{"id":2931,"date":"2007-07-01T00:00:00","date_gmt":"2007-06-30T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/arlette-farge-je-lis-les-corps-des2931\/"},"modified":"2007-07-01T00:00:00","modified_gmt":"2007-06-30T22:00:00","slug":"arlette-farge-je-lis-les-corps-des2931","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=2931","title":{"rendered":"Arlette Farge : \u00ab Je lis les corps des plus d\u00e9munis \u00bb"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Dans son dernier livre, Effusion et tourment, le r\u00e9cit des corps, l&#8217;historienne Arlette Farge analyse ce que le corps et les paroles des plus d\u00e9munis r\u00e9v\u00e8lent des syst\u00e8mes de pens\u00e9e, des visions du monde, des rapports au religieux et au politique. Emouvant. <\/p>\n<p><strong> Le corps a d\u00e9j\u00e0 fait l&#8217;objet de nombreux ouvrages, dont la r\u00e9cente Histoire du corps en trois volumes. Quelle est la sp\u00e9cificit\u00e9 de votre approche ?  <\/strong> Arlette Farge. Les historiens ont souvent approch\u00e9 le corps. Ils le faisaient d\u00e9j\u00e0 dans les ann\u00e9es 1980-1990. Ils ont travaill\u00e9 sur l&#8217;histoire de l&#8217;alimentation, de la sexualit\u00e9, des m\u00e8res de famille, du couple, du mariage, de l&#8217;anatomie, des \u00e9pid\u00e9mies&#8230; Autant de sujets recoupant la question du corps. Mais l&#8217;histoire peine \u00e0 saisir ce dernier dans ses formes d&#8217;expressivit\u00e9. C&#8217;est en ce sens que mon approche est sp\u00e9cifique. Je m&#8217;int\u00e9resse aux plus d\u00e9munis qui n&#8217;ont que leur corps pour exprimer, pour s&#8217;affronter au monde, prendre au s\u00e9rieux le monde, comme disait Bourdieu. Car c&#8217;est leur seul rempart contre lui. Ils n&#8217;ont ni habitat convenable, ni carrosse, ni h\u00f4tel du Marais, ni m\u00eame les v\u00eatements des aristocrates. Ils vivent la plupart du temps dans l&#8217;espace public et affrontent : le corps presque \u00e0 nu : les al\u00e9as, les souffrances, les maladies, mais aussi les \u00e9v\u00e9nements  sociaux et politiques qui les entourent. Je voulais lire ces corps, \u00e0 partir des archives que j&#8217;avais, affrontant le monde, lui r\u00e9pondant, parlant aux \u00e9lites, aux gouvernants, leur demandant des choses. Ils ont une fonction politique intense. <\/p>\n<p><strong> Les \u00e9motions, comme objet de recherche, sont \u00e0 la fois peu \u00e9tudi\u00e9es et peu valoris\u00e9es. Qu&#8217;est-ce qui vous a conduite \u00e0 vous y int\u00e9resser ? <\/strong> A.F. C&#8217;est d&#8217;abord mon engagement dans l&#8217;histoire des femmes. En travaillant sur le masculin et le f\u00e9minin, je me suis aper\u00e7ue que les \u00e9motions pouvaient fabriquer des \u00e9v\u00e9nements sociaux, ou m\u00eame politiques, et qu&#8217;elles n&#8217;\u00e9taient pas que r\u00e9serv\u00e9es aux femmes. Si elles ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9laiss\u00e9es comme objet d&#8217;histoire, c&#8217;est parce que la discipline s&#8217;est voulue une vraie science, dite objective. Le statut et le r\u00f4le des \u00e9motions ont donc \u00e9t\u00e9 n\u00e9glig\u00e9s. Lorsque Fran\u00e7ois Furet \u00e9crit Le Pass\u00e9 d&#8217;une illusion, il ne pense la R\u00e9volution qu&#8217;en termes politiques et jamais sociaux. Il l&#8217;explique sans m\u00eame parler des gens qui l&#8217;ont faite. Cette \u00e9volution de la discipline historique \u00e9tait sous-tendue par une volont\u00e9 de couper avec le marxisme de fa\u00e7on drastique. Furet incarne un moment charni\u00e8re qui a encore des retomb\u00e9es \u00e0 l&#8217;heure actuelle. C&#8217;est lui qui a rompu avec le registre des \u00e9motions, du symbolique, et m\u00eame des passions collectives. Pourtant l&#8217;\u00e9motion fabrique aussi le social. Apr\u00e8s lui, c&#8217;\u00e9tait difficile de se revendiquer comme une historienne des \u00e9motions. Ce n&#8217;\u00e9tait pas le bon courant. Donc mon exp\u00e9rience a \u00e9t\u00e9 solitaire et longue. <\/p>\n<p><strong> Pour remembrer le corps d\u00e9membr\u00e9 du peuple, vous avez principalement recours \u00e0 des proc\u00e8s-verbaux, mais aussi \u00e0 des tableaux. Que vous enseignent ces deux registres tr\u00e8s diff\u00e9rents ? <\/strong>A.F. Les proc\u00e8s-verbaux sont extr\u00eamement d\u00e9taill\u00e9s, beaucoup plus encore que ne le sont aujourd&#8217;hui les mains courantes. Au XVIIIe si\u00e8cle, on ne synth\u00e9tise pas l&#8217;information. Les archives de police donnent des indications sur les v\u00eatements, les gestes, la forme des cris, les paroles brutes, si bien qu&#8217;en les lisant, je voyais en couleurs. Les sc\u00e8nes racont\u00e9es, je les ai vues comme si c&#8217;\u00e9taient des sc\u00e8nes de films. Cela m&#8217;a beaucoup rapproch\u00e9e de la peinture. En regardant longuement les \u0153uvres de Greuze, consid\u00e9r\u00e9 comme un peintre r\u00e9aliste mineur, il m&#8217;a sembl\u00e9 que les grands gestes d&#8217;indignation du p\u00e8re ou les gestes de retenue de l&#8217;accord\u00e9e de village avaient une force, une violence, qui correspondait \u00e0 celle que je lisais dans les archives. <\/p>\n<p><strong> Que disent ces proc\u00e8s-verbaux du rapport au monde des plus d\u00e9munis ? <\/strong> A.F. Je n&#8217;ai pas choisi d&#8217;en tirer des descriptions de type positiviste, qui consistent \u00e0 observer la vie des gens, leur fa\u00e7on de s&#8217;alimenter ou d&#8217;habiter. Je me suis pench\u00e9e sur ce que le corps et les paroles des plus d\u00e9munis r\u00e9v\u00e8lent des syst\u00e8mes de pens\u00e9e, des visions du monde, des rapports au religieux et au politique. La sc\u00e8ne monarchique, par exemple, nourrit tout l&#8217;imaginaire de l&#8217;\u00e9poque. Le peuple, contraint par les autorit\u00e9s, a devant ce monde-l\u00e0 sa propre r\u00e9ponse. Puisqu&#8217;il poss\u00e8de mal l&#8217;\u00e9crit, celle-ci est forc\u00e9ment orale et gestuelle. Pourquoi ne s&#8217;est-on pas pos\u00e9 la question avant des modes d&#8217;expression d&#8217;une population aux trois quarts analphab\u00e8te ? Bien s\u00fbr, elle s&#8217;exprime par les gestes et par la parole, sa richesse verbale est d&#8217;ailleurs tr\u00e8s grande. On ne peut pas avoir la m\u00eame vision du monde si l&#8217;on ne sait ni lire ni \u00e9crire. L&#8217;approche du corps de l&#8217;autre est n\u00e9cessairement diff\u00e9rente car elle n&#8217;est pas m\u00e9diatis\u00e9e par l&#8217;\u00e9criture. Pour passer un contrat, par exemple, on se tape dans la main. <\/p>\n<p><strong> Cette approche est moins m\u00e9diatis\u00e9e, mais telle que vous la d\u00e9crivez, elle n&#8217;est pas pour autant instinctive. Quel lien faites-vous entre le corps et la pens\u00e9e ? <\/strong> A.F. Je ne pr\u00e9tends pas que tous les pauvres sont intelligents, mais je crois qu&#8217;il existe une intelligence des corps. Le grand danger du livre \u00e9tait de d\u00e9river vers l&#8217;id\u00e9e d&#8217;une animalit\u00e9 chez ceux qui n&#8217;ont que leur corps pour exister. Les injures r\u00e9sument la plupart du temps des syst\u00e8mes de pens\u00e9e d\u00e9j\u00e0 \u00e9tablis. Elles sont parfois tr\u00e8s st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9es, ce ne sont pas des inventions permanentes, mais elles trahissent une pr\u00e9sence politique des corps. On pourrait prolonger cette r\u00e9flexion en analysant le \u00ab Nique ta m\u00e8re \u00bb des banlieues. Les \u00e9lites ou les gouvernements qui se pr\u00e9occupent du peuple l&#8217;ont tr\u00e8s bien compris. Bien s\u00fbr, ils affirment que le peuple est instinctif. Mais au fond, ils ont d&#8217;autant plus peur qu&#8217;ils savent tr\u00e8s bien que derri\u00e8re les mots et les gestes, se cachent de vraies volont\u00e9s. Ils ne sont pas dupes. A lire tous leurs manuscrits, on voit qu&#8217;ils n&#8217;ont cess\u00e9 d&#8217;\u00eatre fascin\u00e9s par le peuple, ses agissements et ses mouvements.<\/p>\n<p><strong> Finalement, y a-t-il une telle alt\u00e9rit\u00e9 entre les \u00e9lites et ceux qu&#8217;elles consid\u00e8rent comme d&#8217;\u00ab \u00e9tranges \u00e9trangers \u00bb ? <\/strong><\/p>\n<p>A.F. La philosophie de l&#8217;\u00e9poque consistait \u00e0 penser le peuple \u00e0 l&#8217;\u00e9tat sauvage, peut-\u00eatre parce que les \u00e9lites avaient peur de leur propre sauvagerie. Les proc\u00e8s sur les superstitions ou les devins poursuivis au XVIIIe si\u00e8cle montrent en tout cas qu&#8217;elles participaient \u00e0 ces superstitions. Elles-m\u00eames \u00e9taient cr\u00e9dules. L&#8217;air du temps impr\u00e8gne la soci\u00e9t\u00e9 tout enti\u00e8re. Le XVIIIe si\u00e8cle, c&#8217;est l&#8217;\u00e9poque de l&#8217;amour, des femmes, du progr\u00e8s. Malgr\u00e9 une domination masculine \u00e9vidente, il y a une aisance gestuelle, corporelle, entre les sexes. Pour les aristocrates cela se traduit par le libertinage. Quant aux classes populaires, malgr\u00e9 leurs conduites brusques, elles prot\u00e8gent le corps f\u00e9minin comme elles le peuvent. Concr\u00e8tement, une certaine proximit\u00e9 existe. Si les couches aristocratiques ont parfois besoin que leurs domestiques leur traduisent les propos du marchand ambulant, la princesse de Lamballe se prom\u00e8ne au milieu des plus pauvres sur les Champs-Elys\u00e9es. Les \u00e9lites et le peuple sont \u00e0 la fois m\u00eal\u00e9s et instinctivement r\u00e9ticents.<\/p>\n<p><strong> 1789 est une date pr\u00e9sente en filigrane, mais vous ne l&#8217;\u00e9voquez pas directement. Pourquoi ? <\/strong>A.F. C&#8217;est un parti pris auquel je tiens. Quand j&#8217;ai suivi mes \u00e9tudes d&#8217;histoire, il n&#8217;y avait pas un cours sur le  XVIIIe si\u00e8cle qui ne conduisait \u00e0 la R\u00e9volution. Une petite \u00e9meute en 1720  (cinq personnes dans une cour) \u00e9tait cens\u00e9e annoncer 1789. J&#8217;ai \u00e9t\u00e9 \u00e9norm\u00e9ment marqu\u00e9e par le philosophe Paul Ric\u0153ur lorsqu&#8217;il a d\u00e9fini dans une conf\u00e9rence l&#8217;historien comme celui qui sait d\u00e9j\u00e0 ce qui s&#8217;est pass\u00e9. Depuis, je construis le XVIIIe si\u00e8cle tel que je le rencontre, presque comme si j&#8217;y \u00e9tais. Je ne pense pas que les gens aient v\u00e9cu en pensant que la R\u00e9volution arriverait. Donc, j&#8217;ai exclu 1789. Je crois que l&#8217;histoire est impr\u00e9visible. C&#8217;est ma forme d&#8217;espoir. Cela me permet de garder intacte ma facult\u00e9 de lutte. <\/p>\n<p><strong> Votre \u00e9criture sensible s&#8217;approche au plus pr\u00e8s des personnes que vous d\u00e9crivez&#8230; <\/strong> A.F. J&#8217;ai compris que l&#8217;\u00e9criture de l&#8217;histoire ne se s\u00e9parait pas de l&#8217;histoire quand j&#8217;ai travaill\u00e9 avec Michel Foucault. Ma forme de militantisme s&#8217;exprime \u00e0 travers l&#8217;engagement de mon \u00e9criture dans le XVIIIe si\u00e8cle. J&#8217;essaie \u00e0 chaque fois que les mots ne soient pas anachroniques. Du coup, je ne travaille pas ouvertement avec la psychanalyse car cette soci\u00e9t\u00e9 n&#8217;en connaissait pas les arcanes. Et en m\u00eame temps, je souhaite que les mots fassent des \u00e9chos avec aujourd&#8217;hui. Nous sommes les h\u00e9ritiers de cette \u00e9poque. Certes, la docilit\u00e9, la civilit\u00e9, le contr\u00f4le des corps a bien fonctionn\u00e9, mais il suffit d&#8217;un rien pour que les formes gestuelles du XVIIIe soient pr\u00e9sentes au bout des doigts. Il y a quelque chose de cette vie-l\u00e0 dans les formes associatives, les f\u00eates de voisins, les jardins collectifs. Le chemin n&#8217;est pas totalement oubli\u00e9, donc on peut le faire revivre. <\/p>\n<p><strong> Propos recueillis par M.R. <\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Dans son dernier livre, Effusion et tourment, le r\u00e9cit des corps, l&#8217;historienne Arlette Farge analyse ce que le corps et les paroles des plus d\u00e9munis r\u00e9v\u00e8lent des syst\u00e8mes de pens\u00e9e, des visions du monde, des rapports au religieux et au politique. 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