{"id":2983,"date":"2007-11-01T00:00:00","date_gmt":"2007-10-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/un-dictionnaire-sans-histoire2983\/"},"modified":"2007-11-01T00:00:00","modified_gmt":"2007-10-31T23:00:00","slug":"un-dictionnaire-sans-histoire2983","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=2983","title":{"rendered":"Un dictionnaire sans histoire"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Un Dictionnaire du communisme \u00e9labor\u00e9 par St\u00e9phane Courtois et son \u00e9quipe para\u00eet \u00e0 la veille des 80 ans de la r\u00e9volution d&#8217;Octobre russe. Lecture critique de Roger Martelli. <\/p>\n<p>La \u00ab Courtois team \u00bb vient de publier un nouveau livre, dans l&#8217;exacte continuit\u00e9 du<em> Livre noir de 1997 <\/em>. Les quatre-vingt-dix ans de la r\u00e9volution d&#8217;Octobre sont ainsi l&#8217;occasion d&#8217;une ultime et globale ex\u00e9cution en r\u00e8gle. Certes, nous disent St\u00e9phane Courtois et ses amis, le communisme doit s&#8217;examiner dans sa pluralit\u00e9 \u00ab des \u00bb communismes, mais cette diversit\u00e9 est seconde par rapport \u00e0 l&#8217;essentiel : \u00ab l&#8217;Id\u00e9e \u00bb \u00e9galitariste qui unifie l&#8217;ensemble \u00ab d&#8217;un \u00bb communisme unique et monolithe. Le communisme n&#8217;est plus tenu pour un processus historique mouvant, mais pour une structure intangible dont chaque manifestation n&#8217;est que l&#8217;application concr\u00e8te d&#8217;une intention g\u00e9n\u00e9rale et dont le totalitarisme n&#8217;est que la forme la plus concentr\u00e9e. L\u00e0 est le c\u0153ur du propos de Courtois : le sovi\u00e9tisme dans sa forme stalinienne n&#8217;est pas une perversion mais \u00ab la \u00bb v\u00e9rit\u00e9 du communisme, la manifestation pure de son essence ; le crime de masse n&#8217;est pas un trait de conjoncture, mais la cons\u00e9quence litt\u00e9rale du parti pris de la \u00ab dictature du prol\u00e9tariat \u00bb. Courtois n&#8217;invente rien : l&#8217;essentiel de la th\u00e8se \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 dans<em> Le Pass\u00e9 d&#8217;une illusion en 1995 <\/em>. Fran\u00e7ois Furet voyait en effet dans<em> \u00ab l&#8217;alib\u00e9ralisme \u00bb <\/em>, dans la critique radicale du lib\u00e9ralisme du capital, la matrice de tous les d\u00e9rapages ult\u00e9rieurs. Or, ce qui chez Furet \u00e9tait une d\u00e9monstration discutable mais brillante devient une vulgate avec Courtois : tout antilib\u00e9ralisme, tout anticapitalisme, \u00e0 la limite toute vell\u00e9it\u00e9 de transformation sociale sont du communisme, et donc portent un totalitarisme en puissance. Curieusement, \u00e0 suivre le nouveau Dictionnaire, le communisme se d\u00e9cline au pr\u00e9sent : \u00ab l&#8217;illusion \u00bb persiste manifestement tr\u00e8s au-del\u00e0 de l&#8217;espace communiste<em> stricto sensu <\/em>. Le lecteur aura ainsi la surprise de d\u00e9couvrir que l&#8217;altermondialisme en bloc est un communisme et Jos\u00e9 Bov\u00e9 ne manquera pas, en d\u00e9couvrant ce livre, d&#8217;aller dare-dare r\u00e9clamer sa carte, place du Colonel-Fabien !<\/p>\n<p><strong> COMMUNISME DU XX\u00e8me SIECLE <\/strong><\/p>\n<p>Courtois f\u00eate donc \u00e0 sa mani\u00e8re l&#8217;anniversaire de l&#8217;Octobre russe, comme s&#8217;il devait \u00eatre le dernier. Profiter de l&#8217;\u00e9v\u00e9nement pour r\u00e9fl\u00e9chir sur sa place et ses effets ? Pourquoi pas. Mais alors, autant le faire s\u00e9rieusement. La d\u00e9marche de Courtois a l&#8217;avantage de chercher ce qui raccorde entre eux les ph\u00e9nom\u00e8nes qui ont \u00e9t\u00e9 la chair du ph\u00e9nom\u00e8ne communiste pendant quelques d\u00e9cennies. Son d\u00e9faut r\u00e9dhibitoire est de prendre les id\u00e9ologies du communisme au mot. Ainsi, le stalinisme s&#8217;est voulu un syst\u00e8me int\u00e9gr\u00e9, dans lequel chaque discours et chaque acte \u00e9taient une pi\u00e8ce d&#8217;une vaste entreprise dont le terme devait \u00eatre la r\u00e9volution mondiale et la victoire universelle du sovi\u00e9tisme stalinien. Sans doute y a-t-il : mais pas d&#8217;abord dans le discours : une certaine coh\u00e9rence dans cet objet historique singulier, qui ne rel\u00e8ve pas seulement de la cat\u00e9gorie du pluriel et qui restera pour nous \u00ab le communisme du XXe si\u00e8cle \u00bb. Mais s&#8217;il y a une certaine unit\u00e9 de ce communisme-l\u00e0, elle n&#8217;est pas une donn\u00e9e a priori et ne d\u00e9coule pas du discours lui-m\u00eame. <\/p>\n<p>Ce que r\u00e9v\u00e8le l&#8217;observation du si\u00e8cle n&#8217;est pas une forme unique, mais au moins quatre formes g\u00e9n\u00e9rales, que l&#8217;on ne saurait confondre sans pour autant les s\u00e9parer. Il y a au d\u00e9part une exp\u00e9rience originale et particuli\u00e8re, celle du socialisme russe, donnant naissance \u00e0 une soci\u00e9t\u00e9 concr\u00e8te qui, dans les ann\u00e9es vingt et trente, se structure en mode original et ferm\u00e9 de r\u00e9gulation \u00e9conomique et sociale : le syst\u00e8me sovi\u00e9tique. En deuxi\u00e8me lieu, cette exp\u00e9rience devient, surtout apr\u00e8s 1945, un mod\u00e8le de port\u00e9e soit directe (les avatars du sovi\u00e9tisme, en Europe, en Asie et en Am\u00e9rique latine), soit indirecte (les effets d\u00e9riv\u00e9s sur les modes de r\u00e9gulation des soci\u00e9t\u00e9s capitalistes elles-m\u00eames). Troisi\u00e8mement, l&#8217;exp\u00e9rience \u00e9rig\u00e9e en mod\u00e8le universel sert de pivot \u00e0 une conception de l&#8217;action politique, plus ou moins d\u00e9riv\u00e9e du bolchevisme initial, qui prend la forme d&#8217;un mouvement communiste tr\u00e8s structur\u00e9, domin\u00e9 par l&#8217;URSS et, pendant trois d\u00e9cennies, par la figure quasi religieuse de Staline. Enfin, l&#8217;exp\u00e9rience sert de ciment \u00e0 un syst\u00e8me symbolique et mental, un discours, une imagerie et des affects qui relient une conception du monde, de la r\u00e9volution et de l&#8217;action politique et que l&#8217;on peut d\u00e9signer comme la culture communiste.<\/p>\n<p>Que le communisme stalinien, pendant de longues ann\u00e9es, se soit pens\u00e9 lui-m\u00eame comme un objet monolithique, reposant sur le pur exercice de la volont\u00e9 collective (\u00ab l&#8217;organisation d\u00e9cide de tout \u00bb), est une \u00e9vidence. Que cette \u00ab illusion \u00bb ait eu des effets mat\u00e9riels l&#8217;est aussi. Mais chacune de ces quatre dimensions du communisme doit aussi s&#8217;envisager dans sa complexit\u00e9 et ses contradictions. Le poids du mod\u00e8le n&#8217;a pas emp\u00each\u00e9 la recherche de voies originales, tellement vivaces que le \u00ab centre \u00bb sovi\u00e9tique a tout fait, \u00e0 plusieurs reprises, pour en freiner l&#8217;expansion. L&#8217;existence d&#8217;un mouvement communiste international rigide n&#8217;annule pas le fait que l&#8217;insertion de ce mouvement dans les r\u00e9alit\u00e9s continentales et nationales a produit des objets singuliers (des partis politiques) ins\u00e9r\u00e9s dans un tissu qu&#8217;ils fa\u00e7onnent mais qui les fa\u00e7onne en retour. Quant au dogme de ce qui fut longtemps le \u00ab marxisme-l\u00e9ninisme \u00bb, il n&#8217;a pas annihil\u00e9 la recherche de pens\u00e9es originales, h\u00e9t\u00e9rodoxes, au final \u00ab h\u00e9r\u00e9tiques \u00bb. Le stalinisme a domin\u00e9 le communisme de ce si\u00e8cle ; ce n&#8217;est pas pour autant que le communisme s&#8217;est r\u00e9duit au stalinisme. Il a inclus de l&#8217;antistalinisme av\u00e9r\u00e9 et du non-stalinisme&#8230;<\/p>\n<p><strong> COMPLOT ET FATALITE <\/strong><\/p>\n<p>Pour la \u00ab m\u00e9thode Courtois \u00bb, l&#8217;histoire rel\u00e8ve tant\u00f4t des cat\u00e9gories du complot, tant\u00f4t de celle de la fatalit\u00e9. Or elle ne se r\u00e9duit ni \u00e0 l&#8217;une ni \u00e0 l&#8217;autre. L&#8217;histoire n&#8217;est pas le fruit de la libre volont\u00e9 et le communisme a ses d\u00e9terminations lourdes : celui de la guerre et de la \u00ab brutalisation \u00bb g\u00e9n\u00e9rale qu&#8217;elle suscite, celui de l&#8217;arri\u00e9ration russe, celui du mythe des r\u00e9volutions des XVIIIe et XIXe si\u00e8cles. Mais la d\u00e9termination n&#8217;implique pas l&#8217;encha\u00eenement inexorable des causes et des cons\u00e9quences : l&#8217;histoire proc\u00e8de de choix, parfois lucides, parfois baign\u00e9s d&#8217;illusions. Tout choix est une bifurcation, une option entre plusieurs possibles, qui l&#8217;emporte sur d&#8217;autres et qui, ce faisant, infl\u00e9chit le cours de l&#8217;histoire. Il n&#8217;\u00e9tait pas \u00e9crit par avance que les bolcheviks russes suivraient L\u00e9nine et s&#8217;engageraient si vite dans la seconde phase r\u00e9volutionnaire, apr\u00e8s le choc d&#8217;avril 1917. Il n&#8217;\u00e9tait pas \u00e9crit que les bolcheviks accepteraient les \u00e9lections \u00e0 la Constituante, au d\u00e9but de 1918, puis dissoudraient l&#8217;Assembl\u00e9e \u00e9lue. Il n&#8217;y avait rien de fatal \u00e0 ce que L\u00e9nine choisisse l&#8217;option de la NEP en 1921 et que Staline accepterait la logique du Front populaire en 1934, etc.<\/p>\n<p><strong> QU&#8217;EN RESTE-T-IL ? <\/strong><\/p>\n<p>Il y eut un communisme du XXe si\u00e8cle. Qu&#8217;en reste-t-il aujourd&#8217;hui ? L&#8217;exp\u00e9rience fondatrice est forclose et rel\u00e8ve d\u00e9sormais de l&#8217;observation ac\u00e9r\u00e9e des historiens. Le mod\u00e8le social s&#8217;est \u00e9puis\u00e9, faute de renouvellement, entra\u00een\u00e9 par ses pentes \u00e9tatistes qui ont exacerb\u00e9 sa rigidit\u00e9 et pr\u00e9cipit\u00e9 son obsolescence. La structure politique (le \u00ab parti communiste \u00bb de souche bolchevique) est vraisemblablement arriv\u00e9e \u00e0 son point d&#8217;extinction. Elle peut encore servir d&#8217;enveloppe \u00e0 l&#8217;action communiste, parfois de fa\u00e7on importante (pensons au communisme asiatique), mais sa force propulsive et son universalit\u00e9 ont disparu. Quant \u00e0 la culture, elle n&#8217;existe plus que sous forme d&#8217;un noyau pr\u00e9existant (la culture \u00ab marxiste \u00bb du mouvement ouvrier, qui n&#8217;appara\u00eet pas en 1917&#8230;) ou sous la forme d&#8217;images et de mots qui ne font plus toujours syst\u00e8me.<\/p>\n<p>Reste la question du communisme proprement dit, mais elle ne se posera pas ici dans les termes de Courtois et de ses compagnons. On peut convenir avec les auteurs du<em> Dictionnaire <\/em> qu&#8217;un cycle s&#8217;est achev\u00e9 avec la chute de l&#8217;URSS et de son empire. On peut penser, par exemple, que la tentative de mise en application du parti pris communiste initial sous la forme de formations sociales et d&#8217;Etats explicitement communistes oblige, par son \u00e9chec massif, \u00e0 r\u00e9investir les valeurs initiales dans des synth\u00e8ses ouvertement et consciemment postcommunistes. Mais on peut aussi consid\u00e9rer que la fin du sovi\u00e9tisme cl\u00f4t irr\u00e9m\u00e9diablement, non pas le cycle du communisme en g\u00e9n\u00e9ral, mais d&#8217;une forme historique du communisme (le communisme de souche bolchevique) que le XXe si\u00e8cle a impos\u00e9 et refa\u00e7onn\u00e9 \u00e0 plusieurs reprises, sans parvenir pour autant \u00e0 le transformer. Ce qu&#8217;il adviendra ensuite ne rel\u00e8ve plus de la pratique historienne mais du libre choix politique&#8230;  <\/p>\n<p>R.M.<\/p>\n<p>Paru dans<em> Regards <\/em> n\u00b045, Novembre 2007<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Un Dictionnaire du communisme \u00e9labor\u00e9 par St\u00e9phane Courtois et son \u00e9quipe para\u00eet \u00e0 la veille des 80 ans de la r\u00e9volution d&#8217;Octobre russe. 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