{"id":2974,"date":"2007-10-01T00:00:00","date_gmt":"2007-09-30T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/les-theatres-du-peuple2974\/"},"modified":"2007-10-01T00:00:00","modified_gmt":"2007-09-30T22:00:00","slug":"les-theatres-du-peuple2974","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=2974","title":{"rendered":"Les th\u00e9\u00e2tres du peuple"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Cette saison, deux spectacles posent la question de la repr\u00e9sentation du peuple, de ses enjeux et de son efficace. Deux des auteurs, Laurence F\u00e9vrier et Michel Simonot, confrontent ici leurs exp\u00e9riences. <\/p>\n<p>On disait peuple avant, d\u00e9sormais on dit habitants : les ambitions des th\u00e9\u00e2tres du peuple du tournant du si\u00e8cle ont laiss\u00e9 place aux paroles des habitants de quartiers ou de villes pauvres. Quand le th\u00e9\u00e2tre tente de s&#8217;adresser \u00e0 son autre, il lui tend un miroir. Miroir d\u00e9formant forc\u00e9ment, o\u00f9 l&#8217;autre en question : le populaire : est form\u00e9 par le regard port\u00e9 sur lui. Certes, ce ne sont plus les m\u00eames modalit\u00e9s, les m\u00eames lieux, le m\u00eame peuple, mais c&#8217;est un peuple homologue, cet absent du th\u00e9\u00e2tre que le th\u00e9\u00e2tre entend dire ou capter, avec lequel il entend avoir commerce de repr\u00e9sentation. <\/p>\n<p>L&#8217;exercice a pris un tour nouveau dans les ann\u00e9es 1990 avec la publication de La Mis\u00e8re du monde de Pierre Bourdieu (1993) (1) et l&#8217;ascension du Front national. L&#8217;injonction traditionnelle d&#8217;un art en contact avec l&#8217;enti\u00e8ret\u00e9 de la nation et puisant le c\u0153ur de sa vocation dans l&#8217;\u00e9ducation populaire et le militantisme culturel s&#8217;enrobe alors d&#8217;une injonction au r\u00e9el. La d\u00e9finition du r\u00e9el a partie li\u00e9e, depuis au moins les d\u00e9veloppements du socialisme, avec la question sociale, et les ann\u00e9es 1990 ont actualis\u00e9 ce nouage. Se repose alors l&#8217;\u00e9quation : le peuple est la v\u00e9rit\u00e9 du th\u00e9\u00e2tre, comme public ou comme objet. Nous sommes toujours dedans. En t\u00e9moignent, \u00e0 leur fa\u00e7on diff\u00e9rente, deux textes et deux spectacles r\u00e9cents, L&#8217;extraordinaire tranquillit\u00e9 des choses (2), mis en sc\u00e8ne par Michel Simonot au Th\u00e9\u00e2tre G\u00e9rard-Philippe de Saint-Denis en 2007, repris cette saison, et Ils habitent la Goutte d&#8217;Or, de Laurence F\u00e9vrier, qui se joue ce mois-ci \u00e0 Paris.  <\/p>\n<p><strong> Vous avez travaill\u00e9, l&#8217;un \u00e0 Saint-Denis, l&#8217;autre \u00e0 la Goutte d&#8217;Or, quartier du XVIIIe arrondissement de Paris, avec des habitants. Comment nommeriez-vous le mat\u00e9riel que vous y avez r\u00e9colt\u00e9 ? Il n&#8217;est ni non fictionnel ni non litt\u00e9raire, qu&#8217;\u00e9tait-ce ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> Laurence F\u00e9vrier. <\/strong> J&#8217;ai travaill\u00e9 \u00e0 partir d&#8217;entretiens que j&#8217;ai men\u00e9s avec des habitants de la Goutte d&#8217;Or, donc \u00e0 partir de l&#8217;oralit\u00e9 des gens, sans r\u00e9\u00e9criture. Nous qui appartenons \u00e0 une civilisation de l&#8217;\u00e9crit, nous ne prenons pas garde \u00e0 notre oralit\u00e9. L&#8217;id\u00e9e \u00e9tait de travailler avec cette oralit\u00e9 et de la reprendre telle quelle. Si la psychanalyse a raison, et si nous sommes constitu\u00e9s par le langage, la reconstitution de ce langage sur sc\u00e8ne, c&#8217;est une fa\u00e7on de faire revivre et de r\u00e9incarner une personne r\u00e9elle. Mon sujet \u00e9tait la Goutte d&#8217;Or, quartier dont on  parle souvent de fa\u00e7on simpliste. J&#8217;ai \u00e9t\u00e9 surprise de constater que chaque personne interrog\u00e9e avait un regard original, une appr\u00e9hension de ce quartier sp\u00e9cifique qui lui \u00e9tait tout \u00e0 fait singuli\u00e8re et qui n&#8217;avait rien \u00e0 voir avec les id\u00e9es re\u00e7ues. Nous avions fait vingt-huit heures de spectacle avec Quartiers. Nous avons d\u00e9cid\u00e9 de faire plus \u00ab synth\u00e9tique \u00bb avec Ils habitent la Goutte d&#8217;Or, le spectacle dure une heure et demie !<\/p>\n<p><strong> Michel Simonot. <\/strong> Moi, ce serait la d\u00e9marche d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment inverse. Tout d&#8217;abord, pour vous, cela a \u00e9t\u00e9 votre propre d\u00e9marche, moi, je suis entr\u00e9 dans un th\u00e9\u00e2tre qui avait une commande : comment rouvrir une maison ferm\u00e9e ? Quel est le rapport d&#8217;un centre dramatique national avec son dehors ? Dans un th\u00e9\u00e2tre, comment faire advenir la dignit\u00e9 des gens ? Par la parole et passant par l&#8217;\u00e9criture, en racontant des morceaux de vie dans des chroniques. Votre vie la plus banale a une dignit\u00e9, et par les mots. La question qui s&#8217;est donc pos\u00e9e \u00e9tait de passer de l&#8217;oralit\u00e9 \u00e0 l&#8217;\u00e9criture. Mettre par \u00e9crit ces paroles n&#8217;\u00e9tait pas les rendre litt\u00e9raires mais inventer une langue pour cela. Des femmes sans-papiers analphab\u00e8tes sont spontan\u00e9ment  venues nous demander de participer, nous avons r\u00e9colt\u00e9 pr\u00e8s de 300 chroniques, \u00e0 partir desquelles nous avons \u00e9crit une fiction \u00e0 quatre mains. Je pense que le travail de la langue et de l&#8217;\u00e9criture est n\u00e9cessaire au th\u00e9\u00e2tre, je sais que ce n&#8217;est pas votre parti pris.<\/p>\n<p><strong> L. F. <\/strong> Ce que nous faisons, c&#8217;est ce que j&#8217;appelle du th\u00e9\u00e2tre documentaire. En m&#8217;inspirant du cin\u00e9ma. Parce qu&#8217;il n&#8217;y a pas d&#8217;\u00e9crit mais une transcription exacte de la parole donc de l&#8217;oralit\u00e9 o\u00f9 j&#8217;op\u00e8re des coupures. Les acteurs travaillent leur texte comme ils font avec un r\u00f4le, sans entendre ni voir leurs mod\u00e8les, et curieusement ils se mettent \u00e0 leur ressembler ! Mais je n&#8217;en suis qu&#8217;au b.a.-ba de cette d\u00e9marche, j&#8217;ai encore beaucoup \u00e0 d\u00e9couvrir sur ce terrain inexplor\u00e9 qu&#8217;est notre oralit\u00e9.<\/p>\n<p><strong> M.S. <\/strong> Je pense que ce que vous avez fait n&#8217;est pas du th\u00e9\u00e2tre documentaire mais du th\u00e9\u00e2tre t\u00e9moignage. Le th\u00e9\u00e2tre documentaire prend du mat\u00e9riel du r\u00e9el et le r\u00e9organise pour lui donner du sens. Le th\u00e9\u00e2tre t\u00e9moignage prend le mat\u00e9riau et le livre tel quel. Ils posent autant de probl\u00e8mes l&#8217;un que l&#8217;autre, d&#8217;ailleurs. En revanche, ce que nous faisons n&#8217;en est pas car il y a fiction et tentative po\u00e9tique. Je suis enti\u00e8rement d&#8217;accord avec le fait que l&#8217;oralit\u00e9 a une place forte. Elle suppose un destinataire initial : l&#8217;intervieweur,  qui structure la parole. D\u00e9plac\u00e9e sur sc\u00e8ne, le destinataire change, il devient un  \u00ab public \u00bb, ce qui modifie radicalement le statut de cette \u00ab parole \u00bb, donc sa r\u00e9ception. J&#8217;ai eu  un vrai plaisir avec votre travail, mais aussi une question : le risque est de rendre compte de quelque chose de juste mais qui n\u00e9anmoins soit re\u00e7u non pas comme une r\u00e9alit\u00e9 mais comme une copie, anecdotique, amusante \u00e9ventuellement et donc potentiellement d\u00e9samorc\u00e9e. <\/p>\n<p><strong> L.F. <\/strong> C&#8217;est en effet du th\u00e9\u00e2tre. Et l&#8217;interpr\u00e9tation des acteurs apporte la fameuse \u00ab distanciation \u00bb. Si c&#8217;\u00e9tait les personnes r\u00e9elles, le public ne pourrait pas rire ou pleurer de la m\u00eame fa\u00e7on. <\/p>\n<p><strong> M.S. <\/strong> Il y a donc bien repr\u00e9sentation. <\/p>\n<p><strong> L.F. <\/strong> Oui, et pour moi, il est important de faire exister sur sc\u00e8ne des personnages qui n&#8217;existent pas aujourd&#8217;hui  dans l&#8217;\u00e9criture dramatique, et qu&#8217;un certain type de femmes et d&#8217;hommes aient une existence sc\u00e9nique : une femme politique, une femme de m\u00e9nage, un marchand de journaux. Que j&#8217;aie pu donner un premier r\u00f4le \u00e0 une femme noire angolaise sans logement a provoqu\u00e9 des r\u00e9actions qui m&#8217;ont surprise, parfois violentes. Il y a l\u00e0 une forme de racisme inconscient, dans le sens o\u00f9 on ne veut pas voir repr\u00e9sent\u00e9 ce qui d\u00e9range.<\/p>\n<p><strong> M.S. <\/strong> Ce qui est parall\u00e8le dans nos exp\u00e9riences est l\u00e0 : les gens de Saint-Denis n&#8217;\u00e9taient pas choqu\u00e9s d&#8217;entendre le langage de la rue, les vendeurs de cigarettes qui disent \u00ab Marlboro, Marlboro, Marlboro \u00bb, au contraire, il y avait une jubilation. Des politiques n&#8217;\u00e9taient pas contents car nous ne devions pas montrer \u00e7a.  En revanche, nous avons refus\u00e9 d&#8217;\u00eatre dans l&#8217;incarnation, et notamment j&#8217;ai refus\u00e9 d&#8217;engager un com\u00e9dien noir car celui qui est noir aurait \u00e9t\u00e9 per\u00e7u comme le Noir de Saint-Denis, la figure-type. Le reproche est venu du monde institutionalo-politique : nous aurions refus\u00e9 le monde multicolore. Mais c&#8217;est le contraire en fait.<\/p>\n<p><strong> L.F. <\/strong> Lorsque la salle Gaveau a \u00e9t\u00e9 con\u00e7ue, c&#8217;\u00e9tait \u00e0 l&#8217;intention d&#8217;un certain public qui venait s&#8217;y reconna\u00eetre, celui qui venait en frac et limousine. La question s&#8217;est pos\u00e9e pour nous de mani\u00e8re invers\u00e9e : allions-nous toucher un autre public ? Celui qui ne va jamais au th\u00e9\u00e2tre. Nous avons toujours majoritairement un public dit de th\u00e9\u00e2tre. Je ne me fais aucune illusion l\u00e0-dessus. Mais mon objectif demeure : faire \u00e9merger des personnages qui ne sont pas repr\u00e9sent\u00e9s. Et je vous dis, j&#8217;ai entendu cette r\u00e9action curieuse \u00e0 propos de la femme de m\u00e9nage noire : \u00ab tout \u00e7a, on le sait \u00bb.<\/p>\n<p><strong> M.S. <\/strong> On a \u00e7a souvent, que sous pr\u00e9texte \u00ab qu&#8217;on le sait \u00bb, de ne pas vouloir se l&#8217;entendre dire. Le th\u00e9\u00e2tre a \u00e0 voir avec \u00ab se l&#8217;entendre dire \u00bb.  Nous avons cela en commun, vous et moi. En v\u00e9rit\u00e9, se l&#8217;entendre dire est toujours tr\u00e8s bon et politiquement important, car le silence est une parole. Mais sommes-nous des porte-parole pour autant ? L\u00e0 o\u00f9 le politique \u00e9choue, m\u00eame de bonne volont\u00e9, il y a une d\u00e9l\u00e9gation du politique \u00e0 l&#8217;artiste. Mais nous ne sommes pas des porte-parole qui venons combler les lacunes du politique. Alors comment repr\u00e9senter sans \u00eatre des porte-parole ?<\/p>\n<p><strong> L.F. <\/strong> Notre travail d&#8217;artiste, c&#8217;est de t\u00e9moigner de fa\u00e7on sensible.<\/p>\n<p><strong> M.S. <\/strong> Ce qui me pr\u00e9occupe est moins de montrer que de montrer l&#8217;impossibilit\u00e9 qu&#8217;il y a,  dans le monde d&#8217;aujourd&#8217;hui, \u00e0 repr\u00e9senter. Sinon, autant faire monter les gens sur sc\u00e8ne. Ce que vous avez fait n&#8217;est pas forc\u00e9ment moins violent, cela dit. Mais il faudrait trouver une solution pour aller plus loin. Quelle est la structure de la soci\u00e9t\u00e9 qui fait qu&#8217;on ne peut pas montrer, que m\u00eame montr\u00e9, \u00e7a n&#8217;est pas visible. Montrer la contradiction d&#8217;une soci\u00e9t\u00e9 qui emp\u00eache qu&#8217;on se repr\u00e9sente, et mettre en travail artistiquement cette impossibilit\u00e9 politique.<\/p>\n<p><strong> L.F. <\/strong> Ce qui est surprenant, c&#8217;est ce mouvement artistique autour du th\u00e9\u00e2tre du \u00ab r\u00e9el \u00bb. On devrait s&#8217;interroger sur ce qu&#8217;il veut dire. Philippe Adrien, en 1995, a r\u00e9uni tous ceux avec qui il avait travaill\u00e9 pour les 20 ans du Th\u00e9\u00e2tre de La Temp\u00eate et nous a demand\u00e9 de tous nous saisir de la \u00ab Mis\u00e8re du monde \u00bb, nous \u00e9tions cent je crois, et le th\u00e9\u00e2tre s&#8217;est alors mis \u00e0 me \u00ab reparler \u00bb.<\/p>\n<p><strong> M.S. <\/strong>  Les \u00e9lus, aujourd&#8217;hui, demandent que le th\u00e9\u00e2tre fasse \u00e7a. La parole des gens comme barri\u00e8re contre l&#8217;\u00e9litisme, qui est une notion dont l&#8217;usage est ambigu est insupportable. Mais la parole des gens montr\u00e9e sur la sc\u00e8ne, cela n&#8217;\u00e9largit pas le public. Nous devrions penser notre moment th\u00e9\u00e2tral comme une \u00e9tape dans la recherche du statut de la parole.<\/p>\n<p><strong> L.F. <\/strong> L&#8217;oralit\u00e9 est une des voies de la cr\u00e9ation th\u00e9\u00e2trale, cette cr\u00e9ation n&#8217;a jamais \u00e9t\u00e9 de droite ou de gauche, ma d\u00e9marche est d&#8217;exp\u00e9rimenter des voies nouvelles. <\/p>\n<p> Propos recueillis par D.S.<\/p>\n<p>Paru dans<em> Regards <\/em> n\u00b044<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Cette saison, deux spectacles posent la question de la repr\u00e9sentation du peuple, de ses enjeux et de son efficace. 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