{"id":2967,"date":"2007-10-01T00:00:00","date_gmt":"2007-09-30T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/createurs-de-richesse2967\/"},"modified":"2007-10-01T00:00:00","modified_gmt":"2007-09-30T22:00:00","slug":"createurs-de-richesse2967","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=2967","title":{"rendered":"Cr\u00e9ateurs de richesse"},"content":{"rendered":"<p>\u00ab<em> Quand j&#8217;ai ouvert mon salon de coiffure, je me souviens, les gens stationnaient parfois devant la vitrine, l&#8217;air interloqu\u00e9.  Comme s&#8217;ils se disaient : d&#8217;o\u00f9 elles sortent, celles-l\u00e0. Comme si une Africaine ne pouvait pas avoir le culot d&#8217;aller jusque-l\u00e0 ! \u00bb <\/em> L\u00e0, c&#8217;est Chilly-Mazarin, une banlieue \u00e0 8 kilom\u00e8tres de l&#8217;a\u00e9roport d&#8217;Orly, o\u00f9 A\u00efssatou Niasse \u00e0 ouvert Kaftresse en avril 2006, un petit salon africain de tressage et tissage de tresses et o\u00f9 elle vend aussi des robes et des bijoux.<em> \u00ab Mes client(e)s sont africain(e)s, antillais(es), europ\u00e9en(ne)s, arabes&#8230; Tout le monde aime les tresses, surtout pendant les vacances \u00bb <\/em>, pr\u00e9cise-t-elle, presque \u00e9tonn\u00e9e d&#8217;avoir \u00e0 pr\u00e9ciser l&#8217;identit\u00e9 ethnique de sa client\u00e8le.  <\/p>\n<p>A\u00efssatou est une Franco-S\u00e9n\u00e9galaise de 40 ans. Elle a grandi \u00e0 Dakar, a fait des \u00e9tudes d&#8217;h\u00f4tesse d&#8217;accueil (son p\u00e8re tenait une auto-\u00e9cole) puis des petits boulots et des stages \u00e0 la Sonatel, les t\u00e9l\u00e9communications s\u00e9n\u00e9galaises.<em> \u00ab Mais j&#8217;ai eu envie de partir. Il n&#8217;y avait pas de travail, pas de contrat s\u00e9rieux et en plus toutes mes copines \u00e9taient en France pour suivre des \u00e9tudes. \u00bb <\/em> L&#8217;appel du large l&#8217;a fait venir \u00e0 Lille, en 1994, rejoindre une amie qui \u00e9tait \u00e0 la fac de communication. Elle garde alors des enfants, travaille dans le restauration rapide. Jusqu&#8217;au jour o\u00f9 une amie lui parle de l&#8217;ADIE, l&#8217;Association pour le droit \u00e0 l&#8217;initiative \u00e9conomique qui aide les ch\u00f4meurs \u00e0 cr\u00e9er leur emploi en leur accordant des microcr\u00e9dits. En 2 000, elle d\u00e9marre ainsi avec 1 000 euros, puis 2 000 puis 3 000 euros. Elle ach\u00e8te des v\u00eatements, des bijoux, des produits cosm\u00e9tiques au S\u00e9n\u00e9gal, en Turquie et aussi aux Etats-Unis, o\u00f9 sa cousine tient un salon de coiffure, qu&#8217;elle revend \u00e0 des amis, des voisins&#8230; Petit \u00e0 petit, elle cr\u00e9e sa client\u00e8le. Elle suit alors des stages \u00e0 la chambre de commerce pour mieux g\u00e9rer son commerce, s&#8217;informe sur les aides \u00e0 la cr\u00e9ation. En 2005, elle ouvre avec un associ\u00e9 un salon de coiffure \u00e0 Massy.<em> \u00ab Mais \u00e7a n&#8217;a pas march\u00e9 entre nous. Il a voulu arr\u00eater une fois qu&#8217;il a pris ma client\u00e8le. Du moins qu&#8217;il pensait l&#8217;avoir prise&#8230; \u00bb <\/em> Heureusement son mari la soutient :<em> \u00ab Il a un salaire fixe, \u00e7a permet de faire bouillir la marmite (ils ont trois enfants) \u00bb <\/em>. Et elle ouvre en avril 2006 son petit salon.<em> \u00ab Il fait 15 m\u00e8tres carr\u00e9s, c&#8217;\u00e9taient des cabines t\u00e9l\u00e9phoniques avant (mon mari a fait tous les travaux avec l&#8217;aide d&#8217;un ami), et il y a 30 m\u00e8tres carr\u00e9s au sous-sol o\u00f9 je stocke des bijoux, des produits cosm\u00e9tiques et des tenues africaines pour les mariages et les bapt\u00eames&#8230; \u00bb <\/em> Et m\u00eame si elle ne gagne pas beaucoup d&#8217;argent : une fois les charges et les imp\u00f4ts pay\u00e9s, il lui reste 500 euros en moyenne par mois : elle a le sentiment de bien mener sa barque.<em> \u00ab \u00c7a va, je vis comme tout le monde et puis je vois tous les jours que mes affaires progressent. Je suis contente de r\u00e9ussir par moi-m\u00eame. \u00bb <\/em><\/p>\n<p><strong> \u00catre ind\u00e9pendant <\/strong><\/p>\n<p>La d\u00e9termination, la joie de vivre d&#8217;A\u00efssatou Niasse n&#8217;est pas un ph\u00e9nom\u00e8ne isol\u00e9 chez les entrepreneurs immigr\u00e9s. Depuis quelques ann\u00e9es, ces cr\u00e9ateurs sont m\u00eame plus dynamiques que les nationaux. Alors qu&#8217;ils repr\u00e9sentent 9,6 % de la population fran\u00e7aise (dont 59 % hors Union europ\u00e9enne), les artisans, commer\u00e7ants et chefs d&#8217;entreprise immigr\u00e9s comptent pour 13 % du total des entrepreneurs en France, selon l&#8217;ADIE. Restauration, commerce, construction (surtout en sous-traitance), confection, etc. Ces cr\u00e9ateurs se retrouvent principalement dans les secteurs traditionnels de l&#8217;immigration, l\u00e0 o\u00f9 le capital social et financier est moins \u00e9lev\u00e9 au d\u00e9marrage, la gestion administrative moins lourde et le contr\u00f4le r\u00e9glementaire moins strict. Mais, de plus en plus, ils se diversifient (cr\u00e9ateurs de sites multim\u00e9dias, traducteurs, consultants&#8230;) \u00e0 l&#8217;image des nouveaux migrants, plus form\u00e9s et parfois organis\u00e9s en diaspora.<br \/>\n<em> \u00ab Je pr\u00e9f\u00e8re gagner 1500 euros \u00e0 mon compte plut\u00f4t que 3000 chez un patron \u00bb <\/em>, assure Kamil Karaoglu, 33 ans, le patron franco-turc de  Teka Etanch\u00e9it\u00e9 qui a repris et modernis\u00e9 la petite entreprise dans le b\u00e2timent cr\u00e9\u00e9e par son p\u00e8re. Son \u00e9nergie (il travaille plus de dix heures par jour, six jours par semaine) se d\u00e9ploie plus pour acc\u00e9der \u00e0 un statut social qu&#8217;\u00e0 un statut \u00e9conomique, plus pour \u00eatre ind\u00e9pendant que pour s&#8217;enrichir.<em> \u00ab Je ne me sens pas immigr\u00e9, explique-t-il. La plupart  vivent en communaut\u00e9. Ce n&#8217;est pas mon cas. \u00bb <\/em> Il se consid\u00e8re plut\u00f4t comme<em> \u00ab la deuxi\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration \u00bb <\/em> car il est venu en France alors qu&#8217;il \u00e9tait enfant. Il a grandi \u00e0 Thiais dans une banlieue<em> \u00ab un peu m\u00e9lang\u00e9e \u00bb <\/em> et a suivi des \u00e9tudes et obtenu un BTS de gestion<em>  \u00ab Apr\u00e8s mes \u00e9tudes, j&#8217;avais le choix. J&#8217;ai d\u00e9cid\u00e9 de travailler avec mon p\u00e8re parce que je voyais qu&#8217;il peinait beaucoup. Comme il ne ma\u00eetrisait pas la langue, le comptable l&#8217;arnaquait tout le temps. \u00bb <\/em> Depuis 2000, il a mont\u00e9 sa propre bo\u00eete et emploie aujourd&#8217;hui 15 employ\u00e9s<em>  \u00ab Maintenant je fais un peu moins de sous-traitance, je travaille avec des architectes, je r\u00e9alise des chantiers pour la r\u00e9gion Ile-de-France&#8230; Bref, je diversifie ma client\u00e8le \u00bb <\/em>, dit-il fi\u00e8rement.<br \/>\n<em> \u00ab Les entreprises turques avec autant d&#8217;anciennet\u00e9 (sept ans), c&#8217;est rare. Les Turcs habituellement ne ma\u00eetrisent pas bien le fran\u00e7ais, du coup ils ne comprennent pas les lois, g\u00e8rent difficilement les probl\u00e8mes administratifs et se font souvent escroquer. \u00bb <\/em> Alors qu&#8217;il se sent surtout fran\u00e7ais et s&#8217;engage dans plusieurs organisations (son quartier, sa profession), il ne veut pas pour autant se couper de la communaut\u00e9 turque. Il est membre de l&#8217;association Fatiad cr\u00e9\u00e9e il y a cinq ans pour soutenir les<em> \u00ab hommes d&#8217;affaires \u00bb <\/em> turcs et favoriser des rencontres entre eux<em>  \u00ab La plupart sont artisans dans la confection, le b\u00e2timent, la restauration&#8230; Mais ils ne se connaissent pas et c&#8217;est dommage parce qu&#8217;aujourd&#8217;hui tout seul, on n&#8217;est rien, seuls les groupes sont forts. \u00bb <\/em> Fatiad organise des s\u00e9minaires sur le syst\u00e8me de location, des formations sur le droit du travail, sur la gestion et m\u00eame des voyages d&#8217;\u00e9tudes \u00e0 l&#8217;\u00e9tranger, notamment en Chine&#8230;<em> \u00ab Nous n&#8217;avons pas de liens exclusifs avec la Turquie. \u00bb <\/em> Le but de son engagement, c&#8217;est aussi de<em> \u00ab leur faire comprendre que nous vivons dans un super pays, qu&#8217;il faut cotiser aux taxes professionnelles, s&#8217;informer sur les nouvelles lois, se renseigner sur les formations possibles, apprendre le fran\u00e7ais. C&#8217;est \u00e9trange mais c&#8217;est comme \u00e7a : personne ne leur dit ! \u00bb <\/em><\/p>\n<p><strong> Professions interdites <\/strong><\/p>\n<p>Un probl\u00e8me que reconna\u00eet volontiers Andr\u00e9 Letowski, de l&#8217;Agence pour la cr\u00e9ation d&#8217;entreprise (APCE).<em> \u00ab Toutes les formations existantes \u00e0 la chambre de commerce, dans les boutiques de gestion, etc., sont ouvertes aux immigr\u00e9s en situation r\u00e9guli\u00e8re. Mais ils ne sont pas nombreux \u00e0 y aller. Beaucoup d&#8217;entre eux ne savent m\u00eame pas que \u00e7a existe et rien de sp\u00e9cifique n&#8217;est pr\u00e9vu pour les aider. C&#8217;est le probl\u00e8me de la France, il y a un principe d&#8217;\u00e9galit\u00e9 mais pas de prise en compte des diff\u00e9rences. C&#8217;est le cas pour les immigr\u00e9s mais aussi pour les femmes, les jeunes&#8230; \u00bb <\/em> En plus d&#8217;\u00eatre faiblement sensibilis\u00e9s et accompagn\u00e9s, ces cr\u00e9ateurs rencontrent d&#8217;autres difficult\u00e9s : ils ont un acc\u00e8s modeste au financement. Les banques ne les suivent pas : racisme, incompr\u00e9hension, \u00e9tudes de march\u00e9 et lettres de clients exig\u00e9es&#8230; Et les \u00e9trangers issus de l&#8217;enseignement sup\u00e9rieur (21 % des cr\u00e9ateurs contre 32 % des cr\u00e9ateurs fran\u00e7ais) sont cantonn\u00e9s aux services op\u00e9rationnels, comme la traduction, car l&#8217;acc\u00e8s aux activit\u00e9s r\u00e9glement\u00e9es est limit\u00e9.<\/p>\n<p>En d\u00e9cembre 2005, le commissariat g\u00e9n\u00e9ral du Plan constatait que<em> \u00ab la liste des professions interdites ou restreintes aux \u00e9trangers s&#8217;est \u00e9tendue consid\u00e9rablement. (&#8230;) Les justifications avanc\u00e9es paraissent aujourd&#8217;hui fragiles. Il convient donc de les faire dispara\u00eetre \u00bb <\/em>. Selon le Plan, pr\u00e8s de 5,2 millions d&#8217;emplois dans le secteur public leur sont interdits, auxquels il faut ajouter plus d&#8217;un million de salari\u00e9s dans les entreprises \u00e0 statut g\u00e9rant des services publics, comme La Poste, qui embauchent toutefois des \u00e9trangers comme contractuels ou auxiliaires. Et enfin, pr\u00e8s de 600 000 emplois, principalement dans les professions lib\u00e9rales (notaires, huissiers de justice, greffiers des tribunaux de commerce, avocats, m\u00e9decins, chirurgiens-dentistes&#8230;) leur \u00e9chappent.<em> \u00ab Les \u00e9trangers hors Union europ\u00e9enne n&#8217;y sont accueillis qu&#8217;au compte-gouttes, sur la base de conventions bilat\u00e9rales ou en vertu d&#8217;une d\u00e9cision discr\u00e9tionnaire de l&#8217;autorit\u00e9 publique. Le verrouillage de ces professions fonctionne par la nationalit\u00e9 mais aussi par la non-reconnaissance des dipl\u00f4mes \u00e9trangers \u00bb <\/em>, explique le Gisti.  <\/p>\n<p>Andr\u00e9 Letowski a bien conscience qu&#8217;une autre fa\u00e7on de faire est possible. Les Pays-Bas, le Royaume-Uni, les Etats-Unis ont, par exemple, des programmes d&#8217;action pour les \u00ab minorit\u00e9s \u00bb.<em> \u00ab Dans ces pays, ils int\u00e8grent les communaut\u00e9s telles qu&#8217;elles sont. En France, cela nous fait peur alors que le communautarisme est minoritaire \u00bb <\/em> Pour illustrer son propos, il prend l&#8217;exemple des restaurants tenus par des Vietnamiens.<em> \u00ab Ils proposent des sp\u00e9cialit\u00e9s de chez eux parce que c&#8217;est simple et naturel. Mais ils restent ouverts et ne souhaitent pas particuli\u00e8rement rester entre eux. C&#8217;est le cas de la plupart des immigr\u00e9s ! \u00bb  <\/em>M\u00eame constat pour Ruth Padrun, pr\u00e9sidente de l&#8217;Irfed (Institut international de recherche et de formation, \u00e9ducation, cultures, d\u00e9veloppement), une association qui organise depuis dix-sept ans des formations pour des groupes de femmes (immigr\u00e9es mais pas seulement) qui veulent cr\u00e9er des entreprises.<em> \u00ab Seulement 5 % des femmes du r\u00e9seau Irfed cr\u00e9ent une activit\u00e9 au sein de leur communaut\u00e9. Elles cherchent surtout \u00e0 s&#8217;en sortir ! Concr\u00e8tement, leur probl\u00e8me, c&#8217;est de passer d&#8217;activit\u00e9s informelles au syst\u00e8me officiel. \u00bb  <\/em>  <\/p>\n<p>S.K.<\/p>\n<p>Paru dans<em> Regards <\/em> n\u00b044<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Quand j&#8217;ai ouvert mon salon de coiffure, je me souviens, les gens stationnaient parfois devant la vitrine, l&#8217;air interloqu\u00e9. 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