on dit aujourd&#8217;hui qu&#8217;elle est moribonde, a pris \u00e0 chaque fois l&#8217;avantage. Elle a fait reculer le breton, le basque, le catalan, le flamand, les dialectes al\u00e9maniques. Le corse, variante de l&#8217;italien, r\u00e9siste mieux. Le recul des langues r\u00e9gionales est le prix que la France a d\u00fb payer pour que la langue fran\u00e7aise s&#8217;impose partout. Les rois francs l&#8217;ont impos\u00e9e comme seule langue de communication dans le royaume. Ils ont permis qu&#8217;un pouvoir politique unique s&#8217;installe dans cette zone de l&#8217;Europe, en faisant dispara\u00eetre la f\u00e9odalit\u00e9 qui \u00e9tait favorable \u00e0 la division en plusieurs dialectes. Certes, le fran\u00e7ais recule de nos jours en Asie, mais ce n&#8217;est jamais qu&#8217;un reflux du colonialisme fran\u00e7ais au b\u00e9n\u00e9fice du colonialisme militaire et \u00e9conomique des Etats-Unis. <\/p>\n<p><strong> Pour qu&#8217;une langue se diffuse, il faut qu&#8217;elle serve une volont\u00e9 politique. Mais vous pointez aussi un facteur esth\u00e9tique&#8230; <\/strong><\/p>\n<p><strong> A.R. <\/strong> C&#8217;est un emploi que les politiques et les \u00e9conomistes ont tendance \u00e0 sous-estimer. Le fran\u00e7ais conna\u00eet pourtant un usage litt\u00e9raire d\u00e8s le XIe si\u00e8cle. A notre \u00e9poque, il est fr\u00e9quent que des \u00e9crivains renomm\u00e9s, dont ce n&#8217;est pas la langue maternelle, choisissent d&#8217;\u00e9crire en fran\u00e7ais. Ce n&#8217;est pas seulement le cas chez les anciens colonis\u00e9s. On trouve aussi parmi ces auteurs des Chinois, des Grecs, etc. De Kundera qui cesse d&#8217;\u00e9crire en tch\u00e8que quelques ann\u00e9es apr\u00e8s son arriv\u00e9e en France, jusqu&#8217;\u00e0 Jonathan Littell qui aurait pourtant eu tout avantage \u00e0 choisir l&#8217;anglais. Pr\u00e9tendre que le fran\u00e7ais va dispara\u00eetre dans dix ans est une insanit\u00e9.<\/p>\n<p><strong> Les puristes se crispent sur les difficult\u00e9s orthographiques. Est-ce vraiment un ph\u00e9nom\u00e8ne nouveau ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> A.R. <\/strong> C&#8217;est pr\u00e9sent\u00e9 comme une nouveaut\u00e9 horrible au regard d&#8217;un pass\u00e9 merveilleux. Or le t\u00e9moignage du m\u00e9decin qui surveillait la croissance du jeune Louis XIII donne une vue tr\u00e8s exacte de l&#8217;apprentissage de la langue par un enfant \u00e0 cette \u00e9poque. Il faisait un grand nombre de fautes identiques \u00e0 celles commises actuellement. Dans la deuxi\u00e8me moiti\u00e9 du XVIIIe si\u00e8cle, les correspondances de deux femmes du peuple, les \u00e9pouses de Diderot et de Rousseau, sont aussi pleines de fautes. J&#8217;ai m\u00eame d\u00e9nich\u00e9 une trace de langage \u00ab SMS \u00bb en 1840 ! <\/p>\n<p><strong> Ouverture et fermeture ont-elles altern\u00e9 dans le temps ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> A.R. <\/strong> Oui, comme en politique. Pendant la Renaissance, dialectes, patois et autres langues r\u00e9gionales ne sont pas ni\u00e9s. Le fran\u00e7ais est exalt\u00e9, mais contre le latin, non contre les langues parl\u00e9es spontan\u00e9ment. Les censeurs du langage n&#8217;interviennent qu&#8217;au XVIIe si\u00e8cle. Une volont\u00e9 d&#8217;unification appara\u00eet avec Louis XIII, mais surtout Richelieu, contre les protestants, les Occitans, les r\u00e9gions, et plus largement contre toute tentative de diviser le pouvoir. S&#8217;ensuivent un ensemble de mythes destin\u00e9s \u00e0 montrer que le fran\u00e7ais est plus d\u00e9licat, plus \u00e9l\u00e9gant que les autres langues. Ces mythes sont aussi des armes qui trahissent une r\u00e9action d&#8217;autod\u00e9fense. Car le XVIIe si\u00e8cle conna\u00eet parall\u00e8lement des d\u00e9veloppements technique, scientifique et \u00e9conomique qui cr\u00e9ent un dynamisme dans la langue. Colbert, qui prend pourtant le relais de Richelieu \u00e0 l&#8217;Acad\u00e9mie, r\u00e9alise une politique \u00e9conomique qui contribue \u00e0 faire accepter quantit\u00e9 de mots venus d&#8217;ailleurs, \u00e0 commencer par les grands concepts scientifiques de \u00ab gravitation \u00bb et de \u00ab circulation \u00bb du sang issus de l&#8217;anglais. <\/p>\n<p><strong> Queneau distinguait deux langues : celle du peuple et celle qui est \u00e9crite. Etes-vous d&#8217;accord avec lui ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> A.R. <\/strong> M\u00eame si Queneau est un de mes auteurs pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s, je rejette cette distinction entre un fran\u00e7ais \u00e9crit, compl\u00e8tement fig\u00e9, et un \u00ab n\u00e9ofran\u00e7ais \u00bb qui se parle tous les jours. Queneau ne tient pas assez compte des registres d&#8217;usage tr\u00e8s nombreux \u00e0 l&#8217;\u00e9crit et \u00e0 l&#8217;oral. Des \u00e9crits spontan\u00e9s ont toujours exist\u00e9 mais les traces sont rarement rest\u00e9es. Aujourd&#8217;hui, \u00e7a m&#8217;\u00e9nerve beaucoup de voir qu&#8217;on republie des lettres de la guerre de 1914-1918, Paroles de poilus, apr\u00e8s les avoir toutes r\u00e9\u00e9crites. L&#8217;exactitude d&#8217;orthographe et la syntaxe surveill\u00e9e le prouvent. Si on n&#8217;accepte pas la possibilit\u00e9 de la faute, on fige la langue, qui devient morte. <\/p>\n<p><strong> Ces diff\u00e9rents usages traduisent-ils un rapport de force ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> A.R. <\/strong> Ils sont articul\u00e9s sur l&#8217;opposition entre classe dominante et classe domin\u00e9e. Le masque de blancheur d\u00e9fendu par les puristes cache l&#8217;affirmation d&#8217;une hi\u00e9rarchie sociale. Au XVIIe si\u00e8cle, Vaugelas laisse entendre que c&#8217;est \u00e0 la cour qu&#8217;on parle le mieux. Le grand t\u00e9moin, c&#8217;est Moli\u00e8re. Il fait rire sa client\u00e8le bien n\u00e9e aux d\u00e9pens des paysans qui s&#8217;expriment \u00ab mal \u00bb. Dans Le Bourgeois gentilhomme, il met en sc\u00e8ne un personnage qui s&#8217;efforce d&#8217;acqu\u00e9rir les aptitudes de parole de l&#8217;aristocratie, tandis que dans Les Pr\u00e9cieuses ridicules, des provinciaux essaient d&#8217;imiter le langage des pr\u00e9cieuses. Moli\u00e8re, qui \u00e9tait un roturier, \u00e9met une critique tr\u00e8s violente \u00e0 l&#8217;encontre des gens de sa classe, au b\u00e9n\u00e9fice des aristocrates. Or la bourgeoisie dont il se moque est en train de prendre le pouvoir. Ses pi\u00e8ces t\u00e9moignent donc d&#8217;une volont\u00e9 de se d\u00e9fendre contre des forces qui ne sont ni connues ni \u00e9valu\u00e9es, mais qui s&#8217;exercent. <\/p>\n<p><strong> Vous avez pr\u00e9fac\u00e9 le Lexik des cit\u00e9s avec le rappeur Disiz La Peste. Cet ouvrage r\u00e9alis\u00e9 par de jeunes habitants d&#8217;Evry montre que, malgr\u00e9 les puristes, la langue fran\u00e7aise continue de s&#8217;inventer. Que pensez-vous de leur d\u00e9marche ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> A.R. <\/strong> C&#8217;est un t\u00e9moignage utile d&#8217;une ouverture du fran\u00e7ais. Les jeunes ont donn\u00e9 eux-m\u00eames la d\u00e9finition des mots qu&#8217;ils emploient, ils ont cherch\u00e9 les \u00e9tymologies. Chacun est repr\u00e9sent\u00e9 par un graff. C&#8217;est la renaissance d&#8217;une calligraphie ! Les termes viennent de partout. On retrouve beaucoup d&#8217;anglicismes, sous l&#8217;influence du mod\u00e8le am\u00e9ricain concernant le hip- hop. Certains mots sont le reflet de la composition sociale des milieux qui les ont vu na\u00eetre. Il y a aussi des m\u00e9taphores, comme \u00ab grave \u00bb, mais aussi \u00ab moelleux \u00bb qui renvoie \u00e0 \u00ab inactif \u00bb, mais avec une connotation positive. Ce que je regrette, c&#8217;est que d&#8217;autres niveaux d&#8217;usage ne soient pas pris en compte, comme la langue de l&#8217;ouvrier agricole dans une r\u00e9gion donn\u00e9e. Les dictionnaires doivent \u00e9voluer. <\/p>\n<p><strong> Est-il facile de rendre visible dans un dictionnaire cette langue qui s&#8217;invente ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> A.R. <\/strong> Un dictionnaire ne d\u00e9crit pas une langue, mais un conflit d&#8217;usages. Il en choisit un, qu&#8217;on appelle la norme, au d\u00e9triment des autres. Au Robert, nous avons lanc\u00e9 le mouvement en introduisant les deux premiers mots de verlan : \u00ab laisse b\u00e9ton \u00bb et  \u00ab ripoux \u00bb. Puis d&#8217;autres, m\u00eame si c&#8217;est d\u00e9risoire par rapport \u00e0 ce qui s&#8217;emploie, comme \u00ab keum \u00bb, \u00ab keuf \u00bb ou encore \u00ab meuf \u00bb. Dans l&#8217;\u00e9dition 2008, nous avons joint au mot \u00ab rebeu \u00bb une citation de l&#8217;\u00e9crivain marseillais Jean-Claude Izzo : \u00ab T&#8217;es un pauvre petit rebeu qu&#8217;un connard de flic fait chier. \u00bb Le vrai probl\u00e8me, c&#8217;est qu&#8217;on ne peut pas refl\u00e9ter la totalit\u00e9 de la cr\u00e9ativit\u00e9 du langage des cit\u00e9s, comme des r\u00e9gions, parce qu&#8217;il ne concerne souvent qu&#8217;une petite proportion des francophones. <\/p>\n<p><strong> L&#8217;Esquive, le film d&#8217;Abdellatif Kechiche, mettait en sc\u00e8ne un brassage des diff\u00e9rents registres de langage&#8230; <\/strong><\/p>\n<p><strong> A.R. <\/strong> De Marivaux \u00e0 la langue des cit\u00e9s, il montrait que des passerelles et un enrichissement r\u00e9ciproque sont possibles. Si, \u00e0 la place de Marivaux, le r\u00e9alisateur avait choisi un \u00e9crivain contemporain, ce dernier aurait pu \u00eatre incit\u00e9 \u00e0 enrichir son style. <\/p>\n<p>Propos recueillis par Marion Rousset<\/p>\n<p>Paru dans<em> Regards <\/em> n\u00b045, Novembre 2007<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Alain Rey, figure embl\u00e9matique de la r\u00e9daction des dictionnaires Le Robert, linguiste, lexicologue, philosophe du langage, publie<em> L&#8217;Amour du fran\u00e7ais <\/em>, une charge argument\u00e9e contre les puristes de la langue fran\u00e7aise, en m\u00eame temps que para\u00eet le<em> Lexik des cit\u00e9s <\/em> qu&#8217;il a pr\u00e9fac\u00e9 avec le rappeur Disiz La Peste. <\/p>\n","protected":false},"author":573,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[],"class_list":["post-2994","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2994","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/573"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2994"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2994\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2994"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2994"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2994"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}