{"id":2993,"date":"2007-11-01T00:00:00","date_gmt":"2007-10-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/les-petits-cinemas-qui-font2993\/"},"modified":"2007-11-01T00:00:00","modified_gmt":"2007-10-31T23:00:00","slug":"les-petits-cinemas-qui-font2993","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=2993","title":{"rendered":"Les petits cin\u00e9mas  qui font trembler les multiplexes"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> L&#8217;histoire ressemble \u00e0 une fable : les g\u00e9ants de l&#8217;industrie cin\u00e9matographique, UGC et MK2, attaquent en justice le M\u00e9li\u00e8s de Montreuil, cin\u00e9ma municipal subventionn\u00e9 et qui ose avoir du succ\u00e8s. Motif : concurrence d\u00e9loyale. Le conflit remet sur le tapis le rapport public-priv\u00e9 dans la culture  et, au-del\u00e0, la confrontation de deux types de soci\u00e9t\u00e9. <\/p>\n<p><em> \u00ab Le cin\u00e9ma le M\u00e9li\u00e8s de Montreuil doit \u00eatre assis sur les m\u00eames \u00e9quilibres commerciaux que nous. Si ses six salles \u00e9taient non subventionn\u00e9es et g\u00e9r\u00e9es par un priv\u00e9, nous n&#8217;aurions rien \u00e0 dire ! \u00bb <\/em>, mart\u00e8le Alain Sussfeld, le directeur g\u00e9n\u00e9ral du groupe UGC. Le ton cat\u00e9gorique voudrait donner \u00e0 cet \u00e9nonc\u00e9 l&#8217;allure d&#8217;une \u00e9vidence. C&#8217;est pourtant un pav\u00e9 balanc\u00e9 dans la mare des exploitants. Dans le r\u00f4le des vilains petits canards, les cin\u00e9mas municipaux qui surnagent mieux que les salles ind\u00e9pendantes priv\u00e9es, lesquelles ont souvent la t\u00eate sous l&#8217;eau. L&#8217;histoire n&#8217;est pas banale et m\u00e9rite qu&#8217;on s&#8217;y arr\u00eate. Deux g\u00e9ants de l&#8217;industrie cin\u00e9matographique, UGC et MK2, ont d\u00e9pos\u00e9 un recours devant le tribunal administratif contre le M\u00e9li\u00e8s, subventionn\u00e9 par la mairie de Montreuil (93) qui, outre qu&#8217;il pratique des prix attractifs, projette de passer de trois \u00e0 six salles et de se rapprocher de l&#8217;h\u00f4tel de ville. UGC a d\u00e9gain\u00e9 le premier. Il l&#8217;accuse de \u00ab concurrence d\u00e9loyale \u00bb et d&#8217;\u00ab abus de position dominante \u00bb&#8230; Le multiplexe de Rosny-sous-Bois, qui fait 2,3 millions d&#8217;entr\u00e9es par an, s&#8217;estime en effet l\u00e9s\u00e9 par l&#8217;agrandissement du cin\u00e9ma municipal qui a exprim\u00e9 l&#8217;ambition de gagner 100 000 spectateurs en plus des 200 000 actuels. MK2 a exprim\u00e9 les m\u00eames griefs.<em> \u00ab Le M\u00e9li\u00e8s, une salle subventionn\u00e9e par les contribuables, sans aucune contrainte de rentabilit\u00e9, va se retrouver en concurrence directe avec le MK2 Nation et le Gambetta \u00bb <\/em>, a d\u00e9clar\u00e9 Marin Karmitz, le p-dg du groupe. Une posture qui vient \u00e9corner l&#8217;image d&#8217;homme de gauche, soucieux de l&#8217;ind\u00e9pendance, qu&#8217;il avait \u00e0 ses d\u00e9buts.<\/p>\n<p><strong> DOMINATIONS <\/strong><\/p>\n<p>Le M\u00e9li\u00e8s en \u00ab position dominante \u00bb ? Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond. Venant d&#8217;UGC, l&#8217;argument est m\u00eame carr\u00e9ment gonfl\u00e9. Le groupe vient en effet de s&#8217;associer \u00e0 MK2 pour lancer une carte illimit\u00e9e commune qui porte ses parts de march\u00e9 sur Paris \u00e0 pr\u00e8s de 70 %, selon la Soci\u00e9t\u00e9 des auteurs compositeurs dramatiques (SACD) et la Soci\u00e9t\u00e9 civile des auteurs, r\u00e9alisateurs et producteurs (ARP). Les deux organismes se sont fendus, pour l&#8217;occasion, d&#8217;un courrier \u00e0 la ministre de la Culture, Christine Albanel :<em> \u00ab Les salles ind\u00e9pendantes survivent dans un contexte empreint de lourdes difficult\u00e9s, quand elles ne doivent pas purement et simplement fermer leurs portes. Aussi l&#8217;avantage concurrentiel obtenu, sans contrepartie aucune, par UGC et MK2, ne pourra qu&#8217;aboutir \u00e0 leur fragilisation et \u00e0 un renforcement, a contrario, de la position dominante des salles multiplexes. \u00bb <\/em> Face \u00e0 cette offensive, la plupart des petits exploitants parisiens n&#8217;ont d&#8217;autre solution pour survivre que d&#8217;adh\u00e9rer \u00e0 un syst\u00e8me de carte qu&#8217;ils r\u00e9prouvent. Le pouvoir d&#8217;intimidation qui en d\u00e9coule est tel que c&#8217;est toute la cha\u00eene des ind\u00e9pendants qui se retrouve d\u00e9stabilis\u00e9e. Un distributeur, par exemple, ne peut risquer d&#8217;\u00eatre boycott\u00e9 par les deux grands circuits sous peine de couler son film et sa bo\u00eete. Une anecdote r\u00e9cente illustre ce rapport de d\u00e9pendance :<em> \u00ab Des ind\u00e9pendants (producteurs, distributeurs, exploitants) et des auteurs devaient se r\u00e9unir pour d\u00e9noncer la nouvelle carte illimit\u00e9e commune dans une conf\u00e9rence de presse <\/em>, raconte St\u00e9phane Goudet qui, \u00e0 37 ans, dirige le M\u00e9li\u00e8s et enseigne le cin\u00e9ma \u00e0 l&#8217;universit\u00e9 Panth\u00e9on-Sorbonne.<em> Une demi-heure avant, les trois quarts des participants se sont d\u00e9sist\u00e9s. Ils ne peuvent pas r\u00e9sister. \u00bb <\/em> <\/p>\n<p><strong> SUBVENTIONS <\/strong> <\/p>\n<p>Une situation qui n&#8217;emp\u00eache pas Marin Karmitz de se poser en victime, non sans un certain cynisme. Reprochant au M\u00e9li\u00e8s de diffuser les m\u00eames films que lui \u00e0 des prix inf\u00e9rieurs de moiti\u00e9, il termine son r\u00e9quisitoire sur une note qui laisse perplexe :<em> \u00ab Notre activit\u00e9 risque tout simplement de dispara\u00eetre. \u00bb <\/em> Avant de r\u00e9p\u00e9ter sous forme de question :<em> \u00ab Veut-on que nous disparaissions ? \u00bb <\/em> Le directeur g\u00e9n\u00e9ral d&#8217;UGC n&#8217;en d\u00e9mord pas :<em> \u00ab Ce cin\u00e9ma pratique une programmation mixte avec une tarification agressive \u00bb <\/em>, clame-t-il. Et voil\u00e0 que fort de son succ\u00e8s, il voudrait s&#8217;agrandir.<em> \u00ab Nous cohabitions depuis vingt ans. Le probl\u00e8me, ce n&#8217;est pas la cohabitation, c&#8217;est l&#8217;agression ! Aujourd&#8217;hui, nous nous opposons \u00e0 son extension \u00bb <\/em>, poursuit Alain Sussfeld. Faisons le point : un cin\u00e9ma municipal, abusant de sa position dominante, se met soudain \u00e0 d\u00e9velopper une strat\u00e9gie tellement agressive qu&#8217;elle risque de mener \u00e0 sa perte l&#8217;un des deux exploitants les plus puissants de Paris&#8230; <\/p>\n<p>Cette caricature est le rejeton d&#8217;une obsession : la rentabilit\u00e9. L&#8217;\u0153il riv\u00e9 sur les entr\u00e9es, les bons r\u00e9sultats de certains cin\u00e9mas ind\u00e9pendants ont ouvert l&#8217;app\u00e9tit d&#8217;UGC :<em> \u00ab Le cumul des petites souris peut faire un gros festin \u00bb <\/em>, glisse Alain Sussfeld&#8230;<em> \u00ab Ce qui est sanctionn\u00e9 aujourd&#8217;hui, c&#8217;est la r\u00e9ussite d&#8217;un \u00e9tablissement \u00abart et essai\u00bb qui en plus affiche des ambitions \u00bb <\/em>, pointe St\u00e9phane Goudet, du M\u00e9li\u00e8s. Tant qu&#8217;elles s&#8217;apparentent \u00e0 des ghettos, les salles subventionn\u00e9es sont tol\u00e9r\u00e9es. C&#8217;est lorsqu&#8217;elles commencent \u00e0 avoir du succ\u00e8s qu&#8217;elles deviennent g\u00eanantes. Ces derniers temps, l&#8217;exploitant s&#8217;est montr\u00e9  gourmand. Trois autres cin\u00e9mas sont dans le collimateur : le futur Bijou \u00e0 Noisy-le-Grand, le Palace \u00e0 Epinal, qui a pr\u00e9vu de s&#8217;agrandir, et le Comoedia \u00e0 Lyon. Le groupe reproche \u00e0 cette petite salle priv\u00e9e, qui comme le M\u00e9li\u00e8s lui appartenait avant qu&#8217;il ne la vende, de tirer quelque avantage de son statut. Il juge ainsi ill\u00e9gitime la subvention \u00ab s\u00e9lective \u00bb que lui conc\u00e8de le Centre national de la cin\u00e9matographie (CNC). Pourtant, lui-m\u00eame ne rechigne pas \u00e0 recevoir une part importante du soutien dit \u00ab automatique \u00bb de l&#8217;Etat.<em> \u00ab En 2005, les firmes mobilisant le plus le soutien automatique sont les filiales de production des cha\u00eenes de t\u00e9l\u00e9vision hertziennes (&#8230;), flanqu\u00e9es de quelques firmes int\u00e9gr\u00e9es oligopolistiques : EuropaCorp, Gaumont, UGC ou encore Path\u00e9 \u00bb <\/em>, ont observ\u00e9 Fabrice Lalev\u00e9e et Florence L\u00e9vy-Hartmann, chercheurs au Groupe d&#8217;\u00e9conomie mondiale de Sciences Po (1). <\/p>\n<p><strong> PROGRAMMATIONS <\/strong><\/p>\n<p>La plupart des cin\u00e9mas \u00ab art et essai \u00bb sont n\u00e9s dans des zones qui n&#8217;int\u00e9ressaient pas les multiplexes. Soit qu&#8217;ils ne voulaient pas s&#8217;y implanter, soit qu&#8217;ils les ont ferm\u00e9s faute de les consid\u00e9rer comme assez rentables.<em> \u00ab Dans les banlieues, il n&#8217;y avait presque plus de cin\u00e9mas il y a quinze ou vingt ans. De nombreuses salles de proximit\u00e9 avaient ferm\u00e9 dans les ann\u00e9es 1970. Il est normal que les \u00e9lus aient travaill\u00e9 \u00e0 leur r\u00e9ouverture ou \u00e0 leur maintien \u00bb <\/em>, s&#8217;exclame Patrick Brouiller, pr\u00e9sident de l&#8217;Association fran\u00e7aise des cin\u00e9mas d&#8217;art et essai (AFCAE). Pour Herv\u00e9 Bramy, pr\u00e9sident du conseil g\u00e9n\u00e9ral de Seine-Saint-Denis, et Claire Pessin-Garric, vice-pr\u00e9sidente charg\u00e9e de la culture,<em> \u00ab deux logiques s&#8217;opposent : celle d&#8217;UGC, grande surface de la vente cin\u00e9matographique et de ses produits d\u00e9riv\u00e9s qui veut, \u00e0 pr\u00e9sent que le M\u00e9li\u00e8s a un public constitu\u00e9, se r\u00e9approprier ce qu&#8217;il consid\u00e8re comme une part de march\u00e9 et celle du service public de la culture qui revendique une action culturelle et d&#8217;\u00e9ducation populaire \u00bb <\/em>. Cahin-caha, les deux logiques cohabitaient. Mais les attaques r\u00e9centes laissent entrevoir une inflexion.<em> \u00ab Nous nous \u00e9levons contre une tendance lourde qui consiste \u00e0 consid\u00e9rer le cin\u00e9ma comme un \u00e9l\u00e9ment d&#8217;animation culturelle des municipalit\u00e9s \u00bb <\/em>, temp\u00eate Alain Sussfeld, qui attend du gouvernement<em> \u00ab des r\u00e9ponses claires \u00e0 la contradiction entre secteur public et secteur priv\u00e9 \u00bb <\/em>.<\/p>\n<p>Et qui dit contradiction dit difficult\u00e9 de cohabitation&#8230; Une mission conjointe des minist\u00e8res de l&#8217;Economie et de la Culture sur le cin\u00e9ma et le droit de la concurrence doit rendre ses conclusions en d\u00e9cembre. En attendant des gestes politiques, c&#8217;est vers la justice que les groupes se tournent. La plainte pour \u00ab concurrence d\u00e9loyale \u00bb est-elle recevable ? Pour le juriste Serge Regourd, elle renvoie au principe de la libert\u00e9 du commerce et de l&#8217;industrie : une collectivit\u00e9 territoriale ne peut cr\u00e9er un service public qui rel\u00e8ve du priv\u00e9. Principe auquel s&#8217;ajoute l&#8217;influence du droit europ\u00e9en :<em> \u00ab D\u00e9sormais, m\u00eame des entit\u00e9s publiques peuvent \u00eatre des op\u00e9rateurs sur un march\u00e9 concurrentiel \u00bb <\/em>, explique l&#8217;auteur de L&#8217;Exception culturelle (2). Mais<em> \u00ab la logique culturelle outrepasse la logique commerciale \u00bb <\/em>, pr\u00e9cise-t-il. Si le cin\u00e9ma subventionn\u00e9 n&#8217;est pas install\u00e9 dans une zone de carence, il suffit donc de montrer que l&#8217;offre et l&#8217;activit\u00e9 ne sont pas r\u00e9ductibles \u00e0 celles du multiplexe situ\u00e9 \u00e0 proximit\u00e9. La subvention appara\u00eet alors comme une compensation. C&#8217;est facile dans le cas du M\u00e9li\u00e8s : il diffuse bien plus de films \u00ab art et essai \u00bb que son concurrent de Rosny-sous-Bois, propose des animations jeune public et organise des d\u00e9bats.<em> \u00ab Quand il aura six salles, par nature il aura tendance \u00e0 demander et \u00e0 exposer plus de films commerciaux \u00bb <\/em>, argumente Alain Sussfeld. Ce que conteste St\u00e9phane Goudet :<em> \u00ab La limite de notre programmation actuelle, c&#8217;est que nous montrons beaucoup de films peu de temps. Nous voulons montrer les m\u00eames plus longtemps. \u00bb <\/em> Le projet de Noisy-le-Grand est plus difficile \u00e0 d\u00e9fendre. Le Bijou, qui devrait s&#8217;installer \u00e0 quelques centaines de m\u00e8tres d&#8217;un UGC, a pr\u00e9vu de faire une programmation<em> \u00ab tout public \u00bb <\/em> et<em> \u00ab pas chiante \u00bb <\/em>,<em> \u00ab art et essai \u00bb <\/em> mais<em> \u00ab pas poussi\u00e9reuse \u00bb <\/em>. Qu\u00e9zaco ?<em> \u00ab Nous ne passerons pas des films cor\u00e9ens qui durent trois heures ! \u00bb <\/em>, confie-t-on au cabinet du maire. <\/p>\n<p>Les proc\u00e9dures juridiques en cours ressemblent \u00e0 autant d&#8217;avertissements donn\u00e9s aux salles ind\u00e9pendantes subventionn\u00e9es par les villes ou le CNC. Des salles qui montraient d\u00e9j\u00e0 des signes de faiblesse.<em> \u00ab Si on est pass\u00e9, en France, de 1 910 salles en 2001 \u00e0 2 098 en 2006, durant les derniers mois, le malaise financier s&#8217;est aggrav\u00e9. Surtout \u00e0 Paris \u00bb <\/em>, explique la journaliste Nicole Vulser (3). <\/p>\n<p>La longue liste des r\u00e9alisateurs (voir lot49.fr) solidaires du M\u00e9li\u00e8s atteste d&#8217;une crainte. Si les cin\u00e9mas \u00ab art et essai \u00bb disparaissent, les films les plus fragiles seront les premiers menac\u00e9s.<em> \u00ab La question de la diffusion recouvre \u00e0 terme celle de la cr\u00e9ation. Hou Hsiao Hsien et Tsai Ming Liang m&#8217;ont affirm\u00e9 que si les salles \u00abart et essai\u00bb fran\u00e7aises disparaissaient, leurs films ne pourraient plus exister \u00bb <\/em>, raconte St\u00e9phane Goudet. Pour l&#8217;heure, il a re\u00e7u le soutien des institutions politiques locales. Les minist\u00e8res concern\u00e9s sont rest\u00e9s muets.  <\/p>\n<p>M.R.<\/p>\n<p>[[(1)<em> Le Monde <\/em>, 6 juin 2006<br \/>\n]][[(2) Serge Regourd,<em> L&#8217;exception culturelle <\/em>, PUF, Que sais-je?, 2004.<br \/>\n]][[(3)<em> Le Monde <\/em>, 13 mars 2007.<br \/>\n]]Paru dans<em> Regards <\/em> n\u00b045, Novembre 2007<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> L&#8217;histoire ressemble \u00e0 une fable : les g\u00e9ants de l&#8217;industrie cin\u00e9matographique, UGC et MK2, attaquent en justice le M\u00e9li\u00e8s de Montreuil, cin\u00e9ma municipal subventionn\u00e9 et qui ose avoir du succ\u00e8s. Motif : concurrence d\u00e9loyale. 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