{"id":2939,"date":"2007-07-01T14:31:00","date_gmt":"2007-07-01T12:31:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/qu-est-il-arrive-a-la-gauche2939\/"},"modified":"2023-07-03T14:59:03","modified_gmt":"2023-07-03T12:59:03","slug":"qu-est-il-arrive-a-la-gauche2939","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=2939","title":{"rendered":"Qu&#8217;est-il arriv\u00e9 \u00e0 la gauche ?"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Il faut savoir \u00eatre moderne, disait Rimbaud. Pas n&#8217;importe comment : il faut imposer l&#8217;image d&#8217;une modernit\u00e9 d\u00e9mocratique, de transformation et non d&#8217;adaptation \u00e0 l&#8217;ordre existant. De leur c\u00f4t\u00e9, les militants de gauche s&#8217;interrogent sur leur pratiques et mesurent l&#8217;ampleur de la t\u00e2che qui s&#8217;annonce immense face \u00e0 cette \u00ab droite d\u00e9complex\u00e9e \u00bb.<\/p>\n<p>Par R\u00e9mi Douat, Nicolas Kssis et Roger Martelli<\/p>\n<p>Un dimanche ne chasse pas l&#8217;autre. Le sursaut du second tour des \u00e9lections l\u00e9gislatives est salutaire. Il montre que la France n&#8217;est pas vou\u00e9e \u00e0 la droite sarkozyenne et que le \u00ab virage \u00e0 droite \u00bb de la soci\u00e9t\u00e9 ne veut pas dire grand-chose&#8230; Au fond, c&#8217;est une mani\u00e8re de pied-de-nez, une fa\u00e7on de rappeler que, avec ces satan\u00e9s Fran\u00e7ais, nul ne peut dire, par avance : \u00ab Nous allons en avoir pour vingt ans. \u00bb Cinquante ans, dix ans, six mois : allez savoir ! En 1993, la d\u00e9route de la gauche fut si cruelle que l&#8217;on pensait qu&#8217;il fallait se pr\u00e9parer \u00e0 une longue travers\u00e9e du d\u00e9sert. En 1997, la gauche plurielle revenait aux affaires&#8230;<\/p>\n<p>S&#8217;il ne sert donc \u00e0 rien de sp\u00e9culer sur un futur impr\u00e9visible, le plus raisonnable est de se dire ceci : la d\u00e9faite que vient d&#8217;enregistrer la gauche n&#8217;est pas anecdotique. Parce que ce n&#8217;est pas n&#8217;importe quelle droite, mais une droite de rupture qui vient de triompher. Parce que le camouflet \u00e9lectoral de 2007 est l&#8217;indice d&#8217;un profond dysfonctionnement de la gauche fran\u00e7aise qui atteint, m\u00eame si c&#8217;est de fa\u00e7on radicalement diff\u00e9rente, toutes ses composantes sans exception.<\/p>\n<p><strong> PS cherche coh\u00e9rence <\/strong><\/p>\n<p>A tout seigneur tout honneur&#8230; Le Parti socialiste n&#8217;en finit pas de chercher une coh\u00e9rence politique durable. Quand, \u00e0 peine arriv\u00e9 au pouvoir, il s&#8217;est lanc\u00e9 au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980 dans le tournant de la \u00ab rigueur \u00bb, le PS a contourn\u00e9 l&#8217;exigence d&#8217;une refondation strat\u00e9gique. Sur le fond, il n&#8217;a pas fait grand-chose d&#8217;autre que ce qu&#8217;ont fait \u00e0 la m\u00eame p\u00e9riode ses homologues britannique ou allemand. Il s&#8217;est adapt\u00e9 \u00e0 la nouvelle \u00e8re de \u00ab contre-r\u00e9volution lib\u00e9rale \u00bb : on l&#8217;a vu \u00e0 plusieurs reprises, Fran\u00e7ois Mitterrand en t\u00eate, faire l&#8217;apologie d&#8217;une \u00ab raison \u00e9conomique \u00bb qui n&#8217;\u00e9tait rien d&#8217;autre que celle des march\u00e9s, et de march\u00e9s de plus en plus mondialis\u00e9s et financiaris\u00e9s. Or, si le tournant pratique de l&#8217;exaltation de l&#8217;esprit d&#8217;entreprise et d&#8217;une certaine d\u00e9r\u00e9gulation a \u00e9t\u00e9 pris, le discours n&#8217;a pas suivi avec la m\u00eame coh\u00e9rence. Pas question de proc\u00e9der \u00e0 des ajustements doctrinaux, pas de \u00ab Bade-Godesberg \u00bb (1) \u00e0 la fran\u00e7aise.<\/p>\n<p>Mitterrand et ses successeurs se sont essay\u00e9s \u00e0 la subtile dialectique du \u00ab ni ni \u00bb. Ni privatisation, ni nationalisation, affirmait Fran\u00e7ois Mitterrand ; on sait, en fait, que le socialisme de gouvernement n&#8217;a rien fait pour enrayer et a fortiori contredire la logique d\u00e9r\u00e9gulatrice. \u00ab L&#8217;\u00e9conomie de march\u00e9, oui, mais pas la soci\u00e9t\u00e9 de march\u00e9 \u00bb, a affirm\u00e9 Lionel Jospin apr\u00e8s 1997, pour marquer sa distance avec Tony Blair ; en fait, la gestion jospiniste n&#8217;a gu\u00e8re pu limiter la pente in\u00e9galitaire qui d\u00e9chire la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise depuis plus de vingt ans.<\/p>\n<p>Tant que la droite fran\u00e7aise post-gaullienne peinait \u00e0 trouver un nouveau souffle, ce retard d&#8217;\u00e9laboration dans les projets a eu des r\u00e9percussions limit\u00e9es. Car la droite elle-m\u00eame est rest\u00e9e longtemps en panne. Au lendemain de sa d\u00e9faite spectaculaire de 1981, elle a cherch\u00e9 sa relance dans l&#8217;affirmation \u00ab n\u00e9olib\u00e9rale \u00bb, \u00e0 laquelle Jacques Chirac a ralli\u00e9 \u00ab \u00e0 la hussarde \u00bb ce qui restait du gaullisme historique. Ce choix, pour un temps, a dynamis\u00e9 la droite des jeunes loups du d\u00e9but des ann\u00e9es 1980, les Madelin, Noir et autres&#8230; Bayrou. Mais elle n&#8217;est pas parvenue \u00e0 r\u00e9installer durablement la droite au pouvoir : le milieu des ann\u00e9es 1980 n&#8217;a pas relanc\u00e9 une droite assur\u00e9e de ses bases mais ouvert la p\u00e9riode confuse des \u00ab cohabitations \u00bb. En 1995, comble de la confusion, un Chirac repositionn\u00e9 du c\u00f4t\u00e9 du gaullisme \u00ab social \u00bb (la \u00ab fracture sociale \u00bb) met \u00e0 terre la droite plus ouvertement lib\u00e9rale de Balladur et&#8230; Sarkozy. Cette p\u00e9riode semble close : la droite s&#8217;est install\u00e9e, avec ledit Sarkozy, dans une coh\u00e9rence forte, capable (pour l&#8217;instant tout au moins) de r\u00e9unifier les familles de la droite dans un projet coh\u00e9rent de dynamique sociale, rassemblant l&#8217;exaltation lib\u00e9rale et les valeurs plus classiques d&#8217;ordre et d&#8217;acceptation des in\u00e9galit\u00e9s.<\/p>\n<p>Dans un premier temps, ce rajustement de la droite fran\u00e7aise risque d&#8217;encourager le socialisme \u00e0 suivre avec plus de coh\u00e9rence l&#8217;exemple de ses voisins europ\u00e9ens. Il est peu vraisemblable que les socialistes se livrent \u00e0 une copie \u00e0 la lettre du mod\u00e8le \u00ab blairiste \u00bb, le plus remuant et le plus inventif de la derni\u00e8re d\u00e9cennie. Mais il y a aussi peu de chance que ne s&#8217;\u00e9tende pas, dans le PS actuel, l&#8217;exigence d&#8217;une remise \u00e0 jour, plus ou moins \u00e0 la mani\u00e8re du n\u00e9otravaillisme anglais ou du recentrage des D\u00e9mocrates de gauche italiens. Se fera-t-elle de fa\u00e7on acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e, contre les vieilles tutelles et les appareils anciens, comme a cherch\u00e9 \u00e0 le faire S\u00e9gol\u00e8ne Royal, avec son mixte de r\u00e9alisme \u00e9conomique et de valorisation de la volont\u00e9, du m\u00e9rite, de l&#8217;\u00e9galit\u00e9 des chances et donc d&#8217;une in\u00e9galit\u00e9 institutionnalis\u00e9e mais r\u00e9gul\u00e9e ? Ou bien se fera-t-elle de fa\u00e7on plus classique, plus \u00ab strauss-kahnienne \u00bb, \u00e0 la fois dans le discours \u00e9conomique (le \u00ab r\u00e9alisme \u00bb) et dans la gestion politique et institutionnelle ? La prochaine p\u00e9riode devrait trancher le dilemme. Mais que feront alors ceux qui, dans le socialisme, ne prisent gu\u00e8re ni les audaces de \u00ab S\u00e9gol\u00e8ne \u00bb, ni la propension droiti\u00e8re de \u00ab Dominique \u00bb ?<\/p>\n<p><strong> Gauche d&#8217;alternative <\/strong><\/p>\n<p>A la gauche de gauche, la situation n&#8217;est pas plus simple. D&#8217;abord parce que cet espace, plus que le pr\u00e9c\u00e9dent, a du mal \u00e0 vivre autrement que sur le registre de l&#8217;\u00e9parpillement. Ensuite parce que cette portion de la gauche a le plus grand mal \u00e0 se porter sur le terrain du projet de soci\u00e9t\u00e9. Cette gauche de gauche est pertinente et percutante quand il s&#8217;agit de d\u00e9noncer les effets destructeurs de la tentation \u00ab sociale-lib\u00e9rale \u00bb et des compromis pass\u00e9s par la social-d\u00e9mocratie dans son exercice malheureux du pouvoir. Mais l&#8217;efficacit\u00e9 est moindre quand il s&#8217;agit de passer de la critique d&#8217;une politique au projet diff\u00e9rent qu&#8217;on lui objecte. La gauche qui dit pr\u00e9f\u00e9rer \u00ab l&#8217;alternative \u00bb \u00e0 \u00ab l&#8217;alternance \u00bb a du mal \u00e0 camper r\u00e9solument sur le terrain de la soci\u00e9t\u00e9 dans ses coh\u00e9rences. Cette gauche, pour tout dire, est plus facilement \u00ab anti \u00bb qu&#8217;elle n&#8217;est \u00ab pro \u00bb.<\/p>\n<p>Sans doute dira-t-on qu&#8217;elle est face \u00e0 un probl\u00e8me redoutable. Si la fin du XXe si\u00e8cle a \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9e par la crise de la social-d\u00e9mocratie europ\u00e9enne, elle a \u00e9t\u00e9 surtout domin\u00e9e par l&#8217;effondrement des grandes exp\u00e9riences de subversion sociale inaugur\u00e9es par le choc terrible de la Premi\u00e8re Guerre mondiale. Faute de renouvellement quand il en \u00e9tait encore temps, le sovi\u00e9tisme s&#8217;est effondr\u00e9, et avec lui les mod\u00e8les plus ou moins de substitution. Mod\u00e8le mao\u00efste ou essais \u00ab tiers-mondistes \u00bb se sont essouffl\u00e9s, dans un moment o\u00f9, partout, se d\u00e9ployait la crise de \u00ab l&#8217;Etat providence \u00bb.<\/p>\n<p>Malheureusement, cette crise n&#8217;a pas eu d&#8217;effet pleinement salutaire. Elle a provoqu\u00e9, au contraire, un entrelacement de cycles n\u00e9gatifs. Tandis qu&#8217;une partie de l&#8217;ancienne culture r\u00e9volutionnaire ou radicale se h\u00e2tait de se d\u00e9barrasser des structures anciennes (\u00e0 l&#8217;instar des communistes italiens renon\u00e7ant majoritairement au communisme, au d\u00e9but des ann\u00e9es 1990, pour rejoindre les rangs de la social-d\u00e9mocratie), une autre partie s&#8217;est effray\u00e9e de ce renoncement. N&#8217;\u00e9tait-il pas le pr\u00e9lude \u00e0 une logique int\u00e9riorisant plus ou moins la \u00ab fin de l&#8217;histoire \u00bb, le triomphe d\u00e9finitif du capitalisme jusqu&#8217;alors vilipend\u00e9 ? Ne pas accepter ce reniement, et donc r\u00e9sister \u00e0 \u00ab l&#8217;air du temps \u00bb lib\u00e9ral : tel fut le point de recoupement d&#8217;une partie non n\u00e9gligeable de la gauche fran\u00e7aise \u00e0 partir de la seconde moiti\u00e9 des ann\u00e9es 1980. Cette connivence permit des rencontres, longtemps impensables ou improbables, entre fractions jusqu&#8217;alors d\u00e9sunies : h\u00e9ritiers du communisme traditionnel, du trotskysme, du tiers-mondisme, du syndicalisme r\u00e9volutionnaire, se sont alors c\u00f4toy\u00e9s au lieu de s&#8217;affronter, comme ils le faisaient nagu\u00e8re. Ils se sont c\u00f4toy\u00e9s ; ils ne se sont pas pour autant transform\u00e9s.<\/p>\n<p>Si cette rencontre a produit des effets apr\u00e8s 1995 et la grande gr\u00e8ve de novembre-d\u00e9cembre, elle n&#8217;a pas d\u00e9bouch\u00e9 sur une rencontre, sur une agr\u00e9gation suffisamment forte pour s&#8217;installer durablement dans le paysage politique. Deux ans apr\u00e8s 2005, \u00e0 la pr\u00e9sidentielle, la surprise est venue, non de la gauche de gauche comme on le pensait, mais du vieux centre politique. Non pas les antilib\u00e9raux, mais les h\u00e9ritiers du christianisme social&#8230;<\/p>\n<p><strong> blocages qui doivent sauter <\/strong><\/p>\n<p>Pourquoi cette impossibilit\u00e9 d&#8217;aller au-del\u00e0 du refus commun ? Sans doute faut-il tenir compte des pesanteurs des structures install\u00e9es, surtout quand une part de celles-ci h\u00e9ritent du vieux fonds du \u00ab bolchevisme \u00bb organisationnel. La LCR, dans la derni\u00e8re p\u00e9riode, n&#8217;a pas voulu l\u00e2cher le petit pactole \u00e9lectoral que lui a valu son monopole, entre 1995 et 2002, d&#8217;expression politique de la radicalit\u00e9 issue du \u00ab mouvement social \u00bb enclench\u00e9 dans la premi\u00e8re moiti\u00e9 des ann\u00e9es 1990. Le PCF, lui, a cru que sa participation au mouvement du \u00ab non \u00bb, au printemps 2005, lui permettait de contredire son lent mouvement de d\u00e9clin et de postuler au r\u00f4le de f\u00e9d\u00e9rateur politique de \u00ab l&#8217;antilib\u00e9ralisme \u00bb, qui avait bouscul\u00e9 la gauche dans la campagne r\u00e9f\u00e9rendaire europ\u00e9enne. Ni l&#8217;une ni l&#8217;autre des deux organisations n&#8217;a su entrevoir que son effacement lors du premier tour de la pr\u00e9sidentielle \u00e9tait une condition du d\u00e9blocage de la situation.<\/p>\n<p>Mais si l&#8217;analyse de la responsabilit\u00e9 des partis install\u00e9s est une piste \u00e9vidente, elle ne saurait suffire. Car si l&#8217;exp\u00e9rience du mouvement antilib\u00e9ral des derni\u00e8res ann\u00e9es a montr\u00e9 les progr\u00e8s accomplis et les possibilit\u00e9s r\u00e9elles de convergence, elle ne pouvait annuler les lacunes et les probl\u00e8mes. Contrairement \u00e0 ce que l&#8217;on pourrait penser, le plus important n&#8217;est pas du c\u00f4t\u00e9 des structures mais des cultures.<\/p>\n<p>Qu&#8217;on le veuille ou non, l&#8217;essentiel du champ de la gauche critique est nourri d&#8217;une tradition peu ou prou associ\u00e9e \u00e0 l&#8217;histoire ouvri\u00e8re, aux pratiques incroyablement riches de ce qui fut le \u00ab mouvement ouvrier \u00bb. Cette histoire fut suffisamment inventive et longue : un si\u00e8cle et demi environ : pour d\u00e9boucher sur de v\u00e9ritables cultures, faisant corps avec la soci\u00e9t\u00e9 urbaine et industrielle des XIXe et XXe si\u00e8cles. Or, il en est toujours de m\u00eame avec les cultures : quand elles sont fortes, populaires, nourries de pratiques multiples, elles sont une force immense ; mais la force se retourne en faiblesse quand la coh\u00e9rence se fige en r\u00e9p\u00e9tition, voire en dogme. Le risque est alors grand d&#8217;inverser le rapport de la pens\u00e9e au r\u00e9el : quand une r\u00e9alit\u00e9 se d\u00e9robe au point que l&#8217;on n&#8217;en ma\u00eetrise plus les ressorts, on peut \u00eatre tent\u00e9 de la plier au dogme familier. C&#8217;est ainsi que le communisme des ann\u00e9es 1950 s&#8217;enferma dans la r\u00e9p\u00e9tition doctrinaire sur la r\u00e9alit\u00e9 ouvri\u00e8re (th\u00e9orisation d&#8217;une pr\u00e9tendue paup\u00e9risation absolue des ouvriers) alors m\u00eame que l&#8217;exp\u00e9rience ouvri\u00e8re concr\u00e8te t\u00e9moignait de ce que l&#8217;espace ouvrier, sans pour autant dispara\u00eetre, n&#8217;\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 plus le m\u00eame que celui qui porta le communisme des ann\u00e9es 1930-1940.<\/p>\n<p>Pour une part, m\u00eame si ce fut souvent de mani\u00e8re moins caricaturale, cette aventure est advenue \u00e0 l&#8217;ensemble du champ de la gauche critique. C&#8217;est ainsi, par exemple, que la gauche de gauche n&#8217;a pas toujours vu ce qui se passait sur le terrain des droits. Quand la d\u00e9r\u00e9gulation lib\u00e9rale a mis en cause, \u00e0 partir des exemples am\u00e9ricain et britannique (les ann\u00e9es Reagan et Thatcher), l&#8217;ensemble des dispositifs de r\u00e9gulation du travail (statuts, droit du travail, syst\u00e8me de protection sociale&#8230;), la gauche critique s&#8217;est mise en posture de combattre l&#8217;\u00e9volution. Elle l&#8217;a fait d&#8217;autant plus que la gauche socialiste \u00ab gestionnaire \u00bb s&#8217;empressait d&#8217;int\u00e9rioriser une part non n\u00e9gligeable des ajustements lib\u00e9raux, au nom de la n\u00e9cessaire \u00ab flexibilit\u00e9 \u00bb.  Mais cela a pouss\u00e9 la gauche critique \u00e0 se placer de fa\u00e7on dominante sur le terrain de la \u00ab d\u00e9fense \u00bb des droits, ce qui l&#8217;a mise \u00e0 d\u00e9couvert sur deux dimensions importantes : l&#8217;\u00e9mergence de l&#8217;attente de droits nouveaux, tout aussi collectifs que les pr\u00e9c\u00e9dents mais plus individualis\u00e9s ; l&#8217;introduction d&#8217;une division potentielle, sur le terrain des droits, entre ceux qui, par leur statut, peuvent en \u00eatre b\u00e9n\u00e9ficiaires et ceux qui en sont structurellement exclus.<\/p>\n<p>De la m\u00eame mani\u00e8re, la gauche critique s&#8217;est \u00e9loign\u00e9e paradoxalement de la n\u00e9cessaire r\u00e9flexion politique sur le travail. Alors que le patronat s&#8217;emparait de la question dans les ann\u00e9es 1970-1980 pour chercher de nouveaux modes de gestion de la force de travail, les forces critiques regard\u00e8rent cette \u00e9volution avec m\u00e9fiance. Ou bien elles cherch\u00e8rent \u00e0 s&#8217;\u00e9manciper de ce risque en pr\u00f4nant la d\u00e9connexion du revenu et du travail (au nom du caract\u00e8re intrins\u00e8quement ali\u00e9nant du travail dans les soci\u00e9t\u00e9s industrielles), ou bien elles contourn\u00e8rent le probl\u00e8me en d\u00e9veloppant la conviction que la solution des probl\u00e8mes li\u00e9s au travail se trouvait, non pas dans l&#8217;organisation du travail mais dans la ma\u00eetrise des d\u00e9terminants \u00e9conomiques dudit travail (la propri\u00e9t\u00e9 et les normes comptables de gestion). La question de l&#8217;organisation du travail, de son sens, de ses contenus, a \u00e9t\u00e9 ainsi d\u00e9laiss\u00e9e. Ce n&#8217;est pas que syndicalistes, ergonomes, sociologues ne se soient pas pench\u00e9s sur le probl\u00e8me. Mais il a cess\u00e9 d&#8217;\u00eatre une question politique&#8230; sauf pour la droite et le social-lib\u00e9ralisme.<\/p>\n<p><strong> De la novation <\/strong><\/p>\n<p>M\u00eame si le second tour des l\u00e9gislatives de juin a att\u00e9nu\u00e9 le choc du printemps, la gauche fran\u00e7aise est contrainte \u00e0 se refonder. Cette refondation doit porter \u00e0 la fois sur la posture et sur la culture.<\/p>\n<p>La posture est celle du rapport \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9. On ne peut plus, dans les soci\u00e9t\u00e9s du capitalisme mondialis\u00e9, s&#8217;en tenir au balancement perp\u00e9tuel entre une gauche d&#8217;incantation et une gauche de renoncement. Admettre le caract\u00e8re in\u00e9luctable des \u00ab contraintes \u00bb d\u00e9finies par les r\u00e8gles de la seule finance internationale n&#8217;a plus rien de \u00ab r\u00e9aliste \u00bb dans un monde o\u00f9 la croissance exponentielle des in\u00e9galit\u00e9s g\u00e9n\u00e8re violences et instabilit\u00e9s. Se placer sur le terrain de la contestation de ces normes et de la production de normes alternatives, \u00e0 la fois \u00e9conomiques, sociales, juridiques et culturelles, est la seule voie raisonnable. Encore faut-il que ces alternatives acc\u00e8dent \u00e0 une coh\u00e9rence au moins aussi forte que celle des lib\u00e9raux contemporains.<\/p>\n<p>Or, si elle veut \u00eatre efficace, la posture (la transformation de la soci\u00e9t\u00e9 et de ses m\u00e9canismes et pas l&#8217;accommodement \u00e0 ses contraintes) implique de la refondation des contenus sans lesquels toute transformation n&#8217;est qu&#8217;un discours sans effet. Cela suppose que les forces les plus critiques prennent l&#8217;habitude de raisonner en termes de soci\u00e9t\u00e9 globale, et non pas en termes de cercles concentriques \u00ab partant \u00bb de l&#8217;exploitation \u00e9conomique pour parvenir, peu \u00e0 peu, aux \u00ab petites fleurs \u00bb des droits juridiques, des formes d\u00e9mocratiques, de la culture ou de l&#8217;information (pourtant centrale dans la production actuelle de richesse). Cela suppose qu&#8217;elles soient attentives aux formes d&#8217;une critique qui n&#8217;est plus seulement celle du \u00ab mouvement ouvrier \u00bb, qui passe par des formes souvent plus individuelles, plus \u00ab soci\u00e9tales \u00bb, tout aussi soucieuse de \u00ab sens des actes \u00bb que de quantit\u00e9 des biens acquis. Cela suppose d&#8217;inventer des formes de pens\u00e9e qui permettent de passer des r\u00e9gulations verticales et hi\u00e9rarchiques (celles de la grande industrie et de l&#8217;Etat centralis\u00e9) vers des r\u00e9gulations plus souples et plus diversifi\u00e9es, sans pour autant se couler dans les moules de la \u00ab flexibilit\u00e9 \u00bb des march\u00e9s. Cela suppose, par exemple, de ne pas accepter la loi de la d\u00e9r\u00e9gulation et de la privatisation, mais sans oublier que la promotion du service public passe par sa transformation et sa \u00ab d\u00e9bureaucratisation \u00bb (bureaucrates et lib\u00e9raux peuvent faire bon m\u00e9nage !).<\/p>\n<p>Bref, cela suppose de faire bouger les cultures. Sans doute faut-il se m\u00e9fier des discours brillants de la \u00ab table rase \u00bb, des changements brutaux de \u00ab paradigmes \u00bb qui ne sont souvent que le miroir invers\u00e9 de la \u00ab conservation \u00bb. Que le temps ne soit plus au \u00ab mouvement ouvrier \u00bb ascendant n&#8217;implique pas la n\u00e9gation de ce qu&#8217;il en reste. Mieux vaut, aujourd&#8217;hui, cultiver les rencontres, fussent-elles difficiles et parfois conflictuelles, entre des pratiques, des formes d&#8217;organisation, de structures, des cultures.<\/p>\n<p>Il faut que cette rencontre, qui existe dans le champ des id\u00e9es, advienne sur le terrain proprement politique. Encore faut-il se doter de formes d&#8217;organisation qui rendent possibles ces rencontres. Or, \u00e0 ce jour, celles qui existent fonctionnent \u00e0 la mise \u00e0 l&#8217;\u00e9cart des groupes n&#8217;entrant pas dans le mod\u00e8le masculin-europ\u00e9en fondateur, celui de l&#8217;homme, militant et chevronn\u00e9. Les femmes en g\u00e9n\u00e9ral, les jeunes, les minorit\u00e9s ont du mal \u00e0 s&#8217;y ins\u00e9rer, sauf \u00e0 int\u00e9rioriser le mod\u00e8le dominant.<\/p>\n<p>Nulle raison de laisser le terrain de la modernisation aux lib\u00e9raux et \u00e0 ceux qui acceptent plus ou moins leurs r\u00e8gles. Il faut savoir \u00eatre moderne, comme aurait dit Rimbaud. C&#8217;est-\u00e0-dire qu&#8217;il faut imposer l&#8217;image d&#8217;une modernit\u00e9 d\u00e9mocratique, de transformation et non d&#8217;adaptation \u00e0 l&#8217;ordre existant.<\/p>\n<p>Roger Martelli<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Il faut savoir \u00eatre moderne, disait Rimbaud. Pas n&#8217;importe comment : il faut imposer l&#8217;image d&#8217;une modernit\u00e9 d\u00e9mocratique, de transformation et non d&#8217;adaptation \u00e0 l&#8217;ordre existant. De leur c\u00f4t\u00e9, les militants de gauche s&#8217;interrogent sur leur pratiques et mesurent l&#8217;ampleur de la t\u00e2che qui s&#8217;annonce immense face \u00e0 cette \u00ab droite d\u00e9complex\u00e9e \u00bb. <\/p>\n","protected":false},"author":328,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[295],"class_list":["post-2939","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web","tag-nupes"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2939","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/328"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2939"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2939\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2939"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2939"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2939"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}