{"id":299,"date":"1997-01-01T00:00:00","date_gmt":"1996-12-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/claire-une-femme-de-son-epoque299\/"},"modified":"1997-01-01T00:00:00","modified_gmt":"1996-12-31T23:00:00","slug":"claire-une-femme-de-son-epoque299","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=299","title":{"rendered":"Claire, une femme de son \u00e9poque"},"content":{"rendered":"<p>Elle a l&#8217;air fragile. Presque timide. Pourtant, sa filmographie \u00e9chappe compl\u00e8tement \u00e0 la banalit\u00e9, \u00e0 la facilit\u00e9, \u00e0 la fragilit\u00e9. Six films. Trois t\u00e9l\u00e9s. Trois longs m\u00e9trages s\u00e9lectionn\u00e9s pour Cannes. Pas mal du tout. Son regard de r\u00e9alisatrice s&#8217;attache, \u00e0 travers les personnages, \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 qui les entoure, \u00e0 ses dysfonctionnements, \u00e0 ses manques.<\/p>\n<p> <strong> &#8221; Je fais une distinction tr\u00e8s nette entre mon m\u00e9tier et le fait que je sois une femme &#8221; <\/strong><\/p>\n<p>R\u00e9v\u00e9l\u00e9e par Chocolat en l988, Claire Denis vient de nous donner N\u00e9nette et Boni, histoire d&#8217;un fr\u00e8re et d&#8217;une soeur, avec de jeunes acteurs qu&#8217;elle avait fait jouer dans une production commune pour Arte. Une soeur qui vient habiter chez son fr\u00e8re qu&#8217;elle conna\u00eet \u00e0 peine et qui lui offre le b\u00e9b\u00e9 qu&#8217;elle attend. Histoire d&#8217;un transfert entre ces deux personnages. Elle a quelque chose en trop, lui quelque chose en moins, il a \u00e9t\u00e9 rejet\u00e9 par son p\u00e8re. Vite dit ? &#8221; De fait, dit Claire Denis, l&#8217;amour entre un fr\u00e8re et une soeur utilise un langage sp\u00e9cifique. C&#8217;est vrai que dans ce film je mat\u00e9rialise un lien que l&#8217;on ne remet jamais en question comme on peut le faire avec le lien amoureux. Dans le film, elle est seule, lui aussi, ils se retrouvent \u00e0 un moment de leur existence comme s&#8217;ils s&#8217;\u00e9taient attendus. Cette relation m&#8217;int\u00e9resse aujourd&#8217;hui \u00e0 un \u00e2ge o\u00f9 l&#8217;on en prend conscience. Cette relation particuli\u00e8re que l&#8217;on ne trouve pas ailleurs &#8220;.<\/p>\n<p>Cela se passe \u00e0 Marseille, cette ville que Claire Denis aime tout simplement parce que elle s&#8217;y sent bien. Cela dit, quelle est sa part personnelle dans ce film ? Claire Denis est formelle: &#8221; Je fais une distinction tr\u00e8s nette entre mon m\u00e9tier et le fait que je sois une femme. Je fais des films parce que c&#8217;est moi, un point c&#8217;est tout. Sans doute, j&#8217;ai \u00e9t\u00e9 prot\u00e9g\u00e9e par des a\u00een\u00e9es qui ont taill\u00e9 la route pour l&#8217;\u00e9galit\u00e9, la libert\u00e9 du corps, l&#8217;avortement, la pilule. N\u00e9anmoins, j&#8217;ai toujours eu besoin de distinguer la part de la femme de celle de la r\u00e9alisatrice, metteuse en sc\u00e8ne, cin\u00e9aste, auteur&#8230;tiens il n&#8217;y a pas de f\u00e9minin &#8220;. Un de ces pi\u00e8ges du langage qui nous fait rire.&#8221; En fait, on est cin\u00e9aste de temps en temps quand on fait un film. Le reste du temps, je suis quelqu&#8217;un qui cherche et s&#8217;interroge sur son travail. Si j&#8217;\u00e9tais pianiste, je ferais des gammes tous les jours, ou sportive, des exercices quotidiens. Il me parait pourtant certain que le cin\u00e9ma est aussi physique et l\u00e0, je crois qu&#8217;on s&#8217;en rend mieux compte quand on est une femme. J&#8217;ai d&#8217;ailleurs beaucoup de femmes dans mon \u00e9quipe &#8220;. Tiens, tiens&#8230;par choix ? &#8221; Je trouve qu&#8217;elles sont performantes. Elles font bien leur boulot. Peut-\u00eatre qu&#8217;on pourrait dire qu&#8217;Agn\u00e8s et moi, on a une fa\u00e7on f\u00e9minine de filmer. Je n&#8217;en sais rien du tout.&#8221; Film d&#8217;homme ou film de femme, la question reste pos\u00e9e.<\/p>\n<p>Claire Denis a \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9e en Afrique. Dans diff\u00e9rents pays de ce continent. Cela l&#8217;a marqu\u00e9e dans sa conception du monde et des relations humaines &#8221; infiniment. Mon enfance m&#8217;a marqu\u00e9e comme elle marque tout un chacun. J&#8217;ai eu surtout le sentiment de n&#8217;\u00eatre jamais seule au monde et surtout pas le centre du monde. C&#8217;est un cadeau. Etre pr\u00e9occup\u00e9e des autres, de l&#8217;autre. Ce n&#8217;est pas le tout de parler d&#8217;alt\u00e9rit\u00e9, quand on a grandi comme cela on sent qu&#8217;on a cela dans la peau &#8220;. Ce regard sur l&#8217;autre, comme elle dit, n&#8217;est pas fortuit dans celui qu&#8217;elle jette sur ce monde plein de plaies non cicatris\u00e9es.&#8221; Les gens qui ont v\u00e9cu ailleurs, dans une structure qui n&#8217;est pas la leur ont compris que leur propre culture avait de la valeur, mais qu&#8217;elle n&#8217;\u00e9tait pas la seule et pas vraiment la meilleure non plus.&#8221; Mais comment vient l&#8217;id\u00e9e d&#8217;un film ? De pleins de choses justement. De la musique. De lectures. De danse. De param\u00e8tres divers qui, \u00e0 un moment, indiquent une piste.&#8221; Apr\u00e8s l&#8217;\u00e9cole de cin\u00e9ma, j&#8217;ai \u00e9t\u00e9 assistante de metteur en sc\u00e8ne longtemps sans \u00eatre frustr\u00e9e. Puis un jour, j&#8217;ai eu le projet de Chocolat. Je suis lente comme certaine r\u00e9action chimique. Heureusement parce que je suis \u00e9motive et si j&#8217;avais des r\u00e9actions rapides, je ferais des conneries. Cela peut para\u00eetre paradoxal, mais c&#8217;est ainsi.&#8221; Lucide. Elle estime avoir la chance de travailler et de gagner sa vie &#8221; c&#8217;est anormal que cela soit devenu un privil\u00e8ge &#8220;. Certes. Elle regrette que la mat\u00e9rialit\u00e9 de son travail soit si mince dans sa vie.&#8221; L&#8217;\u00e9conomie du cin\u00e9ma a des r\u00e8gles intangibles. Je pr\u00e9f\u00e9rerais travailler plus souvent pour m&#8217;am\u00e9liorer et pas, \u00e0 chaque fois, tout remettre en question. Je me nourris entre temps des films des autres qui me font avancer autant que les miens puisque je n&#8217;ai pas les moyens de faire des gammes tous les jours &#8220;.<\/p>\n<p> <strong> &#8221; J&#8217;ai mal pour l&#8217;ordre du monde &#8221; <\/strong><\/p>\n<p>La musique reste pour Claire Denis essentielle: &#8221; Pas de cin\u00e9ma sans musique. La musique m&#8217;accompagne et me donne la force d&#8217;ext\u00e9rioriser &#8220;. Pour Chocolat, elle avait travaill\u00e9 avec un musicien sud-africain qui l&#8217;a emmen\u00e9e faire une ballade \u00e0 Soweto o\u00f9 elle n&#8217;avait jamais voulu mettre les pieds avant Mandela.&#8221; Evidemment, j&#8217;ai vu sa maison sans l&#8217;id\u00e9e de p\u00e8lerinage qui m&#8217;est \u00e9trang\u00e8re. L&#8217;arbre dans le jardin. Cela m&#8217;a \u00e9mue de penser au temps o\u00f9 il \u00e9tait enfant dans ce pays-l\u00e0, dans ces townships. Cet homme si fort et, en m\u00eame temps, ext\u00e9rieurement serein. Quelle responsabilit\u00e9 \u00e9crasante de faire changer ce pays.&#8221; Claire Denis se d\u00e9finit comme une femme de son \u00e9poque et de ses bouleversements.&#8221; Est-ce qu&#8217;on pourrait vivre une journ\u00e9e sans penser \u00e0 la Palestine, \u00e0 la culture palestinienne. Que devient-elle ? J&#8217;ai mal pour l&#8217;ordre du monde.&#8221;<\/p>\n<p>Claire Denis va repartir en Afrique r\u00e9aliser un film pour Arte avec un r\u00e9alisateur \u00e9gyptien. Elle a \u00e9crit le sc\u00e9nario. Elle ne m&#8217;en dira rien. Mais gageons qu&#8217;il sera impr\u00e9gn\u00e9 de cette sensibilit\u00e9 retenue et de ce regard d&#8217;une femme de notre \u00e9poque. Comme elle dit et le prouve.<\/p>\n<p>1. Santeria: pratique religieuse animiste fond\u00e9e sur un syncr\u00e9tisme entre dieux africains et saints catholiques.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Elle a l&#8217;air fragile. Presque timide. Pourtant, sa filmographie \u00e9chappe compl\u00e8tement \u00e0 la banalit\u00e9, \u00e0 la facilit\u00e9, \u00e0 la fragilit\u00e9. Six films. Trois t\u00e9l\u00e9s. Trois longs m\u00e9trages s\u00e9lectionn\u00e9s pour Cannes. Pas mal du tout. Son regard de r\u00e9alisatrice s&#8217;attache, \u00e0 travers les personnages, \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 qui les entoure, \u00e0 ses dysfonctionnements, \u00e0 ses manques. 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