{"id":2973,"date":"2007-10-01T00:00:00","date_gmt":"2007-09-30T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/retour-et-revenants2973\/"},"modified":"2007-10-01T00:00:00","modified_gmt":"2007-09-30T22:00:00","slug":"retour-et-revenants2973","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=2973","title":{"rendered":"Retour et revenants"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Avec son documentaire \u00e0 succ\u00e8s<em> Etre et Avoir <\/em>, Nicolas Philibert a aliment\u00e9 une pol\u00e9mique autour du droit des acteurs non professionnels. Avec Retour en Normandie, il s&#8217;expose dans un film sensible et personnel, un film qui interroge la relation entre l&#8217;auteur et son sujet. <\/p>\n<p><strong> Retour en Normandie, de Nicolas Philibert,  en salles le 3 octobre <\/strong><\/p>\n<p>Cinq ans apr\u00e8s<em> Etre et Avoir <\/em>, Nicolas Philibert revient avec un tr\u00e8s beau film taraud\u00e9 par la question de l&#8217;auctorialit\u00e9.<em> \u00ab Qu&#8217;est-ce qu&#8217;un auteur ? \u00bb <\/em>, interrogeait Foucault en 1968 avant de faire para\u00eetre, en 1973, un travail collectif sur les archives du cas Pierre Rivi\u00e8re : entrepris \u00e0 l&#8217;occasion d&#8217;une recherche sur les rapports entre psychiatrie et justice p\u00e9nale. En 1835, Pierre Rivi\u00e8re, apr\u00e8s avoir tu\u00e9 sa m\u00e8re, sa s\u0153ur et son fr\u00e8re, avait \u00e9crit en prison, pour sauver son p\u00e8re,  un m\u00e9moire relatant avec minutie les raisons de son meurtre. Auteur, Pierre Rivi\u00e8re ? Inspir\u00e9 par ce cas de parricide, Ren\u00e9 Allio a tourn\u00e9 une fiction<em>  Moi, Pierre Rivi\u00e8re, ayant \u00e9gorg\u00e9 ma m\u00e8re, ma s\u0153ur et mon fr\u00e8re&#8230; <\/em>, en 1975, film sur lequel Nicolas Philibert, alors \u00e2g\u00e9 de 24 ans, \u00e9tait assistant \u00e0 la mise en sc\u00e8ne. Trente ans apr\u00e8s, le documentariste a eu envie de revenir sur les lieux du tournage, situ\u00e9s non loin de la sc\u00e8ne du crime, et de retrouver certains acteurs du film d&#8217;Allio, des paysans de la r\u00e9gion. <\/p>\n<p><strong> Alors qu<em> Etre et Avoir <\/em> mettait en sc\u00e8ne une \u00e9cole \u00e0 classe unique,<em> Retour en Normandie <\/em> est plac\u00e9 sous le signe de la multiplicit\u00e9. <\/strong><\/p>\n<p><strong> Nicolas Philibert. <\/strong> Dans la forme, en effet, Retour en Normandie est tr\u00e8s diff\u00e9rent de mes films pr\u00e9c\u00e9dents. Jusque-l\u00e0, mes films \u00e9taient assez ronds, construits autour d&#8217;une unit\u00e9 de lieu et de temps. L\u00e0, \u00e0 l&#8217;inverse, je joue avec une grande diversit\u00e9 de registres, d&#8217;histoires, de personnages, de lieux, de temporalit\u00e9s. Les images elles-m\u00eames sont de nature diff\u00e9rente : elles vont des extraits de Moi, Pierre Rivi\u00e8re, ayant \u00e9gorg\u00e9 ma m\u00e8re, ma s\u0153ur et mon fr\u00e8re&#8230;, le film de Ren\u00e9 Allio, \u00e0 celles que j&#8217;ai tourn\u00e9es : certaines rel\u00e8vent de l&#8217;interview, d&#8217;autres de s\u00e9quences prises sur le vif, mais il y a aussi des paysages, des photos, des documents : carnets d&#8217;Allio, extraits du m\u00e9moire de Pierre Rivi\u00e8re :, ma propre parole et pr\u00e9sence dans le film. Ce film s&#8217;enracinant dans des souvenirs personnels, il ne me semblait pas ill\u00e9gitime d&#8217;y appara\u00eetre. L&#8217;ensemble fonctionne sur cette diversit\u00e9 d&#8217;\u00e9l\u00e9ments. Je m&#8217;int\u00e9resse beaucoup en ce moment \u00e0 la question du sujet : dans la sph\u00e8re documentaire, il est tr\u00e8s souvent question de \u00ab sujet \u00bb : quand on pr\u00e9sente un projet \u00e0 la t\u00e9l\u00e9, il faut un sujet ; quand on en a un, il faut le traiter, etc. J&#8217;ai voulu faire un film qui, en se confrontant \u00e0 cette diversit\u00e9, \u00e9chapperait \u00e0 son propre sujet. <\/p>\n<p><strong> Vous revendiquez une forme d&#8217;improvisation sur vos tournages. Le fait que celui-ci s&#8217;enracine dans un autre, qu&#8217;il ait un cadre, ne risquait-t-il pas de vous entraver, de vous donner moins de libert\u00e9 que d&#8217;habitude ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> N.P. <\/strong> Non, car je n&#8217;avais pas vu ces personnes depuis plus de trente ans. Je ne savais pas du tout ce que j&#8217;allais trouver, ni si Claude H\u00e9bert, qui interpr\u00e9tait le personnage de Pierre Rivi\u00e8re, \u00e9tait encore de ce monde. Je ne savais pas que j&#8217;irais dans le tribunal, dans la prison : toutes ces id\u00e9es sont venues en cours de route. Le film s&#8217;est pr\u00e9sent\u00e9 sous la forme d&#8217;un d\u00e9sir plus que d&#8217;une id\u00e9e : le d\u00e9sir de faire un film avec les acteurs normands du film d&#8217;Allio, sans trop savoir o\u00f9 ces retrouvailles allaient me conduire. En ce sens, ce film n&#8217;est pas si diff\u00e9rent des autres ; ma volont\u00e9 de ne pas avoir trop d&#8217;avance par rapport au spectateur et au tournage qui s&#8217;annonce est rest\u00e9e la m\u00eame. Revenir sur les traces de ce pass\u00e9, c&#8217;est un point de d\u00e9part et pas une fin en soi : je n&#8217;ai pas voulu me camper dans le souvenir, mais parler d&#8217;aujourd&#8217;hui. J&#8217;ai eu envie de revenir sur une aventure collective, partag\u00e9e par des gens tr\u00e8s diff\u00e9rents, lors de laquelle on a tous eu le sentiment d&#8217;\u00eatre tir\u00e9 vers le haut par l&#8217;histoire m\u00eame de Pierre Rivi\u00e8re, par l&#8217;exigence artistique d&#8217;Allio qui concernait autant les acteurs professionnels que les non-professionnels.<\/p>\n<p><strong> Parmi les acteurs non professionnels, dans les s\u00e9quences coup\u00e9es au montage, figurent votre p\u00e8re qui jouait le ministre de la Justice et des Cultes, et Michel Foucault, dont le travail sur les archives de ce cas de parricide \u00e9tait paru deux ans avant le tournage. Vous lisez d&#8217;ailleurs une lettre qu&#8217;Allio adresse au philosophe. <\/strong><\/p>\n<p><strong> N.P. <\/strong> Oui. Foucault venait de temps en temps sur le tournage et Allio lui avait propos\u00e9 un petit r\u00f4le, celui d&#8217;un juge&#8230; Allio et lui ont travaill\u00e9 en confiance. Mais Foucault ne s&#8217;\u00e9tait pas m\u00eal\u00e9 de l&#8217;adaptation, qu&#8217;il a laiss\u00e9e \u00e0 Pascal Bonitzer, Serge Toubiana et Jean Jourdheuil. Il existe plusieurs entretiens repris dans Dits et Ecrits o\u00f9 Foucault parle du film d&#8217;Allio.<\/p>\n<p><strong> Norbert, l&#8217;un des paysans du film, explique qu&#8217;il voulait aider les machinistes \u00e0 caler les travellings. Le jeu entre les deux films ne peut manquer de faire \u00e9cho \u00e0 la pol\u00e9mique aliment\u00e9e par le succ\u00e8s d&#8217;Etre et Avoir : qu&#8217;est-ce qu&#8217;\u00eatre un acteur non professionnel ? <\/strong> <\/p>\n<p><strong> N.P. <\/strong> Le film d&#8217;Allio est une fiction en costumes avec un sc\u00e9nario pr\u00e9cis, des s\u00e9quences, des dialogues \u00e9crits \u00e0 l&#8217;avance. Et j&#8217;ai le sentiment que pour ces non-professionnels, le tournage de Moi Pierre Rivi\u00e8re&#8230; lors duquel ils ont rev\u00eatu le costume d&#8217;un personnage, a \u00e9t\u00e9 moins difficile que celui de Retour en Normandie, film o\u00f9 ils s&#8217;exposent \u00e0 titre personnel. J&#8217;ai voulu que Retour en Normandie soit un film sur le cin\u00e9ma, vu sous l&#8217;angle de l&#8217;obstination, du d\u00e9sir et du collectif. Car ce qui caract\u00e9rise d&#8217;abord cette aventure, c&#8217;est l&#8217;obstination d&#8217;Allio \u00e0 faire son film, \u00e0 le d\u00e9marrer co\u00fbte que co\u00fbte avant la fin de l&#8217;\u00e9t\u00e9. Je n&#8217;ai jamais fait d&#8217;\u00e9cole de cin\u00e9ma. J&#8217;ai fait mon premier stage \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s en 1970 sur Les Camisards et j&#8217;ai grandi en cin\u00e9ma \u00e0 l&#8217;aune de son obstination. J&#8217;ai toujours pens\u00e9 que faire un film, c&#8217;\u00e9tait r\u00e9sister aux courants majoritaires, au spectacle g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9, \u00e0 la facilit\u00e9, et que c&#8217;\u00e9tait, du coup, prendre des risques, et notamment celui que le film ne se fasse pas. Par chance, gr\u00e2ce au succ\u00e8s d&#8217;Etre et Avoir, j&#8217;ai pu tourner Retour en Normandie dans un relatif confort. Mais je sais combien tout cela est fragile : Qui sait ?, le film que j&#8217;ai tourn\u00e9 avant Etre et Avoir, n&#8217;a fait que 5 000 ou 6 000 entr\u00e9es. Quand on est dans ces extr\u00eames-l\u00e0, le succ\u00e8s et l&#8217;\u00e9chec sont g\u00e9n\u00e9r\u00e9s aussi par des malentendus, des effets amplificateurs qui vont dans un sens ou dans l&#8217;autre. Le succ\u00e8s, \u00e0 un certain degr\u00e9, engendre le succ\u00e8s : Etre et Avoir, \u00e0 un moment donn\u00e9, il fallait l&#8217;avoir vu parce que le film marchait.<\/p>\n<p><strong> Qu&#8217;en est-il de La Voix de son ma\u00eetre, votre premier film co-r\u00e9alis\u00e9 avec G\u00e9rard Mordillat en 1978 qui sort aujourd&#8217;hui en DVD et qui donne la parole \u00e0 douze patrons de grandes entreprises ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> N.P. <\/strong> Nous voulions faire un film politique sur le discours patronal et pas sur les patrons, un film sur le langage comme terrain d&#8217;affrontement. Il est sorti en salles, puis a \u00e9t\u00e9 projet\u00e9 pendant un an dans des r\u00e9seaux associatifs, des comit\u00e9s d&#8217;entreprise. Dans un deuxi\u00e8me temps, \u00e0 partir de ce m\u00eame mat\u00e9riau, nous avons \u00e9labor\u00e9 une version t\u00e9l\u00e9visuelle de trois fois une heure, programm\u00e9e trois mercredis de suite. Ces trois \u00e9missions ont \u00e9t\u00e9 censur\u00e9es. Pr\u00e9textant que nous avions fait de lui un patron \u00ab de droit divin \u00bb, Fran\u00e7ois Dalle, p-dg de L&#8217;Or\u00e9al, avait saisi le cabinet de Raymond Barre, alors premier ministre, lequel avait ordonn\u00e9 au pr\u00e9sident d&#8217;Antenne 2, Maurice Ulrich, un proche de Chirac, de d\u00e9programmer l&#8217;\u00e9mission. Ce film ne cherchait pas \u00e0 contredire ces patrons, \u00e0 les pi\u00e9ger, \u00e0 pol\u00e9miquer avec eux. Nous voulions, \u00e0 l&#8217;inverse, laisser leur pens\u00e9e se d\u00e9rouler, se d\u00e9masquer face \u00e0 la cam\u00e9ra. La critique n&#8217;est pas de type journalistique : il s&#8217;agissait de leur donner la parole en les filmant d&#8217;une certaine fa\u00e7on, en plans larges, fixes, avec de la profondeur de champ. La dimension critique vient de cadrages, du montage, du fait que nos questions sont absentes. Notre id\u00e9e, c&#8217;\u00e9tait de donner \u00e0 entendre la parole des patrons \u00e0 une \u00e9poque, le sillage de 1968, o\u00f9 le cin\u00e9ma documentaire prend une forme militante qui consiste la plupart du temps \u00e0 donner la parole \u00e0 ceux qui ne l&#8217;ont jamais, les taulards, les ouvriers, les femmes, les paysans.<\/p>\n<p><strong> Vouliez-vous contrecarrer cette tendance du cin\u00e9ma militant ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> N.P. <\/strong> Non, nous situer plut\u00f4t par rapport au slogan du \u00ab Tout est politique \u00bb. Nous avions l&#8217;intuition que le vrai pouvoir n&#8217;\u00e9tait pas le pouvoir politique mais l&#8217;\u00e9conomie. Aujourd&#8217;hui, tout le monde s&#8217;accorde l\u00e0-dessus et l&#8217;on sait bien en quoi la mondialisation est li\u00e9e aux multinationales, au pouvoir de la finance. Nous voulions faire entendre la parole de ceux qui d\u00e9tenaient, d\u00e9j\u00e0, le v\u00e9ritable pouvoir. <\/p>\n<p>Propos recueillis par J.C.<\/p>\n<p>Paru dans<em> Regards <\/em> n\u00b044<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Avec son documentaire \u00e0 succ\u00e8s<em> Etre et Avoir <\/em>, Nicolas Philibert a aliment\u00e9 une pol\u00e9mique autour du droit des acteurs non professionnels. 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